‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 345 sur 594 · ACTE lî. SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE lî. SCÈNE II

Mes ordres en étaient de point en point suivis

Quand je le menaçais du retour de mes fils :

Voyant ce foudre prêt à suivre ma colère.

Quoi qu*il me plût oser, il n'osait me déplaire;

Et, content malgré lui du vain titre de roi,

S'il régnait au lieu d'eux, ce n'était que sous moi.

Je te dirai bien plus. Sans violence aucune

Saurais vu Nicanor épouser Rodogune ,

Si , content de lui plaire et de me dédaigner,

n eût vécu chez elle en me laissant régner.

Son retour me fâchait plus que son hymenée ,

Et j'aurais pu l'aimer s'il ne l'eût couronnée.

Tu vis comme il y fit des efforts superflus :

Je fis beaucoup alors , et ferais encor plus

S'il était quelque voie , infâme ou légitime ,

Que m'enseignât la gloire, ou que m'ouvrit le crime »

Qui me pût conserver un bien que j'ai chéri

Jusqu'à verser pour lui tout le sang d'un mari.

Dans l'étal pitoyable où m'en réduit la suite ,

Délices de mon cœur, il faut que je te quitte ;

On m'y force, il le faut : mais on verra quel fruit

En recevra bientôt celle qui m'y réduit.

L'amour que j'ai pour toi tourne en haine pour elle :

Autant que l'un fut grand l'autre sera cruelle ;

Et, puisqu'en te perdant j'ai sur qui m'en venger.

Ma perte est supportable et mon mal est léger.

LAONICE

Quoi ! vous parlez encor de vengeance et de haine Pour celle dont vous-même allez faire une reine !

CLÉOPATRE

Quoi ! je ferais un roi pour être sou époux,

El m'exposer aux traits de son juste courroux!

N'apprendras4u jamais, âme basse et grossière,

A voir par d'autres yeux que les yeux du vulgaire?

Toi qui connais ce peuple , et sais qu'aux champs de Ifars

Lâchement d'une femme il suit les étendards ;

Que, sans Antiochus, Tryphon m'eût dépouillée;

Que sous lui son ardeur fut soudain réveillée ;

Ne saurais-tu juger que si je nomme un roi,

C'est pour le commander, et combattre pour moi?

J'en ai le choix en main avec le droit d'aînesse,

Et, puisqu'il en faut faire un aide à ma faiblesse, Que la guerre sans lui ne peut se rallumer, J'userai bien du droit que j'ai de le nommer. On ne montera point au rang dont je dévale , Qu'en épousant ma haine au lieu de ma rivale : Ce n'est qu'en me vengeant qu'on me le peut ravir; Et je ferai régner qui me voudra servir.

LAONICE

Je vous connaissais mal.

CLÉOPATRE

Connais-moi tout entière.

Quand je mis Rodogune en tes mains prisonnière, Ce ne fut ni pitié, ni respect de son rang. Qui m'arrêta le bras , et conserva son sang. La mort d'Antiochus me laissait sans armée , Et d'une troupe en hâte à me suivre animée, Beaucoup dans ma vengeance ayant fini leurs jours, M'exposaient à son frère, et faible, et sans secoui's. Je me voyais perdue à moins d'un tel otage. Il vint, et sa fureur craignit pour ce cher gage : Il m'imposa des lois , exigea des serments ; Et moi, j'accordai tout pour obtenir du temps. Le temps est un trésor plus grand qu'on ne peut croire : J'en obtins , et je crus obtenir la victoire. J'ai pu reprendre haleine, et, sous de faux apprêts... Mais voici mes deux fils que j'ai mandés exprès. Écoute , et tu verras quel est cet hyménée Où se doit terminer cette illustre journée.

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