CLITANDRE, ACTE III, SCÈNE V
Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois Ne passer à vos yeux que pour un villageois ; Votre haine pour moi fut toujours assez forte Pour déférer sans peine à l'habit que je porte. Cette fausse apparence aide et suit vos mépris : Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris ; Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage De tant de raretés qu'à votre seul visage ; Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux Dorise déguisée , ou quelqu'un de nos dieux; Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnaître En vous prenant pour tel que vous vouliez paraître , Admirez mon amour, dont la discrétion Rendait à vos désirs cette submission , Et disposez de moi , qui borne mon envie A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie.
DORISE
Pymante, eh quoi ! faut-il qu'en l'état où je suis Tes importunités augmentent mes ennuis!
Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste , Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu N'ose plus espérer de n'être pas connu!
PYMANTE
Voyez comme le ciel égale nos fortunes , Et comme, pour les faire entre nous deux communes, Nous réduisant ensemble à ces déguisements , Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.
DORISE. [ges ;
Nous changeons bien d'habits , mais non pas de visa- Nous changeons bien d'habits, mais non pasdecoura- Et ces masques trompeurs de nos conditions [ ges ; Cachent, sans les changer, nos inclinations.
PYMANTE
Me négliger toujours , et pour qui vous néglige !
DORISE
Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige ; J'y trouve , malgré moi , je ne sais quel appas , Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas.
PYMANTE
Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole?
DORISE
Qu'une idole ! Ah ! ce mot me donne de l'effroi. Rosidor une idole ! ah ! perfide , c'est toi , Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre. Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre , Avantagé du nombre , et vêtu de façon Que ce rustique habit effaçait tout soupçon : Ton embûche a surpris une valeur si rare.
PYMANTE
Il est vrai , j'ai puni l'orgueil de ce barbare , De cet heureux ingrat , si cruel envers vous , Qui , maintenant par terre , et percé de mes coups ,