‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 25 sur 594 · L'INFANTE, LÉONOR · texte numérisé non relu

L'INFANTE, LÉONOR

l'infante.

Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude! Je pleure ses malheurs , son amant me ravit ; Mon repos m'abandonne , et ma flamme revit. Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine ; Et leur division , que je vois à regret , Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.

LÉONOR

Cette haute vertu qui règne dans votre âme Se rend-elle si tôt à cette lâche flamme?

l'infante.

Ne la nonmie point lâche , à présent que chez moi * Pompeuse et triomphante elle me fait la loi ; Portêjui du respect, puisqu'elle m'est si chère. Ha vertu la combat, mais, malgré moi , j'espère ; Et d'un si fol espoir mon cœur mal défendu Vole après un amant que Chimène a perdu.

LÉONOR

Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage , Et la raison chez vous perd ainsi son usage?

l'infante.

Ah ! qu'avec peu d'eCTet on entend la raison , Quand le cœur est atteint d'un si charmant poison ! Et lorsque le malade aime sa maladie , Qa*il a peine à souffrir que l'on y remédie !

LÉONOR

Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux; Hais enfin ce Rodrigue est indigne de vous.

l'infante.

Je ne le sais que trop ; mais , si ma vertu cède , Apprends conune l'amour flatte un cœur qu'il possède. Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat, Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat. Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte. Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le comte 1 J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits

Les royaumes entiers tomberont sous ses lois ; Et mon amour flatteur déjà se persuade • Que je le vois assis au trône de Grenade , Les Maures subjugués trembler en l'adorant , L'Ai-agon recevoir ce nouveau conquérant , Le Portugal se rendre, et ses nobles journées Porter delà les mers ses hautes destinées ; Du sang des Africains arroser ses lauriers; Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers» Je l'attends de Rodrigue après cette victoire , Et fais de son amour un sujet de ma gloire.

LËONOR.

Mais, Madame, voyez où vous portez son bras. Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.

l'infante.

Rodrigue est offensé , le comte a fait l'outrage ; Ils sont sortis ensemble, en faut-il davantage !f

LÉONOR

Eh bien , ils se battront , puisque vous le voulez ; Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez !

l'infante.

Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare; Tu vois par là quels maux cet amour me prépare. Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis; Et ne me quitte point dans le ti^ouble où je suis.

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