‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 347 sur 594 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

SÉLEUCUS

J'ajouterai , Madame, à ce qu'a dit mon frère, Que, bien qu'avec plaisir et l'un et l'autre espère, L'ambition n'est pas notre plus grand désir. Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir; Et c*est bien la raison que, pour tant de puissance. Nous vous rendions du moins un peu d'obéissance. Et que celui de nous dont le ciel a fait choix Sous votre illustre exemple apprenne l'art des rois:

CLÉOPATRE

Dites tout, mes enfants : vous fuyez la couronne. Non que son trop d'éclat ou son poids vous étonne; L'unique fondement de cette aversion , Cest la honte attachée à sa possession. Elle passe à vos yeux pour la même infamie, S'il faut la partager avec votre ennemie, Et qu'un indigne hymen la fasse retomber Sur celle qui venait pour vous la dérober. 0 nobles sentiments d'une &me généreuse I 0 fils vraiment mes fils ! ô mère trop heureuse I Le sort de votre père enfin est éclairci : n était innocent, et je puis l'être aussi; Il vous aima toujours et ne fut mauvais père Que charmé par la sœur, ou forcé par le frère; Et dans cette embuscade où son effort fut vain, Rodogune, mes fils, le tua par ma main. Ainsi de cet amour la fatale puissance Vous coûte votre père, à moi mon innocence, Et si ma main pour vous n'avait tout attenté. L'effet de cet amour vous aurait tout coûté. Ainsi vous me rendrez l'innocence et l'estime, Lorsque vous punirez la cause de mon crime. De cette môme main qui vous a tout sauvé, Dans son sang odieux je l'aurais bien lavé ; Hais comme vous aviez votre part aux offenses, Je vous ai réservé votre part aux vengeances; Et, pour ne tenir plus en suspens vos esprits, Si vous voulez régner, le trône est à ce prix. Entre deux fils que j'aime avec même tendresse. Embrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse; La mort de Rodogune en nommera i'ainé.

Quoi ! vous montrez tous deux un visage étonné !

Redoutez-vous son frère? après la paix infâme

Que même en la jurant je détestais dans Tàme,

J'ai fait lever des gens par des ordres secrets

Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tout prêts;

Et, tandis qu*il fait tôte aux princes d* Arménie,

Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie.

Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi ?

Est-ce pitié pour elle? est-ce haine pour moi?

Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave,

Et mettre mon destin aux mains de mon esclave?

Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats,

Pour qui je crus en vain conserver ces États :

J*ai fait votre oncle roi , j*en ferai bien un autre ;

Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.

SÉLEUCUS

Mais, Madame, voyez que pour premier exploit...

CLÉOPATRE

Mais que chacun de vous pense à ce qu*il me doit. Je sais bien que le sang qu*^ vos mains je demande N*est pas le digne essai d'une valeur bien grande; Mais si vous me devez et le sceptre et le jour, Ce doit être envers moi le sceau de votre amour : Sans ce gage ma haine à jamais s'en défie ; Ce n'est qu'en m'imitant que l'on me justifie. Rien ne vous sert ici de faire les surpris : Je vous le dis encor, le trône est à ce prix ; Je puis en disposer comme de ma conquête ; Point d'aîné, point de roi, qu'en m'apportant sa tète; Et puisque mon seul choix vous y peut élever, Pour jouir de mon crime , il le faut achever.

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