‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 384 sur 594 · A MONSEIGNEUR DE SÉGUIER · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR DE SÉGUIER

qu*un homme mérite quelque véritable estime, si ses travaux n*y portent les assurances de l'état que vous en faites dans les hommages qu'il vous en doit ? Trouvez bon. Monseigneur, que celui-ci , plus heureux que le reste des miens , affranchisse mon nom de la honte de ne vous en avoir point encore rendu, et que, pour affermir ce peu de réputation qu'ils m*ont acquis, il tire mes lecteurs d'un doute si légitime, en leur apprenant non-seulement que je ne vous suis pas tout à fait inconnu , mais aussi même que votre bonté ne dédaigne pas de répandre sur moi votre bienveillance et vos grâces : de sorte que, quand votre vertu ne me donnerait pas toutes les passions imaginables pour votre service, je serais le plus ingrat de tous les hommes, si je n'étais toute ma vie très-véritablement, Monseigneur, votre très-humble, très-obéisfau|, et trèsfidèle serviteur,

COBN£ILLB.

Voici une hardie entreprise sur l'histoire , dont vous ne reconnaîtrez aucune cl ose dans cette tragédie, que Tordre de la succession des empereurs Tibère , Maurice , Phocas , et HéracUus. J'ai falsifié la naissauce de ce dernier ; mais ce n'a été qu'en sa faveur, et pour lui en donner une plus illustre , le faisant fils de l'empereur Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique du même nom que lui. J*ai prolongé la durée de l'empire de son prédécesseur de douze années, et lui ai donné un fils, quoique l'histoire n'en parle point, mais seulement d^une fille nommée Domitia , qu*il maria à un Priscus ou Crispus. J*ai prolongé de même la vie de l'impératrice Gonstantine; et, comme j'ai fait régner ce tyran vingt ans au lieu de huit, je n'ai fait mourir cette princesse que dans la quinzième année de sa tyrannie , quoi qu'il l'eût sacrifiée à sa sûreté avec ses filles dès la cinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justiGer cette licence que j'ai prise ; l'événement l'a assez justifiée, et les exemples des anciens que j'ai rapportés sur Rodogune semblent l'autoriser sufiBsamment : mais, à parler sans fard, je ne voudrais pas conseiller à personne de la tirer en exemple. C'est beaucoup hasarder, et l'on n'est pas toujours heureux ; et , dans un dessein de cette nature, ce qu*un bon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse, un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.

Boronius, parlant de la mort de l'empereur Maurice, et de celle de ses fils , que Phocas faisait immoler à sa vue , rapporte une circonstance très-rare , dont j'ai pris l'occasion de former le nœud de cette tragédie, à qui elle sert de fondement. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince» qu'elle exposa son propre fils au supplice, au

liea d*un des siens qu^on lui avait donné à nourrir. Maurice reconnut rechange, et Tempécha par une considération pieuse que cette extermination de toute sa famille était un juste jugement de Dieu , auquel il n*eût pas cru satisfaire , s'il eût souffert que le sang d'un autre eût payé pour celui d*un de ses 61s. Mais quant à ce qui était de la mère , elle avait surmonté Taffection maternelle en faveur de son prince , et Ton peut dire que son enfant était mort pour son regard. Comme j*ai cru que cette action était assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire , j'ai fait de cette nourrice une gouvernante. J*ai supposé que rechange avait eu son effet; et de cet enfant sauvé par la supposition d*un autre, j'en ai fait Héraciius , le successeur de Phocas. Bien plus , j'ai feint que cette Léontine ,'ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cet enfant que Maurice avait commis à sa Gdélité , vu la recherche exacte que Phocas en faisait faire , et se voyant même déjà soupçonnée et prête à être découverte, se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran, en lui allant offrir ce petit prince dont il était en peine , au lieu duquel elle lui livra son propre fils Léonce. J*ai ajouté que par cette action Phocas fut tellement gagné , qu'il crut ne pouvoir remettra son fils Martian aux mains d'une personne qui lui fût plus acquise, d'autant que ce qu'elle venait de faire l'avait jetée, à ce qu'il croyait , dans une haine irréconciliable avec les amis de Maurice , qu'il avait seuls à craindre. Cette faveur où je la mets auprès de lui donne lieu à un second échange d'Héraclius , qu'elle nourrissait comme son fils sous le nom de Léonce , avec Martian , que Phocas lui avait confié. Je lui fais prendre l'occasion de Téloignement de ce tyran , que j'arrête trois ans , sans revenir , à la guerre contre les Perses ; et à son retour, je fais qu'elle lui donne Héraciius pour son fils , qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nom de Martian , cependant qu'elle retient le vrai Martian auprès d'elle , et le nourrit sous le nom de son Léonce, qu'elle avait exposé pour l'autre. Comme ces deux princes sont grands, et que Phocas , abusé par ce dernier échange , presse Héraciius d'épouser Pulchérie, fille de Maurice, qu'il avait réservée exprès seule de toute sa famille , afin qu'elle portât par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans sa maison, Léontine, pour empêcher cette alliance incestueuse du frère et de la sœur , avertit Héraciius de sa naissance. Je serais trop long si je voulais ici toucher le reste des incidents d*un poème si embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières , afin que vous en puissiez commencer la lecture avec moins d'obscurité. Vous vous souviendrez seulement qu'Uéraclius passe pour Martian, fils de Phocas, et Martian pour Léonce, fils de Léontine, et qu'Héraclius sait qui il est, et qui est ce faux Léonce ; mais que le vrai Martian, Phocas, ni Pulchérie , n'en savent rien , non plus que le reste des acteurs , hormis Léontine et sa fille Eudoxe.

On m'a fait quelque scrupule de ce qu'il n'est pas vraisemblable qu'une mère expose son fils à la mort pour en préserver un autre; à

quoi j*ai deux réponses à faire : la première , que notre unique docteur Aristote nous permet de mettre quelquefois des choses qui même soient contre la raison et l'apparence , pourm que ce soit hors de Taction, ou , pour me servir des termes latins de ses interprètes, extra fabulam « comme est ici cette supposition d'enfant, et nous donne pour exemple ÛËdipe, qui, ayant tué un roi de Thèbes, Tignore encore vingt ans après ; l'autre , que l'action étant vraie du côté de la mère, comme j'ai remarqué tantôt , il ne faut plus s'informer si elle est vraisemblable , étant certain que toutes les vérités sont recevables dans la poésie, quoiqu'elle ne soit pas obligée à les suivre. La liberté qu'elle a de ^oi écarter n'est pas une nécessité , et la vraisemblance n'est qu'une condition nécessaire à la disposition, et non pas au choix du sujet, ni des incidents qui sont appuyés de l'histoire. Tout ce qui entre dans le poëme doit être croyable; et il l'est, selon Aristote, par l'un de ces trois moyens, la vérité, la vraisemblance, ou Topinion commune. J'irai plus outre; et, quoique peut-être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne craindrai point d'avancer que le sujet d'une belle tragédie doit être vraisemblable. La preuve en est aisée par le même Aristote, qui ne veut pas qu'on en compose une d'un ennemi qui tue son ennemi • parce que, bien que cela soit vraisemblable, il n'excite dans l'âme des spectateurs ni pitié ni crainte , qui sont les deux passions de la tragédie ; mais il nous renvoie la choisir dans les événements extraordinaires qui se passent entre personnes proches , comme d'un père qui tue son fils , une femme son mari , un frère sa sœur ; ce qui, n'étant jamais vraisemblable, doit avoir l'autorité de l'histoire ou de l'opinion commune pour être cru : si bien qu'il n'est pas permis d'inventer un sujet de cette nature. C'est la raison qu'il donne de ce que les anciens traitaient presque les mêmes sujets , d'autant qu'ils rencontraient peu de familles où ne fussent arrivés de pareils désordres, qui font les belles et puissantes oppositions du devoir et de la passion.

Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre plus au long sur cette matière : j'en ai dit ces deux mots en passant , par une nécessité de me défendre d'une objection qui détruirait tout mon ouvrage , puisqu'elle va en saper le fondement , et non par ambition d'étaler mes maximes, qui peut-être ne sont pas généralement avouées des savants. Aussi ne donné-je ici mes opinions qu'à la mode de M. de Montaigne , non pour bonnes, mais pour miennes. Je m'en suis bien trouvé jusqu'à présent; maisje ne tiens pas impossible qu'on réussisse mieux en suivant les contraires.

Rav.ilos pinuï

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HÉRACLIUS

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