‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 762 sur 1093 · A MONSIEUR L. P. C. B · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L. P. C. B

Monsieur , .Te n'abuserai point de votre absence de la cour pour vous imposer touchant cette tragédie : sa représentation n'a pas eu grand éclat; et, quoique beaucoup en attribuent la cause à diverses conjonctures qui pourraient me justifier aucunement, pour moi je ne m'en veux prendre qu'à ses défauts , et la tiens mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurais tort de m'opposer au jugement du public : il m'a été trop avantageux en mes autres ouvrages pour le désavouer en celui-ci; et, si je l'accusais d'erreur ou d'injustice pour Théodore, mon exemple donnerait lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses tous les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quchjue sorte de satisfaction que je vois que la meilleure partie de mes juges impute ce mauvais succès à l'idée de la prostitution que l'on n'a pu souffrir, quoiqu'on sût bien qu'elle n'aurait pas d'effet, et que pour en exténuer l'horreiw j'aie employé tout ce que l'art et l'expérience ' m'ont pu fournir de lumières; et certes, il y a de quoi congratuler à la piuelé ^ de notre théâtre, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise, se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eùt-on dit, si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir Théodore dans le lieu infâme, si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme durant qu'elle y fut , si j'eusse figuré les troubles qu'elle y ressentit au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est làdessus que ce grand saint fait triompher son éloquence , et c'est pour ce spectacle qu'il invile particulièrement les vierges à ouvrir les yeux. Je l'ai dérobé à la vue, et, autant que j'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon adjesse, la modestie de notre scène a désavoué comme mdigne d'elle ^ ce peu que la né-

' 11 ne parait pas qu'il ait mis de voile sur ce sujet révoltant , puisqu'il emploie dans la pièce les mois Ac prnstiiut ion , d'/wpudicilé, de fille abandonnée aux soldats. (V.)

^ CoNf/raliiler à ne se dit plus. Cette phrase est latine, tihi rjralnlor : mais aujourd'hui conrjraluler régit l'accusatif, comme, féliciter. (V.)

3 Les honnêtes gens assemblés sont toujours chastes. On souf-

cessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connaître. Après cela, j'oserai bien dire que ce n'est pas contre des comédies pareilles aux nôtres (jue déclame saint Augustin ' , et que ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zèle, en rend opiniâtres ennemis , n'ont pas grande raison de s'appuyer de son autorité : c'est avec justice qu'il condamne celles de son temps, qui ne méritaient que trop le nom qu'il leiudonne de spectacles de turi)itude; mais c'est avec injustice qu'on veut étendre celte condamnation jusqu'à celles du nôtre, qui ne contiennent, pour l'ordinaire, que des exemples d'innocence, de vertu et de piété. J'aurais mauvaise grâce de vous en entretenir plus au long; vous êtes déjà trop persuadé de ces véiités , et ce n'est pas mon dessein d'entreprendre ici de désabuser ceux qui ne veulent pas l'être : il est juste qu'on les abandonne à leur aveuglement volontaire, et que, pour peine de la trop Hicile croyance qu'ils donnent à des invectives mal fondées, ils de meurent privés du plus agréable et du plus utile des divertissements ' dont l'esprit humain soit capable. Contentonsnous d'en jouir sans leur en faire part; et souffrez que

f rait , du temps de Hardy , qu'on parlât de viol sur le théâtre de la manière la plus grossière; mais c'est qu'alors il n'y avait que des hommes grossiers qui fréquentassent les spectacles. Mairet et Rotrou furent les premiers qui épurèrent un peu la scène des indécences les plus révoltantes. Il était impossible que cette pièce de Corneille eut du succès en 1645 ; elle en aurait eu vingt ansauparavant. Il clioisitce sujet, parce qu'il connaissait plus son cabinet que le monde, et qu'il avait plus de génie (jue de goût. C'est toujours la môme versification, tantôt forte, tantôt faible, toujours la même inégalité de style, le même tour de phrase, la même manière d'intriguer ; mais, n'étant pas soutenu par le sujet, comme dans les pièces précédentes, il ne pouvait ni s'élever ni intéresser. Puisqu'il faut des noies sur toutes les pièces de Corneille , on en donne aussi quelque.s-unes sur Théodore; mais un commentaire n'est pas un panégyrique : on doit au public la vérité dans toute son étendue. (V.)

■ On sait assez que saint Augustin ignorait le grec : s'il avait connu celte belle langue, il n'aurait pas déclamé contre Sophocle ; ou s'il eût déclamé contre ce grand homme , il eût été fort à plaindre. (V.)

^ On ne peut rien dire de plus fort en favem* de l'art des .Sophocle , dont Aristote a donné les règles ; et il est bien honteux pour notre nation, devenue si critique après avoir été si barbare, que Corneille ait été obligé de faire l'apologie d'un art ((ui était si respectable entre ses mains.

Page 1