‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 904 sur 1093 · SCENE PREMIER li · texte numérisé non relu

SCENE PREMIER li

CASSIOPE, PERSÉE, suite de la beine.

CASSIOPE

Généreux inconnu qui chez tous les monarques Portez de vos vertus les éclatantes, marques , Et dont l'aspect suffit à convaincre nos yeux Que vous sortez du sang ou des rois ou des dieux , Puisque vous avez vu le sujet de ce crime •

» Ia: sujet de ce crime, ce^ crime glorieux, force jeux , ces viiroirs vagabonds, et toute cette longue et inutile description de la jalousie des Néréides qui se choisissent six fois , pouvaient être les défauts du temps; et il était permis à Corneille de s'égarer dans un genre qui n'était pas le sien. Ce genre ne fut perfectionné par Quinault que plus de trente ans après. Voyez comme, dans sa tragédie-opéra de Persée et Andromède, Ca.ssiape raconte la même avenlure, comme il n'y a rien de trop dans son récit, comme il ne fait point le poêle mal à propos! tout est concis , vif, touchant, naturel , iiarniouieu.x :

Heureuse époii3e , tendre mi'rc,

Trop vaine d'on aort glorieux , Je n'ai pu m'empèclier d'exciter la colère De l'épouse du dieu de la terre et des cieux. J'ai comparé ma gloire à sa gloire immortelle : I.R déesse punit nm fierté oriniinelle ; Mais j'cspére fléchir son courroux rigoureux.

J'ordonne les célèbres jeux Qu'à riionrieur de Junon dans ces lieux on prépare; Mon orRueil offensa cette divinité , Il faut que mon respect réparc I,e crime de ma vanité.

Les dieux punissent la fierté.

Il n'est point de grandeur que le ciel irrité N'abaisse quand il veut, et ne réduise en poudre;

Mais un prompt repentir

Peut arrêter la foudre

Toute prête à partir.

Les étrangers ne connaissent pas assez Quinault ; c'r.^l un des lieiiux génies tjui aient fait honneur ausieele del.ouisXIV. Boi-

Que chaque mois expie une telle victime, Cependant qu'en ce lieu nous attendrons le roi , Soyez-y juste juge entre les dieux et moi. Jugez de mon forfait , jugez de leur colère ; Jugez s'ils ont eu droit d'en punir une mère , S'ils ont dû faire agir leur haine au même instant

PERSÉE

J'en ai déjà jugé, reine en vous imitant;

Et si de vos malheurs la cause ne procède

Que d'avoir fait justice aux beautés d'Andromède,

Si c'est là ce forfait digne d'un tel courroux ,

Je veux être à jamais coupable comme vous. [ me ,

]Mais comme un bruit confus m'apprend cemalextré-

Ne le puis-je, madame, apprendre de vous-même,

Pour mieux renouveler ce crime glorieux

Où soudain ia raison est complice des yeux?

CASSlOPE.

Écoutez : la douleur se soulage à se plaindre ; Etquelquesmauxqu'onsouffreou que l'on aieàcrain- Ce qu'un cœur généreux en montre de pitié [ dro , Semble en notre faveur en prendre la moitié. Ce fut ce même jour qui conclut l'hyménée De ma chère Andromède avec l'heureux Phinée : Nos peuples , tout ravis de ces illustres nœuds , Sur les bords de la mer dressèrent force jeux ; Elle en donnait les prix. Dispensez ma tristesse De vous dépeindre ici la publique allégresse; On décrit mal la joie au milieu des malheurs ;

leau , qui en parle avec tant de mépris , était incapable de faire ce que Quinault a fait : personne n'écrira mieux en ce genre ; c'est beaucoup que Corneille ait préparé de loin ces beaux speclacles. Une remarque importante à faire, c'est qu'il n'y a pas une seule faute contre la langue dans les opéras de QainauH , à commencer depuis Alrcste. Aucun auteur n'a plus de précision que lui, et jamais cette précision ne diminue le sentiment; il écrit aussi correctement que Boileau ; et on ne peut mieux le venger des critiques passionnées de cet homme, d'ailleurs judicieux, qu'en le mellanl àcôté de lui. (V.) — Remarquez pourtant quedans ces versdeQuiuaultiln'y a pas une seule exprcs sion poétique, une seule image, rien, en un mot, aux rimes |)rès, qui les distingue de la prose. Que l'on vante, tant qu'on le voudra, celte facilité, ce naturel, et même celle pureté de langage; nous n'en contestons pas le mérite ; il se peut sans doulei comme le dit Voltaire, que Quinault écrive aussi correctement que Boileau, mais il s'en faut bien qu'il écrive aussi poétiquemenl, et c'est ce qui étai)lit entre eux une différence qui ne iiermettra jamais qu'on les placeàcoté l'un de l'aulre. Peutèlredira-t-on, en faveur de Quinault, que ses versétaient précisément ce qu'ils devaient être pour élre mis en chant : alors nous le louerons d'avoir si bien deviné quel était le genre de style le plus propre à faire valoir le talent d'im musicien ; mais il faudra convenir que ce genre est précisémeni celui d'une poésie facile et médiocre, à laquelle Racine n'aurait pu descendre. On peut en juger par les clururs iVl'lsther et iV.llhalie, qui sont d'une richesse de poésie si supérieure à tous les opéras de Quinaull : il est vrai qu'ils n'ont point encore trouvé de musicien ; e( nous n'en sommes pas surpris, parceque, pour les embellir, il fandrail au moins (|ue le latent du musicien égalai le génie du poète ; ce qui piul être n'arrivera jamais. (P.)

AxNDROMEDE, ACTE I, SCÈNE I.

Et sa plus douce idée esl un sujet de pleurs. O jour, que ta mémoire encore m'est cruelle! Andromède jamais ne me parut si belle; Et voyant ses regards s'épandre sur les eaux ' Pour jouir et juger d'un combat de vaisseaux , <• Telle , dis-je , Vénus sortit du sein de l'onde , « Et promit à ses yeux la conquête du monde " Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau " Les miroirs vagabonds de son flottant berceau. » A ce fameux spectacle on vit les ISéréides Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides , Et pour nouvelle pompe à ces noble ébats A l'envi de la terre étaler leurs appas. Elles virent ma fille; et leurs regards à peine Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine, Que par des traits plus forts se sentant effacer, Éblouis et confus je les vis s'abaisser, Examiner les leurs , et sur tous leurs visages En chercher d'assez vifs pour braver nos rivages. Je les vis sechoisir jusqu'à cinq et six fois, Et rougir aussitôt nous comparant leur choix ; Et cette vanité qu'en toutes les familles On voit si naturelle aux mères pour leurs filles , Leur cria par ma bouche : « En est-il parmi vous, « O nymphes! qui ne cède à des attraits si doux.' « Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles ' , « Qu'entre nous la nature en forme de plus belles ? » Je m'emportais sans doute , et c'en était trop dit : Je les vis s'en cacher de honte et de dépit ; J'en vis dedans leurs yeux les vives étincelles : L'onde qui les reçut s'en irrita pour elles ^ ; J'en vis enfler la vague , et la mer en courroux Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous.

C'edt été peu des flots ; la soudaine tempête , Qui trouble notre joie et dissipe la fêle , Enfanteen moins d'uneheure et pousse sur nos bords Un monstre contre nous armé de mille morts. Nous fuyons, mais en vain; il suit, il brise, il tue; Chaque victime est morte aussitôt qu'abattue.

' Des regards ne s'épandent ni ne se répandent. (V.)

* Fous autres immortelles esl comique. (V.)

3 Ce vers est comme le précurseur de celui de Racine :

Le flol qui l'apporta recule épouvanté.

On a critiqué beaucoup ce dernier vers, et on n'a jamais parlé du premier ; c'est que l'un est de Phèdre, que tous les amateurs savent par coeur, et que l'autre est {^Andromède , que presque personne ne lit. tl parait utile d'observerque Corneille n'a point ctiauRé de style en chanf;eant de genre. Le grand art consisterait à se proportionner à ses sujets. (V.) — Quoi ! Corneille n'a jamais cbangé de style, et c'est Voltaire qui se permet celle assertion? Le style de Cinna et des Hornres e^i-'û donc le même que celui des charmantes scènes du Menteur? La belle scène de l'Amour et de Psyché , dans l'opéra de ce nom , n'estclle donc pas comparable, pourla délicatesse et lesgràces,àce que Quinault écrivit de mieux longtemps après? (P.)

Nous ne voyons qu'horreur , que sang de toutes parts ; Son haleine est poison , et poison ses regards : Il ravage , il désole et nos champs et nos villes. Et contre sa fureur il n'est aucuns asiles.

Après beaucoup d'efforts et de vœux superflus , ^yant souffert beaucoup, et craignant encor plus , Nous courons à l'oracle en de telles alarmes ' ; Et voici ce qu'Ammon répondit à nos larmes : « Pour apaiser Neptune, exposez tous les mois « Au monstre qui le venge une fille à son choLx , <' Jusqu'à ce que le calme à l'orage succède; « Le sort vous montrera » Celle qu'il agréera :

» Différez cependant les noces d'Andromède. » Comme dans un grand mal un moindre semble doux, Nous prenons pour faveur ce reste de courroux. Le monstre disparu nous rend un peu de joie : On ne le voit qu'aux jours qu'on lui livre sa proie. Mais ce remède enfin n'est qu'un amusement : Si l'on souffre un peu moins, on craint également; Et toutes nous tremblons devant une infortune Qui toutes nous menace avant qu'en frapper une. La peur s'en renouvelle au bout de chaque mois ; J'en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois. Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées , Mais des beautés , hélas ! dignes d'être adorées , Et de qui tous les traits , pleins d'un céleste feu, Ne cédaient qu'à ma fille , et lui cédaient bien peu ; Connue si , choisissant de plus belle en plus belle, Le sort par ces degrés tâchait d'approcher d'elle , Et que , pour élever ses traits jusques à nous , II essayât sa force , et mesurât ses coups.

Rien n'a pu jusqu'ici toucher ce dieu barbare; Et le sixième choix aujourd'hui se prépare : On le va faire au temple ; et je sens malgré moi Des mouvements secrets redoubler mon effroi. Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice , Qui jamais à mes vœux ne parut si propice; Et toutefois mon cœur à force de trembler Semble prévoir le coup qui le doit accabler.

Vous donc, qui connaissez et mon crime et sa pei ne. Dites-moi s'il a pu mériter tant de haine, Et si le ciel devait tant de sévérité Aux premiers mouvements d'un peu de vanité.

PERSÉE

Oui, madame, il est juste; etj'avot'irai moi-même Qu'en le blâmant tantôt j'ai commis un blasphème. Mais vous ne voyez pas , dans votre aveuglement, Quel grand crime il punit d'un si grand châtiment. Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chères

' Il y a bien loin de la mer d'fithiopie à l'oracle d'Ammon , il fallait traverser toute l'Ethiopie et toute l'Egypte ; on ne va guère consulter un oracle à quatre cents lieues, quand le péril est si pressant. (V.)

Qu'il veuille s'abaisser à suivre leurs colères ' ; Et quand votre mépris en fit comparaison, Il voyait mieux que vous que vous aviez raison. Il venge , et c'est de là que votre mal procède , L'injustice rendue aux beautés d'Andromède ^ Sous les lois d'un mortel votre choix l'asservit! Cette injure est sensible aux dieux qu'elle ravit , Aux dieux qu'elle captive; et ces rivaux célestes S'opposent à des nœuds à sa gloire funestes , En sauvent les appas qui les ont éblouis , Punissent vos sujets qui s'en sont réjouis. Jupiter, résolu de l'ôter à Phinée, Exprès par son oracle en défend l'hyménée. A sa flamme peut-être il veut la réserver ; Ou , s'il peut se résoudre enfin à s'en priver, A quelqu'un de ses fils sans doute il la destine ; Et voilà de vos maux la secrète origine. Faites cesser l'offense, et le même moment Fera cesser ici son juste châtiment.

CASSIOPE

Vous montrez pour ma fille une trop haute estime ,

Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime ,

Dont la civilité me force déjuger

Que vous ne m'accusez qu'afin de m' obliger.

Si quelquefois les dieux pour des beautés mortelles

Quittent de leur séjour les clartés éternelles,

Ces mêmes dieux aussi , de leur grandeur jaloux ,

I\e fout pas chaque jour ce miracle pour nous :

Et, quand pour l'espérer je serais assez folle ^,

ï,e roi , dont tout dépend est homme de parole;

Il a promis sa fille , et verra tout périr

Avant qu'à se dédire il veuille recourir,

11 tient cette alliance et glorieuse et chère :

Phinée est de son sang , il est fils de son frère.

PERSÉE

Reine, le sang des dieux vaut bien celui des rois. Mais nous eu parlerons encor quelque autre fois. V^oici le roi qui vient.

' CnUre n'admet jamais de pluriel. (V.)

' On ne rend point injustice, comme on rend justice; c'est un barbarisme; la raison en est qu'on rend ce qu'on doit : on Aq\[. justice, on ne doit pas /«^f/.s/àr. D'ailleurs il y a beaucoup d'esprit dans le discours de Persée , mais il n'y a rien d'intéressant : c'est là un des grands défauts de Corneille. Quinault intéresse, quoiqu'il soit presque permis de négliger cet avantage dans l'opéra. (V.)

3 Ce terme/(>//(.", et celui de civilité, et le ton de ce discours sont bourgeois ; tandis qu'il s'agit de dieux et de victimes : c'était un ancien usage , dont Corneille ne s'est défait que dans les grands morceaux de ses belles tragédies : cet usage n'était fondé que sur la négligence des auteurs, et sur le peu d'usage qu'ils avaient du monde. Les bienséances du style n'ont été connues que par Racine. (V.)

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