NICOMÈDE, LAODICE
LAODICE
Après tant de hauts faits, il m'est bien doux, seigneur,
De voir encor mes yeux régner sur votre creur ' ;
De voir, sous les lauriers qui vous couvrent la tête * ,
Un si grand conquérant être encor ma conquête ^ ,
Et de toute la gloire acquise à ses travaux
Faire un illustre hommage à ce peu que je vaux 4.
Quelques biens toutefois que le ciel me renvoie,
Mon cœur épouvanté se refuse à la joie :
Je vous vois à regret , tant mon cœur amoureux
' On ne voit point ses yeux : cette figure manque un peu de Justesse, mais c'est une faute légère. (V.)
2 Ce vous rend l'expression trop vidgaire : Je me suis coiivi'rt la t('lc ; vous vous (tes fuit mal au pied. Il faut chercher des tours plus nobles. Rarement alors on s'étudiait à perfectionner son style. (V.)
3 Corneille parait affectionner ces vers d'antithèses :
Ce qti'il doit au vaincu brûlant pour le vainqueur. Et pour être invaincu !'on n'est pas invincible. J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.
Ces ligures ne doivent pas être prodiguées. Racine s'en sert très-rarement : cependant il a imité ce vers dans Andromaquc :
Mener en conquérant sa superbe conquête.
H dit aussi :
Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire. Vous m'aimeriez , madame , en me voulant lia'ir.
Kon eijo paucis
Offendar maculis.... (V.)
4 Cette manière de s'exprimer est absolument bannie. On dirait à présent dans le style familier, au peu que je vaux. L'épiltièlc A' illustre gâte presque tous les vers où elle entre, parce qu'elle ne sert qu'à remplir les vers; qti'elle est vague, qu'elle n'ajoute rien au sens. (V.) — Celle épithèle, comme toutes les autres , a besoin d'être mi.se en sa place ; et alors elle enrichit le sens au lieu de le gAler. (P.)
Trouve la cour pour vous un st^jour dangereux », Votre marrilre y règne , et le roi votre père Ne voit que par ses yeux, seule la considère, Pour souveraine loi n'a que sa volonté : Jugez après cela de votre sûreté.
La haine que pour vous elle a si naturelle ^ A mon occasion encor se renouvelle ^.
Votre frère son fils, depuis peu de retour....
Je le sais , ma princesse, et qu'il vous fait la cour <. Je sais que les Romains, qui l'avaient en otage. L'ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage; Que ce don à ma mère était le prix fatal Dont leur Flaminius marchandait Annibal ^ ; Que le roi par son ordre eîît livré ce grand homme . S'il n'eiU par le poison lui-même évité Rome ^ ; Et rompu par sa mort les spectacles pompeux 7
• Il ne sied point à une princesse de dire qu'elle est amoureuse, et surtout de commencer une tragédie par ces expressions qui ne conviennent qu'à une be."-gère naïve. Nous avons obser'M^ ailleursqu'un personnage doit faire connaître ses sentiments sans les exprimer grossièrement : il faut qu'il découvre son ambition sans qu'il ait besoin de dircjf suis amhilicux, sa Jalousie, sa colère, ses soupçons, et qu'il ne dise pas, je suis eolire , je suis soupçonneux , jaloux , à moins que ce ne soit un aveu qu'il fasse de ses passions. (V.)
' L'inversion de ce vers gâte et obscurcit un sens clair, qui est , la haine naturelle qu'elle a pour vous. Que Racine dit la même chose bien plus élégamment !
Des droits de ses enfants une mère jalouse Pardonne rarement au flls d'une autre épouse.
^ A mon occasion est de la prose rampante. (V.)
4 Faire la cour, dans cette acception, est banni du style tragique; ma princesse est devenu comique, et ne l'était point alors. (V.)
^ Cette expression populaire , marchandait, devient ici trèsénergique et très-noble , par l'opposition du grand nom d'Annibal qui inspire du i-espect. On dirait très-bien , même en prose , cet empereur, après avoir marchandé la couronne, Iraliqiia du sang des nations : mais ce don dont leur Flaminius n'est ni harmonieux ni français; on ne marchande point d'un don. (V.)
'' Éviter vtw ville par le poison est une espèce de barbarisme; il veut dire, éviter par le poison la honte d'être livré aux Romains, l'opprobre qiCon lui destinait à Rome. (V.) — Ici nous voyons une beauté au lieu du barbarisme (jue Voltaire veut y voir. Il nous semble qu'en dérogeant un peu à l'exactitude que pourrait exiger la prose, Corneille exprime avec tout le feu , toute la vivacité et toute la précision d'un poète, ce que redoutait Annibal, et ce qu'il voulut éviter. Il s'agit des affronts que lui préparaient les Romains, et non de la ville de Rome. Lorsque, dans la Henriade, Voltaire fait dire à Henri IV,
Je ne décide point entre Genève et Rome ,
ce n'est point une ridicule comparaison de ville à ville que ce prince veut faire; il veut parler des deux religions dont ces villes sont les métropoles. (P.)
7 Rompre des spectacles n'est pas français. Par une singularité commune à toutes les langues, on interrompt des spectacles, quoiqu'on ne les rompe pas; ou corrompt le goùl, on ne