‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 111 sur 594 · ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III

Et la louange est duc, au lieu du châliment.

Quand la vertu produit ce premier mouvement.

Aimer nos ennemis avec idolâtrie ,

De rage en leur trépas maudire la patrie ,

Souhaiter à FÉtat un malheur infini.

C'est ce qu'on nomme crime , et ce qu'il a puni.

Le seul amour de Rome a sa main animée;

Il serait innocent s'il l'avait moins aimée.

Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel

L'aurait déjà puni s'il était criminel ;

J'aurais su mieux user de l'entière puissance

Que me donnent sur lui les droits de la naissance ;

J'aime trop l'honneur. Sire, et ne suis point de rang

A souffrir ni d'aflront, ni de crime en mon sang.

Cest dont je ne veux point de témoin que Valère;

n a vu quel accueil lui gardait ma colère ,

Lorsque ignorant encor la moitié du combat,

Je croyais que sa fuite avait trahi l'État.

Qui le lait se charger des soins de ma famille?

Qui le lait, malgré moi, vouloir venger ma fille?

Et par quelle raison, dans son juste trépas.

Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?

On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres !

Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres,

Et, de quelque façon qu'un autre puisse agir.

Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

(AValèn.)

Ta peux pleurer, Yalère, et même aux yeux d'Horace; D ne prend d'intérêt qu'aux crimes de sa race : Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, Tous qui mettez sa tête à couvert de la foudre, L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui foit choir les méchants sous la main d'un bourreau ? Romaiiis , souffrirez-vous qu'on vous immole un homme Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome , Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom ? Dis, Yalère, difr>nous, si tu veux qu'il périsse. Où tu penses choisir un lieu pour son supplice :

Sera-ce enlre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits? Sera-ce hors des murs , au milieu de ces places Qu'on Toit fumer encor du sang des Curiaces, Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d*honneur Témoin de sa vaillance et de notre bonheur? Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire : Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire. Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, Qui veut d'un si beau sang souiller un si beau jour. Âlbe ne pourra pas souffrir un tel spectacle. Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle. Vous les préviendrez , Sire ; et par un juste an-êt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire ; n peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans : Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants ; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle : Il m'en reste encore un , conservez-le pour elle ; N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui ; Et souffrez , pour finir, que je m'adresse à lui. Horace , ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide. Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit, Mais un moment l'élève, un moment le détruit; Et ce qu'il contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits A voir la vertu pleine en ses moindres effets ; I C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire ; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. Vis toujours en Horace , et toujours auprès d'eux Ton nom demeurera grand, illustre, fameux. Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi. Et pour servir encor ton pays et ton roi. Sire, j'en ai trop dit : mais l'affaire vous touche; Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.

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