‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 134 sur 594 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

CINNA

Ne me condamnez point quand je vous ai servie : Sans moi, vous n*auriez plus de pouvoir sur sa vie; Et, mal^é ses bienfaits, je rends tout à l'amour, Quand je veux qu'il périsse ou vous doive le jour. Avec les premiers vœux de mon obéissance Souffrez ce foible effort de ma reconnaissance, Que je tâche de vaincre un indigne courroux , Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse , et que la vertu guide , Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide ; Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.

EMILIE

Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :

La perfidie est noble envers la tyrannie ;

Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux.

Les cœm^ les plus ingrats sont les plus généreux.

CINNA

Vous faites des vertus au gré de votre haine.

EMILIE

Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.

CINNA

Un cœur vrahnent romain...

EMILIE

Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui lé fait servir; Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.

CINNA

C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave ;

Et nous voyons souvent des rois à nos genoux

Demander pour appui tels esclaves que nous;

11 abaisse à nos pieids l'orgueil des diadèmes,

n nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes;

U prend d'eux les tributs dont il nous enrichit.

Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

EMILIE

L'indigne ambition que ton cœur se propose ! Pour être plus qu'un roi , tu te crois quelque chose ! Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain Qu'il prétende égaler un citoyen romain?

478 CINNA

Antoine sur sa tête attira notre haine

En se déshonorant par l'amour d'une reine ;

Âttale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi.

Qui du peuple romain se nommait l'affranchi ,

Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre ,

Eût encor moins prisé son trône que ce titre.

Souviens-toi de ton nom , soutiens sa dignité ;

Et prenant d'un Romain la générosité ,

Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naitre

Pour conunander aux rois , et pour vivre sans maître.

ClNNA.

Le ciel a trop fait voir en de tels attentats

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats ;

Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,

Quand il élève un trône, il en venge la chute;

n se met du pai-ti de ceux qu'il fait régner ;

Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;

Et quand à les punir il a pu se résoudre ,

De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.

EMILIE

Dis que de leur parti toi-môme tu te rends , De te remettre au foudre à punir les tyrans. Je ne t'en parle plus. Va, sers la tyrannie; Abandonne ton âme à son lâche génie ; Et, pour rendre le calme à ton esprit flottant, Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère. Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas , Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras; C'est lui qui , sous tes lois me tenant asservie , M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie : Seule contre un tyran, en le faisant périr. Par les mains de sa garde il me fallait mourir. Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive , J'ai voulu , mais en vain , me conserver pour toi , Et te donner moyen d'être digne de moi. Pardonnez-moi , grands dieux , si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, Et si d'un faux semblant mon esprit abusé

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