LE MENTEUR, ACTE III. SCÈNE VI
4ir
DORANTE, bas, Cl C/UOH.
Ail ' je l'arracherai cette langue importune.
{à Clarice.) Donc comme à vous servir j'attache ma fortune, L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir Qu'un père à d'autres lois voulût m'assujettir...
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Il fait pièce nouvelle, écoutons.
DORANTK.
Cette adresse A conservé mon âme à la belle Lucrèce ; Et par ce mariage au besoin inventé.
J'ai su rompre celui qu'on m'avait apprêté. Blàmez-moi de tomber en des fautes si lourdes, [des ' ; Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bour- Rlais louez-moi du moins d'aimer si puissamment , El joignez à ces noms celui de votre amant. Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ; J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ; Et libre pour entrer en des liens si doux , Je me fais marié pour toute autre que vous.
CLARICE
Votre flamme en naissant a trop de violence , Et me laisse toujours en juste défiance. Le moyen que mes yeux eussent de tels appas Pour qui m'a si peu vue et ne me connaît pas ?
DORANTE
Je ne vous connais pas! Vous n'avez plus de mère; Périandre est le nom de monsieur votre père ; 11 est homme de robe , adroit et retenu ; Dix mille écus de rente en font le revenu ; Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie; Vous aviez une sœur qui s'appelait Julie. Vous connais-je à présent? dites encor que non.
CLARICE, bas , à Lucrèce.
Cousine, il te connaît, et t'en veut tout de bon.
LUCRÈCE , en elle-même.
Plut à Dieu!
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Découvrons le fond de l'artifice.
{à Dorante.) J'avais voulu tantôt vous parler de Clarice, Quelqu'un de vos amis m'en est venu prier. Dites-moi , seriez-vous pour elle à marier.^
DORANTE
Par cette question n'éprouvez plus ma flamme. .1^ vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon ame , Et vous ne pouvez plus désormais ignorer Que j'ai feint cet hymen alin de m'en parer. Je n'ai ni feux ni vœux que pour votre service, Yx ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.
• Celte expression pst aiijourd'liui un pou liasse; elle vient (le l'ancien mol ?w«rrft7/fr, bordvter, qiii ne signiiiait que «'/■(?jouir. (V.)
CO«NFJIXK. — TOMi; I.
CT. \mCE.
Vous êtes , à vrai dire , un peu bien dégortté : Clarice est de maison , et n'est pas sans beauté ; Si Lucrèce à vos yeux paraît un peu plus belle, De bien mieux faits que vous se contenteraient d'elle.
DORANTE
Oui , mais un grand défaut ternit tous ses appas.
CLARICE
Quel est-il ce défaut?
Elle ne me plaît pas; Et plutôt que l'hymen avec elle me lie. Je serai marié si l'on veut en Turquie.
CLARICE
Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en plein jour Vous lui serriez la main, et lui parliez d'amour.
DORANTE
Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette imposture.
CLARICE, bas , à Lucrèce.
Écoutez l'imposteur; c'est hasard s'il n'en jure.
DORANTE
Que du ciel...
CLARICE, bas, à Lucrèce.
L'ai je dit?
DORANTE
J'éprouve le courroux Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous!
CLARICE
Je ne puis plus souffrir une telle impudence , Après ce que j'ai vu moi-même en ma présence : Vous couchez d'imposture , et vous osez jurer ■ , Comme si je pouvais vous croire, ou l'endurer? Adieu : retirez-vous , et croyez , je vous prie , Que souvent je m'égaye ainsi par raillerie. Et que, pour me donner des passe-temps si doux, J'ai donné cette baie à bien d'autres qu'à vous '.