‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 168 sur 594 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

N*a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête homme. Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien. Je J'aimai , Stratonice ; il le méritait bien. Hais que sert le mérite où manque la foriune? L'un était grand en lui , l'autre faible et commune; Trop invincible obstacle, et dont trop rarement Triomphe auprès d'un père un vertueux amant I

STRATONICE

La digne occasion d'une rare constance f

PAULINE

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance.

Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir.

Ce n'est une vertu que pour qui veut Mlir.

Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère,

Tattendais un époux de la main de mon père ;

Toujours prête à le prendre ; et jamais ma raison

N'avoua de mes yeux l'aimable trahison :

D possédait mou cœur, mes désirs; ma pensée;

Je ne lui cachais point combien j'étais blessée;

Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malhem^;

Hais au lieu d'espérance il n'avait que des pleurs ;

Et malgré des soupirs si doux, si favorables,

Hon père et mon devoir étaient inexorables.

Enfin je quittai Rome et ce par&it amant,

Pour suivre ici mon père en son gouvernement;

Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée

Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.

Le reste , tu le sais. Hon abord en ces lieux

He fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux;

Et comme il est ici le chef de la noblesse ,

Hon père fut ravi qu'il me prit pour maîtresse.

Et par son alliance il se crut assuré

D'être plus redoutable et plus considéré;

n approuva sa flamme, et conclut l'hyménée :

Et moi, comme à son lit je me vis destinée,

Je donnai par devoir à son affection

Tout ce que l'autre avait par inclination.

Si tu peux en douter, juge4e par la craiute

Dont ea ce triste jour tu me vois l'âme atteinte.

STRATONICE

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.

Hais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés.

Je Faî vu cette nuit, ce malheureux Sévère, La vengeance à la main , l'œil ardent de colère : Il n'était point couvert de ces tristes lambeaux Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux; Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire; Il semblait triomphant, et tel que sur son char Victorieux dans Rome entre notre César.

Après un peu d'efTroi que m'a donné sa vue , c Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, € Ingrate, m'a-t-il dit; et, ce jour expiré, c Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. > A ces mots j'ai frémi , mon âme s'est troublée : Ensuite des chrétiens une impie assemblée. Pour avancer l'effet de ce discours fatal , A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père; Hélas I c'est de tout point ce qui me désespère, J'ai vu mon père même, un poignard à la main. Entrer le bras levé pour lui percer le sein : Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images; Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages. Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué. Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué. Voilà quel est mou songe.

STRATONLCE.

Il est vrai qu'il est triste; Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste : La vision, de soi, peut faire quelque horreur. Mais non pas vous donner une juste terreur. Pouvez-vous craindre un mort, pouvez-vous craindre un père Qui chérit votre époux, que votre époux révère. Et dont le juste choix vous a donnée à lui Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?

PAULINE

Il m*en a dit autant, et rit de mes alarmes;

Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes,

Et que sur mon époux leur troupeau ramassé

Ne venge tant de sang que mon père a versé«

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