A M MOIS
iNIais , seigneur, vous touchez à ce moment fatal Qui pour jamais la donne à cet heureux rival. En cette extrémité que prétendez-vous faire .^
PHINEE.
Tout, hormis l'irriter ; tout, hormis lui déplaire ; Soupirer à ses pieds , pleurer à ses genoux. Trembler devant sa haine, adorer son courroux'.
AMMON
Quittez , quittez, seigneur, un respect si funeste; Otez-vous ce rival , et hasardez le reste : En dût-elle à jamais dédaigner vos soupirs, La vengeance elle seule a de si doux plaisirs....
PHINÉE
IS'en cherchons les douceurs, ami , que les dernières- Rarement un amant les peut goûter entières ; Et, quand de sa vengeance elles sont tout le fruit. Ce sont fausses douceurs que l'amertume suit. La mort de son rival , les pleurs de son ingrate, Ont bien je ne sais quoi qui dans l'abord le flatte; j\lais de ce cher objet s'en voyant plus haï. Plus il s'en est flatté, plus il s'en croit trahi. Sous d'éternels regrets son âme est abattue. Et sa propre vengeance incessamment le tue. Ce n'est pas que je veuille enlin la négliger : Si je ne puis fléchir, je cours à me venger ; Mais souffre à mon amour, mais souffreà ma faiblesse, Encore un peu d'effort auprès de ma princesse. Un amant véritable espère jusqu'au bout Tant qu'il voit un moment qui peut lui rendre tout. L'inconstante, peut-être encor tout étonnée, N'était pas bien à soi quand elle s'est donnée : Et la reconnaissance a fait plus que l'amour En faveur d'une main qui lui rendait le jour. Au sortir du péril , pâle encore et tremblante. L'image de la mort devant les yeux errante , Elle a cru tout devoir à son libérateur : Mais souvent le devoir ne donne pas le cœur ; 11 agit rarement sans un peu d'imposture , Et fait peu de présents dont ce cœur ne murnuu'e. Peut-être , ami , peut-être après ce grand effroi Son amour en secret aura parlé pour moi : Les traits mal effacés de tant d'heureux services. Les douceurs d'un beau feu qui fin*ent ses délices , D'un regret amoureux touchant son souvenir. Auront en ma faveur surpris quelque soupir. Qui , s'échappant d'un cœur qu'elle force à ma perte , M'en aura pu laisser la porte encore ouverte. Ah ! si ce triste hymen se pouvait éloigner !
AMMON
Quoi ! vous voulez encor vous faire dédaigner.' Sous ce honteux espoir votre fureur se dompte ?
' Corneille passe pour avoir dédaigné de parler d'amour; il en parle pourtant, et beaucoup, dans toutes ses pièces, .sans en excepter une seule. C'était sans doute dans cet ouvrage, qui est moitié tragédie, moitié opéra , qu'il devait traiter celte passion ; mais il fallait en parler autrement, cl ne point dire qu'«« reV<tablcamanl espère jusqu'au bout , etc. (V.)