A MONSIEUR LE PRINCE
actions de grâces qu'elle a rendues au ciel pour les triomphes que votre courage invincible en a obtenus. Dispensez-moi, Monseigneur, de vous parler de Dunkerque : j*épuise toutes les forces de mon imagination, et je ne conçois rien qui réponde à la dignité de ce grand ouvrage , qci nous vient d'assurer TOcéan par la prise de cette fameuse retraite de corsaires. Tous nos havres en é: aient comme assiégés ; il n'en pouvait échapper un vaisseau qu'à la merci de leurs brigandages ; et nous en avons vu souvent de pillés à la vue des mêmes ports dont ils venaient de faire voile : et maintenant, par la conquête d'une seu'e ville, je vois, d*un côté, nos mers libres, nos côtes affranchies, notre commerce rétabli , la racine de nos maux publics coupée ; d'autre côté, la Flandre ouverte, l'embouchure de ses rivières captive, la porte de fon secours fermée , la source de son abondance en notre pouvoir; et ce que je vois n'est rien encore au prix de ce que je prévois sitôt que Votre Altesse y reportera la terreur de ses armes. Dispensez-moi donc , Monseigneur, de profaner des effets si merveilleux et des attentes si liantes , par la bassesse de mes idées et par l'impuissance de mes expressions; et trouvez bon que , demeurant dans un respectueux silence , je n'ajoute rien ici qu'une protestation très-inviolable d'être toute ma vie , Monseigneur, de Votre Altesse, le très-humble, très-obéissant, tl très-passicnné serviteur,
COBIIEILLB.
« Démétrius, surnommé Nicanor, roi de Syrie, entreprit la guerre « contre les Parthes, et, étant devenu leur prisonnier, vécut dans la « cour de leur roi Phraates, dont il épousa la soeur, nommée Rodo- « gune. Cependant Diodotus , domestique des rois précédents , s'empara « du trône de Syrie , et y fit asseoir un Alexandre encore enfant , fils « d'Alexandre le bâtard et d'une fille de Ptolémée. Ayant gouverné « quelque temps comme son tuteur, il se défît de ce malheureux pupille, « et eut l'insolence de prendre lui-même la couronne sous un nouveau « nom de Tryphon qu'il se donna. Mais Antiochus, frère du roi pii- « sonnier, ayant appris à Rhodes sa captivité , et les troubles qui « l'avaient suivie , revint dans le pays , où , ayant défait Tr\ phon avec « beaucoup de peine, il le fit mourir : de là il porta fes armes contre « Phraates, lui redemandant son frère; et, vaincu dans une bataille, « il se tua lui-même. Démétrius , retourné en son royaume , fut tué par « sa femme Cléopfltre , qui lui dressa des embûches en haine de cette « seconde femme Rodogune qu'il avait épousée, dont elle avait conc^ « une telle indignation, que, pour s'en venger, elle avait épousé ce « même Antiochus , frère de son mari. Elle avait eu deux fils de « Démétrius , l'un nommé Séleucus , et l'autre Antiochus , dont elle « tua le premier d'un coup de flèche, sitôt qu'il eut pris le diadème
« après la mort de son père^ soit qu'elle craignit qu'il ne la vouliU • venger, soit que Timpétuosité de la même fureur la portât à ce nou- « veau parricide. Antiochus lui succéda , qui contraignit cette mauvaise « mère de boire le poison qu'elîe lui avait préparé. C'est ainsi qu*elle « fut enfin punie. »
AppiAif Alexandbin , Licre des guerres de Syrie.
Voilà ee que m'a prêté l'histoire , où j'ai changé les circonstances de quelques incidents , pour leur donner plus de bienséance. Je me suis servi du nom de Nicanor plutôt que de celui de Démélrius , à cause que le vers souffrait plus aisément l'un que l'autre. J'ai supposé qu'il n'avait pas encore épousé Rodogune, aGn que ses deux fils pussent avoir de l'amour pour elle, sans choquer les spectateurs, qui eussent trouvé étrange cette passion pour la veuve de leur père , si j'eusse suivi Thistoire. L'ordre de leur naissance incertain , Rodogune prisonnière, quoiqu'elle ne vint jamais en Syrie ; la haine de Cléopâtre pour elle , h proposition sanglante qu'elle fait à ses fils , celle que cette princesse est obligée de leur faire pour se garantir, l'inclination qu'elle a pour Antiochus , et la jalouse fureur de cette mère qui se résout plutôt à perdre ses fils qu'à se voir sujette de sa rivale , ne sont que des embellissements , de l'invention , et des acheminements vraisemblables à l'effet dénaturé que me présentait l*histoire, et que les lois du poème ne me permettaient pas de changer. Je l'ai même adouci tant que j'ai pu en Antiochus, que j'avais fait trop honnête homme dans le reste de l'ouvrage , pour forcer à la fin sa mère à s'empoisonner elle-même.
On s'étonnera peut-être de ce que j'ai donné à cette tragédie le nom de Rodogune plutôt que celui de Cléopâtre > sur qui tombe toute l'action tragique, et même on pourra douter si la liberté de la poésie peut s'étendre jusqu'à feindre un sujet entier sous des noms véritables , comme j'ai Êiit ici , où depuis la narration du premier acte , qui sert de fondement au reste , jusqu'aux effets qui paraissent dans le cinquième, îl n'y a rien que Thistoire avoue.
Pour le premier, je confesse ingénument que ce poème devait plutôt porter le nom de Cléopâtre que de Rodogune; mais ce qui m'a fait en user ainsi , a été la peur que j'ai eue qu'à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper des idées de cette fameuse reine d'Egypte, et ne confondit cette reine de Syrie avec elle, s'il l'entendait prononcer. C'est pour eette même raison que j'ai évité de le mêler dans mes vers, n'ayant Jamais fait parler de cette seconde Médée que sous celui de la reine ; et je me suis enhardi à cette licence d'autant plus librement , que j'ai remarqué parmi nos anciens maîtres qu'ils se sont fort peu mis en peine de donner à leurs poèmes le nom des héros qu'ils y faisaient paraître, et leur ont souvent fait porter celui des chœurs, qui ont encore bien moins de part dans l'action que les personnages épisodiques, comme Rodogune : témoin les Trachiniennes de Sophocle , que nousn'aurions jamais voulu nommer autrement que la Mort d'Hercule.
Pour le second point, je le tiens un peu plus dîfiicile à résoudre , et n'en voudrais pas donner mon opinion pour bonne : j*ai cru que, pourvu que nous conservassions les effets de Thistoire , toutes les circonstances, ou, comme je viens de les nommer, les acheminements, étaient en notre pouvoir; au moins je ne pense pas avoir vu de règle qui restreigne cette liberté que j*ai prise. Je m*en suis assez bien trouvé en cette tragédie ; mais comme je Tai poussée encore plus loin dans Héra' clius , que je viens de mettre sur le théâtre , ce sera en le donnant au public que je tâcherai de la justifier, si je vois que les savants 8*en offensent, ou que le peuple en murmure. Cependant ceux qui en auront quelque scrupule m'obligeront de considérer les deux Electre de Sophocle et d'Euripide, qui, conservant le même effet, y parviennent par des voies si différentes , qu'il fiiut nécessairement conclure que l'une des deux est tout à fait de l'invention de l'auteur. Ils pourront encore jeter l'œil sur Vlphigenie in Tauris \ que notre Aristote nous donne pour exemple d'une parfaite tragédie , et qui a bien la mine d'être toute de même nature, vu qu'elle n'est fondée que sur cette feinte que Diane enleva Iphigénie du sacrifice dans une nuée, et supposa une biche en sa place. Enfin ils pourront prendre garde à V Hélène d'Euripide, où la principale action et les épisodes, le noeud et le dénouement sont entièrement inventés sous des noms véritables.
Au reste , si quelqu'un a la curiosité de voir cette histoire plus au long, qu'il prenne la peine de lire Justin, qui la commence au trentesixième livre, et, l'ayant quittée, la reprend sur la fin du trente-huit tième, et l'achève au trente-neuvième. Il la rapporte un peu autrement, et ne dit pas que Cléopâtre tua son mari , mais qu'elle l'abandonna , et qu'il fut tué par le commandement d'un des capitaines d'un Alexandre qu'il lui oppose. Il varie aussi beaucoup sur ce qui regarde Trypbon et son pupille , qu'il nomme Antiochus , et ne s'accorde avec Appian que sur ce qui se passa entre la mère et les deux fils.
Le premier livre des Machabées^ aux chapitres 11 , 13, 14 et 15, parle de ces guerres de Trypbon et de la prison de Démétrius chez les Parthes; mais il nomme ce pupille Antiochus, ainsi que Justin , et attribue la défaite dcTryphon à Antiochus , fils de Démétrius, et non pas à son frère , comme fait Appian , que j'ai suivi , et ne dit rien du reste.
Josèphe, au treizième livre des Antiquités Judaïques , nonune encore ce pupille de Trypbon Antiochus, fait marier Cléopâtre à Antiochus , frère de Démétrius , durant la captivité de ce premier mari chez les Parthes, lui attribue la défaite et la mort de Trypbon, s'accorde avec Justin touchant la mort de Démétrius, abandonné et non pas tué par sa femme, et ne parle point de ce qu' Appian et lui rapportent d'elle et de ses deux fils, dont j'ai fait cette tragédie.
* Iphigénie en Tauride
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