SCENE IL
PAULINE, STRATONICE
PAULINE
Mais sachons-en l'issue 5. Eh bien! ma Stratonice, Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice? Ces rivaux généreux au temple se sont vus ?
STBATONICE.
Ah, Pauline!
Mes vœux ont-ils été déçus?
J'en vois sur ton visage une mauvaise marque. Se sont-ils querellés?
STRATONICE
Polyeucte, Néarque, Les chrétiens....
PAULINE
Parle donc : les chrétiens . . .
STRATONICE
Je ne puis.
PAULINE
Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.
STRATONICE
Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.
PAULINE
L'ont-ils assassiné?
STBATONICE.
Ce serait peu de chose.
' Leurs âmes à tous deux : cette expression n'est pas française. (V.)
* On dirait bien de deux rivau.v ennemis, c'est beaucoup pour eux de.se voir, c'est-à-dire , ils ont fait un grand effort , ils ont surmonté leur aversion, ils ont pris sur eux de se voir : ici l'auteur veut dire, il est dangereux qu'ils se voient; mais il ne le dit pas. (V.)
3 Vers de comédie. (V.)
4 Cela n'est pas français; il faut le peu. (V.)
* Cette issue se rapporte à peur : une peur n'a poini d'issue. (V.)
Tout votre songe est vrai , Polyeucte n'est plus... .
PAULINE
Il est mort!
STBATONICE.
Non , il vit ; mais , ô pleurs superflus ! Ce courage si grand , cette âme si divine , N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline. Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux ; C'est l'ennemi commun de l'État et des dieux , Un méchant , un infâme , un rebelle, un perfide ' , Un traître , un scélérat , un lâche , un parricide , Une peste exécrable à tous les gens de bien , Un sacrilège impie, en un mot, un chrétien.
PAULINE
Ce mot aurait suffi sans ce torrent d'injures.
STRATONICE
Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?
PAULINE
Il est ce que tu dis , s'il embrasse leur foi ; Mais il est mon époux , et tu parles à moi.
STRATONICE
Ne considérez plus que ce Dieu qu'il adore.
PAULINE
Je l'aimai par devoir ; ce devoir dure encore.
STRATONICE
Il vous donne à présent sujet de le haïr ;
Qui trahit tous nos dieux aurait pu vous trahir.
PAULINE
Je l'aimerais encor, quand il m'aurait trahie ; Et si de tant d'amour tu peux être ébahie ^ , Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : Qu'il y manque, s'il veut ; je dois faire le mien. Quoi ! s'il aimait ailleurs, serais-je dispensée A suivre, à son exemple, une ardeur insensée^? Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur; Je chéris sa personne , et je hais son erreur.
' Ce couplet fait toujours un peu rire ; mais la réponse de Pauline est belle, et répare incontinent le ridicule produit par cet entassement d'injures. (V.)
^ Ebahie ne s'emploie que dans le bas comique ; je crois qu'on a mis à la place :
Je l'aimerais encor, m'eùt-il abandonnée ; Et si de tant d'amour tu parais étonnée...
^ Ce qu'elle dit ici d'amour n'cst-il pas un peu déplacé? Elle doit trembler pour les jours de son mari, et elle demande s'il serait permis de lui faire une inlidélité. D'ailleurs, dispensée à n'est pas français; elle veut dire : serais-je »ut<>risée à. A suivre une ardeur val un barbarisme; on ne suit point une ardeur. (V.) — Elle ne demande point à Stratonice s'il lui serait permis de faire une inlidélité à son mari; elle lui dit, au contraire :
Je Taimerais encor, quand il m'aurait trahie ;
et pour le conlirmer, elle ajoute que son devoir ne dépend pas de celui de Polyeucte , et que s'il était capable de violer sa foi , son exemple ne la dispenserait pas de garder la sienne. Voltaire se permet ici d'altérer le sons pour appuyer des critiques qui Qou» semblent bien peu diffivs de lui. ( P. )
POLYEUCTE, ACTE III, SCENE il. 341
Mais quel ressentiment en témoigne mon père ?
STRATONICE
Une secrète rage , un excès de colère , Malgré qui toutefois un reste d'amitié Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. Il ne veut point sur lui faire agir sa justice • , Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.
PAULINE
Quoi ! Néarque en est donc ?
STRATONICE
Néarque l'a séduit; De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. Ce perfide tantôt , en dépit de lui-même , L'arrachant de vos bras, le traînait au baptême. Voilà ce grand secret et si mystérieux Que n'en pouvait tirer votre amour curieux.
PAULINE
Tu me blâmais alors d'être trop importune.
STRATONICE
Je ne prévoyais pas une telle infortune.
PAULINE
Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs ,
Il me faut essayer la force de mes pleurs ' ;
En qualité de femme ou de fille , j'espère
Qu'ils vaincront un époux , ou fléchiront un père.
Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,
Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.
Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.
STRATONICE
C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple. Je ne puis y penser sans frémir à l'instant ^ , Et crains de faire un crime en vous la racontant. Apprenez en deux mots leur brutale insolence.
Le prêtre avait à peine obtenu du silence , Et devers l'orient assuré son aspect , Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect. A chaque occasion de la cérémonie , A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie , Des mystères sacrés hautement se moquait , Et traitait de mépris les dieux qu'on invoquait. Tout le peuple en murmure , et Félix s'en offense ; Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence : « Quoi ! lui dit Polyeucte en élevant sa voix , « Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois ■• ? »
' Cela n'est pas français ; il faut agir contre lui , ou déployer sur lui. ( V. )
* 11 faut le pouvoir; mais un autre tour serait beaucoup mieux : de plus, doit-elle se préparer ainsi à pleurer? les pleurs sont involontaires; elle aurait di\ dire, il aura peut-être pitié de mes pleurs. (V.)
3 On ne peut remarquer avec trop d'attention ces mois iiuililes que la rime arrache. Sans frémir, dit tout; à l'instant est ce qu'on appelle cheville. ( V. )
i .le n(! répondrai point à celle fausse opinion où l'on est que les Romains adoraient du bois et de la pierre II est bien sur (lue leur Deui optivius, mnximus, que denm sator (il<[iie lio-
Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes ' : L'adultère et lïnceste en étaient les plus doux. « Oyez , dit-il ensuite , oyez , peuple , oyez tous ^ : « Le Dieu de Polyeucte et celui de ?séarque <- De la terre et du ciel est l'absolu monarque , « Seul être indépendant , seul maître du destin , « Seul principe éternel, et souveraine fin. « C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie « Des victoires cju'il donne à l'empereur Décie ; « Lui seul tient en sa main le succès des combats ; <■ Il le peut élever, il le peut mettre à bas; « Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense; « C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense : « Vous adorez en vain des monstres impuissants. » Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens , Après en avoir mis les saints vases par terre , Sans crainte de Félix , sans crainte du tonnerre , D'une fureur pareille ils courent à l'autel. Cieux ! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel ! Du plus puissant des dieux nous voyons la statue Par une main impie à leurs pieds abattue ; Les mystères troublés , le temple profané , La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné ^ Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste. Félix... Mais le voici qui vous dira le reste ^.
PAULINE
Que son visage est sombre et plein d'émotion ! Qu'il montre de tristesse et d'indignation!
mtnum rex n'était point une statue, et que Polyeucte avait Ires-grand tort de leur reprocher une sottise dont ils n'étaient point coupables; mais c'est une opinion commune. Poljeucte était dans cette erreur; il parle comme il doit parler, conformément aux préjugés. La poésie n'est pas de la philosophie; ou plutôt la philosophie consiste à faire dire ce que les caractères des personnages comportent. (V.)
' Corneille emploie indifféremment cet adverbe même avec une s et sans s. Les poètes , tant gênés d'ailleurs, peuvent avoir la liberté d'ôter et d'ajouter une s à ce mot. (V. )
2 Oyez n'est plus employé qu'au barreau : on a conservé ce mot en Angleterre; les huissiers disent ois sans savoir ce qu'ils disent. Nous n'avons gardé de ce verbe que l'inlinitif otiïr; et nous disions autrefois oyer. Les sessions de l'échiquier de Normandie s'appelaient oyer et terminer. ( V.)
3 Foir dis clameurs; c'est une inadvertance qui n'empêche pas que ce récit ne soit animé et bien fait. ( V. ) — Il n'y a point ici d'inadvertance. Le mot clameurs, placé, comme il l'est, à la suite de plusieurs mots qui sont tous régis par nous voyons, se dérobe, en quelque sorte , dans la foule; et l'art du poëte est d'avoir su le placer de manière que cette licence soit à peine remarquée : dans les récits vifs et animés , elle est familière à tous nos poètes. (P.)
4 II y a là un grand intérêt : c'est là , encore une fois , ce qui ftdt le succès des pièces de théâtre. ( V. )