‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 760 sur 1093 · LA SUITE DU MENTEUR, ACTE V, SCÈNE V · texte numérisé non relu

LA SUITE DU MENTEUR, ACTE V, SCÈNE V

J'aime, et je suis aimée, et mon frère y consent; Mon choix est aussi beau que mon amour puissant. Vous l'auriez fait pour moi , si vous étiez mon frère. C'est Dorante, en un mot, qui seul a pu me plaire. Ne me demandez point ni quelle occasion , Ni quel temps entre nous a fait cette union ; S'il la faut appeler ou surprise, ou constance; Je ne vous en puis dire aucune circonstance : Contentez-vous de voir que mon frère aujourd'hui L'estime et l'aime assez pour le loger chez lui , Et d'apprendre de moi que mon cœur se propose Le change et le tombeau pour une même chose. Lorsque notre destin nous semblait le plus doux , Vous l'avez obligé de me parler pour vous ; Il l'a fait, et s'en va pour vous quitter la place : .Fugez par ce discours quel malheur nous menace. Voilà cet accident qui le fait retirer ; Voila ce qui le trouble , et qui me fait pleurer ; Voilà ce que je crains; et voilà les alarmes D'où viennent ses soupirs , et d'où naissent mes lar- PHiLisTE. [mes.

Ce n'est pas là , Dorante, agir en cavalier. Sur ma parole encor vous êtes prisonnier; Votre liberté n'est qu'une prison plus large; Et je réponds de vous s'il survient quelque charge. Vous partez cependant, et sans m'en avertir! Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.

DORANTE

.Allons , je suis tout prêt d'y laisser une vie Plus digne de pitié qu'elle n'était d'envie ; Mais, après le bonheur que je vous ai cédé, Je méritais peut-être un plus doux procédé.

PHILISTE

Un ami tel que vous n'en mérite point d'autre. Je vous dis mon secret, vous me cachez le vôtre , Et vous ne craignez point d'irriter mon courroux , Lorsque vous méjugez moins généreux que vous! Vous pouvez me céder un objet qui vous aime ; Et j'ai le cœur trop bas pour vous traiter de même , Pour vous en céder un à qui l'amour me rend Sinon trop mal voulu, du moins indifférent. Si vous avez pu naître et noble et magnanime, Vous ne me deviez pas tenir en moindre estiiue : Malgré notre amitié , je m'en dois ressentir. Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.

CLÉANDBE.

Vous prenez pour mépris son trop de déférence , ])ont il ne faut tirer qu'une pleine assurance Qu'un ami si parfait, que vous osez blâmer, Vous aime plus que lui , sans vous moins estimer. Si pour lui votre foi sert aux juges d'otage. Permettez qu'auprès d'eux la mienne la dégage , Et sortant du péril d'en être inquiété.

Remettez-lui , monsieur, toute sa liberté ; Ou , si mon mauvais sort vous rend inexorable , Au lieu de l'innocent arrêtez le coupable : C'est moi qui me suis hier sauvé sur son cheval , Après avoir donné la mort à mon rival ; Ce duel fut l'effet de l'amour de Climène , Et Dorante sans vous se fût tiré de peine. Si devant le prévôt son cœur trop généreux N'eût voulu méconnaître un homme malheureux.

PHILISTE

Je ne demande plus quel secret a pu faire Et l'amour de la sœur, et l'amitié du frère; Ce qu'il a fait pour vous est digne de vos soins. Vous lui devez beaucoup, vous ne rendez pas moins : D'un plus haut sentiment la vertu n'est capable ; Et puisque ce duel vous avait fait coupable , Vous ne pouviez jamais envers un innocent Être plus obligé ni plus reconnaissant.

Je ne m'oppose point à votre gratitude ; Et si je vous ai mis en quelque inquiétude , Si d'un si prompt départ j'ai paru me piquer, Vous ne m'entendiez pas, et je vais m'expliquer. On nomme une prison le nœud de Phyménée ; L'amour même a des fers dont l'âme est enchaînée ; Vous les rompiez pour moi , je n'y puis consentir. Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.

DORANTE

Ami , c'est là le but qu'avait votre colère ?

PHILISTE

Ami, je fais bien moins que vous ne vouliez faire.

CLÉANDRE

Comme à lui je vous dois et la vie et l'honneur.

MÉLISSE

Vous m'avez faittrembler pour croître mon bonheur.

PHILISTE , à Mélisse.

J'ai voulu voir vos pleurs pour mieux voir votre flam- Et la crainte a trahi les secrets de votre âme. [me , Mais quittons désormais des compliments si vains.

( à Cléandre. ) Votre secret, monsieur, est sûr entre mes mains ; Recevez-moi pour tiers d'une amitié si belle. Et croyez qu'à l'envi je vous serai fidèle.

CLiTON, seul.

Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir; Je vous donne en passant cet avis, et bonsoir ^

• Cette scène est encore manquée : l'auteur n'a point fait de Pliiliste l'usage qu'il en pouvait faire. Un rival ne doit jamais être un pcrsonnaj^e épisodique et inutile. Philiste est froid ; et c'est, comme on l'a dit si souvent, le plus grand des défauts. Ce refrain, Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir, est encore plus froid que le caractère de Philiste ; et cette petite finesse anéantit tout le mérite que pouvait avoir Philiste en se sacrifiant pour son ami. Je ne sais si je me trompe; mais, en donnant de l'Ame à ce caractère, en mettant en œuvre la jalousie, en retrancliant quelques mauvaises plaisanteries de Clitoû, on ferait de cette pièce un chef-d'œuvre. (V.)

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