‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 954 sur 1093 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, D. LOPE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, CARLOS.

D. ISABELLE

Avant que de choisir je demande un serment , Comtes, qu'on agréra mon choix aveuglément; Que les deux méprisés , et tous les trois peut-être , De ma main, quel qu'il soit, accepteront un maître : Car enfin je suis libre à disposer de moi ; Le choix de mes états ne m'est point une loi ; D'une troupe importune il m'a débarrassée , Et d'eux tous sur vous trois détourné ma pensée , Riais sans nécessité de l'arrêter sur vous ,

' Et Isabelle qui fait un illustre attentat sur elle-même, et un sceptre qui est cru! (V.) » Cela n'est ni élégant, ni harmonieux. (V.) ■i Un joug impérieux jeté sur des désirs ! (V.)

DON SArsCHE, ACTE I, SCÈNE III.

.raiiiie il savoir par la qu'on vous préfère à tous; Vous m'en êtes plus chers et plus considérables ; J'y vois de vos vertus les preuves honorables; J'y vois la h^ute estime oij sont vos grands exploits : ]\lais quoique mon dessein soit d'y borner mon clioix , Le ciel en un moment quelquefois nous éclaire. Je veux , en le faisant, pouvoir ne le pas faire ', i:t que vous avouiez que pour devenir roi , (^>uiconque me plaira n'a besoin que de moi.

D. LOPE

{ '.'est une autorité qui vous demeure entière ;

Votre état avec vous n'agit que par prière ,

YA ne vous a pour nous fait voir ses sentiments

nue par obéissance à vos conmiandcmenls.

Ce n'est point ni son choix ni l'éclat de ma race ^

Qui me font , grande reine , espérer cette grâce :

Je l'attends de vous seule et de voire bonté

Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,

Et dont , sans regarder service , ni famille,

Vous pouvez faire part au moindre de Castillc "'.

C'est à nous d'obéir, et non d'en murmurer :

Mais vous nous permettrez toutefois d'espérer

Que vous ne ferez choir cette faveur insigne.

Ce bonheur d'être à vous, que sur le moins indigne ;

Et que votre vertu nous fera trop savoir

Qu'il n'est pas bon d'user de tout votre pouvoir.

Voilà mon sentiment.

D. ISABELLE

Parlez , vous , don ÏManrique.

D. MANRIQUE

Madame , puisqu'il faut qu'à vos yeux je m'explique , Quoique votre discours nous ait fait des leçons Capables d'ouvrir l'âme à de justes soupçons, Je vous dirai pourtant, comme à ma souveraine, Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine ; Que vous laisser borner c'est vous-même affaiblir La dignité du rang qui le doit ennoblir; Et qu'à prendre pour loi le choix qu'on vous propose , Le roi que vous feriez vous devrait peu de chose , Puisqu'il tiendrait les noms de monarque et d'époux Du choix de vos États aussi bien que de vous, [ronne, Pour moi , qui vous aimai sans sceptre et sans cou- Qui n'ai jamais eu d'yeux que pour votre personne , Que même le feu roi daigna considérer Jusqu'à souffrir ma flamme et me faire espérer. J'oserai me promettre un sort assez propice

' Quel vers 1 nous avons dt^à dit qu'on doit éviter ce mot/aire aulaiil ([u"on \c peut. (V.)

^ Ce n'est point est ici un solécisme ; il f;iul : ce n'est ni son choix. (V.)

3 /4u moindre de Castillc est un barbarisme; il faut : au moindre guerrier, au moindre gentilhomme de la Caslille. La plus grande faute est que cela n'est pas vrai; elle ne peut choisir le moindre sujet de la Caslille. (V.)

De cet aveu d'un frère et quatre ans de service; Et sur ce doux espoir dussé-je me trahir, Puisque vous le voulez , je jure d'obéir.

(rest comme il faut m'aimer. Et don Alvar de Lune.^

D. ALVAR

Je ne vous ferai point de harangue importune. Choisissez hors des trois, tranchez absolument ; Je jure d'obéir, madame, aveuglément.

D. ISABELLE

Sous les profonds respects de cette déférence Vous nous cachez peut-être un peu d'indifférence; Et comme votre cœur n'est pas sans autre amour, Vous savez des deux parts faire bien votre cour.

D. ALYAB,

Madame....

D. ISABELLE

C'est assez ; que chacun prenne place.

( Ici les trois reines prennent <'liacu ne (ni fauteuil, et, après (jue les trois comtes et le reste des grands qui sont jirésents se sont assis sur des bancs préparés exprés , Carlos y voyant une place vide, s'y veut seoir, et don Manrique l'en empêche. )

D. MANRIQUE. [ daCC ' ?

Tout beau, toutbeau, Carlos! d'où vous vient cette au- Va quel titre en ce rang a pu vous établir ?

CARLOS

J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.

D. MANRIQUE

Un soldat bien remplir une place de comte !

CARLOS

Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte. Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat : J'en avais pour témoin le feu roi votre frère , iMadaine ; et par trois fois. .. .

D. MANRIQUE

Nous vous avons vu faire ' , Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.

D. ISABELLE

Vous en êtes instruits ; et je ne la suis pas ^ ;

> Tout beau, tout beau, pourrait être ailleurs bas et familier; mais ici je le crois très-bien placé; celte manière de parler isl assez convenable d'un seigneur très-Iier à un soldat de forlune. Cela forme une situalion singulière et inléressanle , ineonnui: jusque-là au théâtre. Elle donne lieu très-naUirellemenl à Carlos de parler dignement de ses grandes actions. La vertu (|iii s'élève quand on veut l'avilir produit presque toujours de belles choses. (V.)

' Fairee&i ici plus supportable; mais il n est que supportable Racine n'aurait jamais dit : nous vous avons vu faire. (V.)

3 Elle devrait certainement le savoir; Carlos est à sa cour; Carlos a fait des actions connues de tout le monde ; il a sauvé la Caslille, et elle dit qu'elle n'en sait rien ! Il était aisé de sauver cette faute ; et la reine , qui a de riaclinaliou pour Carlos , pou-

Page 1