‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 203 sur 594 · SCÈNE I FÉLIX, ALBIN, CLÉON · texte numérisé non relu

SCÈNE I FÉLIX, ALBIN, CLÉON

FÉLIX

Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère? As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère?

ALBIN

Je n'ai vu rien en lui qu'un rival généreux, Et ne vois rien en vous qu*un père rigoureux.

FÉLIX

Que tu discernes mal le cœur d'avec la mine! Dans Fâme il hait Félix et dédaigne Pauline; Et,s*il Taima jadis, il estime aujourd'hui Les restes d'un rival trop indignes de lui. n parle en sa faveur, il me prie, il menace , Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce; Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter. L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer. Je sais des gens de cour quelle est la politique; J'en connais mieux que lui la plus âne pratique. C'est en vain qu'il tempête, et feint d'être en fureur : Je vois ce qu'il prétend auprès de l'empereur. De ce qu'il me demande il m'y ferait un crime; Épargnant son rival , je serais sa victime ; Et s'il avait affaire à quelque maladroit. Le piège est bien tendu , sans doute il le perdroit : Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule ; Il voit quand on le joue , et quand on dissimule ; Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons. Qu'à lui-même, au besoin, j'en ferais des leçons.

ALBIN

Dieux ! que vous vous gênez par cette défiance !

FÉLIX

Pour subsister en cour c'est la haute science. Quand une fois un homme a droit de nous haïr»

Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir;

Toute son amitié nous doit être suspecte.

Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte ,

Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,

Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.

ALBIN

Grftce» gr&ce, Seigneur! que Pauline l'obtienne! '

FÉLIX

Celle de l'empereur ne suivrait pas la mienne;

Et, loin de le tirer de ce pas hasardeux,

Ma bonté ne ferait que nous perdre tous deux.

ALBIN

Mais Sévère promet...

FÉLIX

Albin, je m'en défie, Et connais mieux que lui la haine de Décie : En faveur des chrétiens s'il choquait son courroux. Lui-même assurément se perdrait avec nous. Je veux tenter pourtant encore une autre voie.

(AGléon.)

Amenez Polyeucte : et si je le renvoie, S'il demeure insensible à ce dernier effort, Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort

ALBIN

Votre ordre est rigoureux.

FÉLIX

Il faut que je le suive , Si je veux empêcher qu*un désordre n'arrivée. Je vois le peuple ému pour prendre son parti ; Et toi-même tantôt tu m'en as averti : Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paraître. Je ne sais si longtemps j'en pourrais être maître; Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir, J'en verrais des effets que je ne veux pas voir ; Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance, M'irait calomnier de quelque intelligence. Il faut rompre ce coup qui me serait fatal.

ALBIN

Que tant de prévoyance est un étrange mal I

Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage :

Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage.

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