‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 966 sur 1093 · D. ELVIRE, D. ALVAR · texte numérisé non relu

D. ELVIRE, D. ALVAR

D. ELVIBE.

Vous pouvez donc ni'aimer, et d'une âme bien saine Entreprendre un combat pour acquérir la reine ! Quel astre agit sur vous avec tant de rigueur, Qu'il force votre bras à trahir votre cœur? L'honneur, me dites-vous , vers l'amour vous excuse : Ou cet honneur se trompe, ou cet amour s'abuse; Et je ne comprends point, dans un si mauvais tour, ]N"i quel est cet honneur, ni quel est cet amour. Tout l'honneur d'un amant, c'est d'être amant fidèle ; Si vous m'aimez encor, que prétendez-vous d'elle? Et si vous l'acquérez , que voulez-vous de moi ? Aurez-vous droit alors de lui manquer de foi ? La niépriserez-vous quand vous l'aurez acquise ?

D. ALVAB.

Qu'étant né son sujet jamais je la méprise!

D. ELYIEE.

Que me voulez-vous donc? Vaincu par don Carlos , Aurez-vous quelque grâce à troubler mon repos? En serez-vous plus digne? et, par cette victoire, Répandra-t-il sur vous un rayon de sa gloire?

D. ALVAB.

Que j'ose présenter ma défaite à vos yeux !

D. ELVIKE.

Que me veut donc enfin ce cœur ambitieux?

D. ALVAB.

Que vous preniez pitié de l'état déplorable Où votre long refus réduit un misérable.

îles vœux mieux écoutés, par un heureux effet, M'auraient su garantir de l'honneur qu'on m'a fait ; Et l'état par son choix ne m'eût pas mis en peine De manquer à ma gloire, ou d'acquérir ma reine. Votre refus m'expose à cette dure loi D'entreprendre un combat qui n'est que contre moi ; J'en crains également l'une et l'autre fortune. El le moyen aussi que j'en souhaite aucune? Ni vaincu, ni vainqueur, je ne puis être à vous : Vaincu, j'en suis indigne, et vainqueur, son époux; Et le destin m'y traite avec tant d'injustice, Que son plus beau succès me tient lieu de supplice. Aussi , quand mon devoir ose la disputer, Je ne veux l'acquérir que pour vous mériter. Que pour montrer qu'en vous j'adorais la personne , Et me pouvais ailleurs promettre une couronne. Fasse le juste ciel que j'y puisse , ou mourir, Ou ne la mériter que pour vous acquérir!

D. ELVIRE

Ce sont vœux superflus de vouloir un miracle. Où votre gloire oppose un invincible obstacle ; Et la reine pour moi vous saura bien payer Du temps qu'un peu d'amour vous fit mal emiiloyer. Ma couronne est douteuse, et la sienne affermir; L'avantage du change en ôte l'infamie.

Allez ; n'en perdez pas la digne occasion , Poursuivez-la sans honte et sans confusion. La légèreté même où tant d'honneur engage Est moins légèreté que grandeur de courage : Mais gardez que Carlos ne me venge de vous.

D. ALVAB.

Ah! laissez-moi , madame, adorer ce courroux. J'avais cru jusqu'ici mon combat magnanime; Mais je suis trop heureux s'il passe pour un crime, Et si , quand de vos lois l'honneur me fait sortir. Vous m'estimez assez pour vous en ressentir. De ce crime vers vous quels que soient les sup|)lices , Du moins il m'a valu plus que tous mes services, Puisqu'il me fait connaître, alors qu'il vous déplaît , Que vous daignez en moi prendre quelque intérêt.

D. ELVIBE.

Le crime, don Alvar, dont je semble irritée. C'est qu'on me persécute après m'avoir quittée; Et , pour vous dire encor quelque chose de plus. Je me fâche d'entendre accuser mes refus.

Je suis reine saiiS sceptre, et n'en ai que le titre; Le pouvoir m'en est dd, le temps en est l'arbitre. Si vous m'avez servie en généreux amant Quand j'ai reçu du ciel le plus dur traitement, J'ai tâché d'y répondre avec toute l'estime Que pouvait en attendre un cœur si magnanime. Pouvais-je en cet exil davantage sur moi ? Je ne veux point d'époux que je n'en fasse un roi ; Et je n'ai pas une âme assez basse et commune Pour en faire un appui de ma triste fortune. C'est chez moi , don Alvar, dans la pompe et l'éclat , Que me le doit choisir le bien de mon état. Il fallait arracher mon sceptre à mon rebelle. Le remettre en ma main pour le recevoir d'elle ; Je vous aurais peut-être alors considéré Plus que ne m'a permis un sort si déploré : Mais une occasion plus prompte et plus brillante A surpris cependant votre amour chancelante; Et, soit que votre cœur s'y trouvât disposé, Soit qu'un si long refus l'y laissât exposé, Je ne vous blâme point de l'avoir acceptée : De plus constants que vous l'auraient bien écoutée. Quelle qu'en soit pourtant la cause ou la couleur, Vous pouviez l'embrasser avec moins de chaleur, Combattre le dernier, et, par quelque apparence, Témoigner que Tlionneur vous faisait violence; De cette illusion l'artifice secret

M'oilt forcée à vous plaindre et vous perdre à regret : Mais courir au-devant, et vouloir bien qu'on voie Que vos vœux mal reçus m'échappent avec joie!

D. ALVAB.

Vous auriez donc voulu que l'honneur d'un tel choix EiU montré votre amant le plus lâche des trois ? Que pour lui cette gloire eût eu trop peu d'amorces , Jusqu'à ce qu'un rival eiU épuisé ses forces? Que....

D. ELVIBE.

Vous achèverez au sortir du combat, Si toutefois Carlos vous en laisse en état. Voilà vos deux rivaux avec qui je vous laisse. Et vous dirai demain pour qui je m'intéresse.

D. ALVAR

Hélas! pour le bien voir je n'ai que trop de jour.

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