‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 440 sur 594 · ACTE V, SCÈNE VIIT · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VIIT

Puisque le père est mort, le fils est digne d'elle.

(A LéonUne.)

Terminez donc , Madame , enfin noire querelle.

LÉONTINE

Mon témoignage seul peut-il en décider?

NARTIAN.

Quelle autre sûreté pourrions-nous demander?

LÉONTINE

Je Yous puis être encor suspecte d'artifice. Non, ne m'en croyez pas; croyez l'impératrice.

A Polehérie, hii donnant nn billet.)

Vous connaissez sa main, Madame; et c'est à vous I

Que je remets le sort d'un frère et d'un époux. Voyez ce qu'en mourant me laissa votre mère.

PULCHÉRIE

J'en baise en soupirant le sacré caractère.

LÉONTINE

Apprenez d'elle enfin quel sang vous a produits. Princes.

HÉRACLIUS, àEodoie.

Qui que je sois, c'est à vous que je suis.

PULCHÉRIE lisant le biUet.

c Parmi tant de nialheurs mon bonheur est étrange :

« Après avoir donné son fils au lieu du mien ,

« Léontine à mes yeux , par un second échange ,

« Donne encor à Phocas mon fils au lieu du sien.

« Vous qui pourrez douter d'un si rare service,

« Sachez qu'elle a deux fois trompé notre tyran :

€ Celui qu'on croit Léonce est le vrai Martian ,

c Et le faux Martian est vrai fils de Maurice. I

c CONSTANTINE. »

PULCHÉRIE, àHéracIios.

Ah ! vous êtes mon frère.

HÉRACLIUS, à Polehérie.

Et c'est heureusement Que le trouble éclairci vous rend à votre amant.

LÉONTINE, i Héradio».

Vous en saviez assez pour éviter l'inceste,

Et non pas pour vous rendre un tel secret funeste.

(A Martian.)

Hais, pardonnez, Seigneur, à mon zèle parfait

553 HÉRACLIUS

Ce que j*ai voulu faire , et ce qu'un autre a fait.

MARTIAN

Je ne m*oppose point à la commune joie;

Hais souffrez des soupirs que la nature envoie.

Quoique jamais Phocas n*ait mérité d'amour,

Un fils ne peut moins rendre à qui Fa mis au jour :

Ce n*est pas tout d'un coup qu*à ce titre on renonce.

héAaclius.

Donc, pour mieux Foublier, soyez encor Léonce; Sous ce nom glorieux aimez ses ennemis, Et meure du tyran jusqu'au nom de son fils !

(A Eadoxe.)

Vous, Madame, acceptez et ma main et Tempire En échange d'un cœur pour qui le ihien soupire.

EUDOXE, àHèraclioi.

Seigneur, vous agissez en prince génèrent.

HÉRACLIUS, à Exnpère et Amintas.

Et VOUS, dont la vertu me rend ce trouble heureux, Attendant les effets de ma reconnaissance. Reconnaissons, amis, la céleste puissance; Allons lui rendre hommage, et, d'un esprit contnet, Montrer HéracUus au peuple qui l'attend.

FIN d'héraclius.

EXAMEN D'HÉRàCLIUS

Cette tragédie a encore plus d*effort d'invention qne celle de Rodogttne^ et je puis dire que c'est un heureux original dont il s*est fait beaucoup de belles copies sitôt quMl a paru. Sa conduite diffère de celle-là, en ce que les narrations qui lui' donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse, et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu'il y en ait pas une de sang-froid , comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout le poème, et ne font connaître à la fois que ce qu'il est besoin qu'on sache pour l'intelligence de la scène qui suit. Ainsi , dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'HéracHus est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu'il appréhende, fait connaître comme, en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son fils Martian , et le pousse d'autant plus à presser ce mariage , que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre , et que sans Léonce il fût demeuré sans vie au dernier combat. C'est par là qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai Héraclius , qui passe pour Martian , au vrai Martian , qui passe pour Léonce ; et cela sert de fondement à l'offre volontaire qu'il fait de sa vie , an quatrième acte , pour le sauver du péril où l'expose cette erreur des noms. Sur cette proposition , Phocas , se plaignant de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage , impute celle de Pulchérie à Tinstruction qu'elle a reçue de sa mère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu'il Ta laissée trop vivre après la mort de Tempereur Maurice , son mari. Il fallait tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui ; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour f^ire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fin de ce premier acte , et on ne les peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie et qu'il est entièrement reconnu , ou dans une seconde représentation.

Surtout , la manière dont Eudoxe fait connaître , au second acte , le double échange que sa mère a fait des deux princes , est une des choses

554 EXAMEN D*HÉRA€LIUS.

les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine raoeose d'avoir révélé le secret d'HéracIius et d'être cause du bruit qui court, qui le met en péril de sa vie ; pour s*en justifier , elle explique tout ce qu'elle en sait, et conclut que, puisqu'on n'en publie pas tant , il faut q.ie ce bruit ait pour auteur quelqu'un qui n'en sache pas tant qu'elle. 11 est vrai que cette narration est si courte, qu'elle laisserait beaucoup d obscurité si Héraclius ne l'expliquait plus au long , au quatrième acte, quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet ; mais elle n'en pouvait pas dire davantage à une personne qui savait cette histoire mieux qu'elle , et ce peu qu'elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges, qu'il n'est pas besoin alors d'éclaircir plus entièrement.

L'artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore C3luici : Exupère y fait connaître tout son dessein à Léontine, mais d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie , et de n'avoir d'autre dessein que de tirer d'elle le secret d'HéracIius pour le perdre. L'auditeur lui-même en demeure dans la défiance, et ne sait qu'en juger. Mais, après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu'on avait eus de lui , et délivre l'auditeur d'un récit qui lui aurait été fort ennuyeux après le dénoûment de la pièce , où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l'être.

Le stratagème d'Exupère , avec toute son industrie, a quelque chose d'un peu délicat, et d'une nature à ne se faire qu'au théâtre , où l'auteur est maître des événements qu'il tient dans sa main , et non pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas, et le fait arrêter prisonnier , son intention est fort bonne , et lui réussit ; mais il n'y avait que moi qui lui pusse répondre du succès. Il acquiert la confiance du t}Tan par là , et se fait remettre entre les mains la garde d'Héradius et sa conduite au supplice : mais le contraire pouvait arriver ; et Phocas, au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en place publique , pouvait s*en défaire sur l'heure , et se défier de lui et de ses amis comme de gens qu'il avait offensés , et dont il ne devait jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu'il excite , dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse; mais jusque-là toute sa conduite est de ces choses qu'il faut souffrir au théâtre , parce qu'elles ont un éclat dont la surprise éblouit , et qu'il ne ferait pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.

Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce d'inven«

EXA.MEN D'HÉRACLIUS. 655

tion sons des noms véritables; mais je ne crois pas qu'Aristote le défende, et j'en trouve assez d*»emples chez les anciens. Les deux Électres de Sophocle et d'Euripide aboutissent à la même action par des moyens si divers, qu'il faut de nécessité que Tune des deux soit entièrement inventée : VIphigénie in Tauris a la mine d*étre de même nature; et V Hélène ^ où Euripide suppose qu'elle n*a jamais été à Troie, et qae Paris n'y a enlevé qu'un fantôme qui lui ressemblait, ne peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la seule imagination de son auteur.

Je n'ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère , Maurice , Phocas , et Héraclius; j'ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant fils de Maurice , bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique qui portait même nom que lui. J'ai prolongé de douze ans la durée de l'empire de Phocas, et lui ai donné Martian pour fils, quoique l'histoire ne parle que d'une fille nommée Domitia , qu'il maria à Crispe , dont je fais un de mes personnages. Ce fils et Héraclius , qui sont confondus l'un avec l'autre par les échanges de Léontine, n'auraient pas été en état d'agir , si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna , puisque, pour faire ces échanges, il fallait qu'ils fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C'est par cette même raison que j'ai prolongé la vie de l'impératrice Constantine, que je n'ai fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie , bien qu'il l'eût immolée à sa sûreté dès la cinquième; et je l'ai fait, afin qu'elle pût avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant, et d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui voulait faire épouser.

La supposition que fait Léontine d'un de ses fils pour mourir au lieu d'Héraclius n'est point vraisemblable , mais elle est historique , et n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité qui la rend croyable , quelque répugnance qu'y veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice; et je l'ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre. L'empereur Maurice reconnut cette supposition , et Tempécha d'avoir son effet , pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu , qui voulait exterminer toute sa famille ; mais quand à ce qui est de la mère , elle avait surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince ; et comme on pouvait dire que son fils était mort pour son regard, je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avait voulu faire, à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.

Il lui faut la même indulgence pour l'unité de lieu qu'à Roiogune. La plupart des poèmes qui suivent en ont besoin , et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L'unité de jour n'a rien de violenté.

556 EXAMEN D*H£RACLIUS.

et l'action se poomît passer en einq oo six heures; nsis le poème est si embarrassé, qu'il demande une merveilleuse attentsoo. J'ai vn de fort bons esprits et des personnes des plus qualifiées de b eoer, se plaindre de ce que sa représentation fatiguait autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n*a pas laissé de plaire; mais je crois qu'il Ta fallu voir plus d'une fois pour en remporter une entière inteUii^ence.

f\^ t)K L'BXAMISM n'nÉBACLlUS.

DON SANCHE

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