‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 976 sur 1093 · D. LÉONOR, CARLOS · texte numérisé non relu

D. LÉONOR, CARLOS

CARLOS

!\Iadame , vous voyez comme l'orgueil me traite ; Pour me faire un honneur on veut que je l'achète ; IMais, s'il faut qu'il m'en coûte un secret de vingt ans, Cet anneau dans nos mains pourra briller longtemps.

D. LÉONOR

Laissons là ce combat, et parions de don Sanche. Ce bruit est gi-and pour vous , toute la cour y penche : De grâce, dites-moi, vous connaissez-vous bien?

CARLOS

PliU à Dieu qu'on mon sort je ne connui^se rien! Si j'étais quoique enfant épargné des tempêtes, Livré dans un désert à la merci dos bêtes. Exposé par la crainte ou par l'inimitié, Rencontré par hasard, et nourri par pitié. Mon orgueil à ce bruit prendrait quelque espérance Sur votre incertitude, et sur mon ignorance , Je me figurerais ces destins merveilleux , Qui tiraient du uéaut Ico lié» oo fabuleux ,

Et me revêtirais des brillantes chimères

Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères :

Car enfin je suis vain , et mon ambition

Ne peut s'examiner sans indignation;

Je ne puis regarder sceptre ni diadème

Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même :

Inutiles élans d'un vol impétueux

Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux,

Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre,

Et qu'un coup d'œil sur moi rabat soudain à terre!

Jenesuispoint don Sanche, et connais mes parents; Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends ; Gardez-le pour ce prince : une heure ou deux peut- Avec vos députés vous le feront connaître. [être Laissez-moi cependant à cette obscurité Qui ne fait que justice à ma témérité.

D. LÉONOR

En vain donc je me flatte , et ce que j'aime à croire

N'est qu'une illusion que me fait votre gloire.

Mon cœur vous en dédit; un secret mouvement.

Qui le penche vers vous, malgré moi vous dément :

Mais je ne puis juger quelle source l'anime ,

Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime ;

Si la nature agit, ou si c'est le désir;

Si c'est vous reconnaître, ou si c'est vous choisir.

Je veux bien toutefois étouffer ce murmure

Comme de vos vertus une aimable imposture,

Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si

l\fais où sera mon fils s'il ne vit point en vous?[doux ;

On veut qu'il soit ici ; je n'en vois aucun signe :

On connaît , hormis vous , quiconque en serait digne ;

Et le vrai sang des rois , sous le sort abattu ,

Peut cacher sa naissance , et non pas sa vertu :

11 porte sur le front un luisant caractère

Qui parle malgré lui de tout ce qu'il veut taire;

Et celui que le ciel sur le vôtre avait mis

Pouvait seul m'éblouir si vous l'eussiez permis.

Vous ne l'êtes donc point, puisque vous me le dites : Riais vous êtes à craindre avec tant de mérites. Souffrez que j'en demeure à cette obscurité. Je ne condamne point votre témérité ; Mon estime, au contraire, est pour vous si puissante, Qu'il ne tiendra qu'à vous que mon cœ-ur n'y consente: Votre .sang avec moi n'a qu'à se déclarer, Et je vous donne après liberté d'espérer. Que si morne à ce prix vous cachez votre race, Ne me refusez point du moins une autre grâce : Ne vous préparez plus à nous accompagner; Nous n'avons plus besoin de secours pour régner. La mort de don Garcie a puni tous ses crimes, Et rendu l'Aragon à ses rois légitimes ; [vœux ,

N'en cherchez plus la gloire, et quels que soient vos Ne me contraignez point à plus que je ne veux. Le pii\ •' ' ' • '.\i'v,ï doit avoir ses liniit'^t. ;

Page 1