ACTE V, SCÈNE V
Et l'on m*arrache encor le seul bien qui me reste I
On me vole mon père, on le fait criminel !
On attache à son nom un opprobre étemel!
Je suis fils d*un pêcheur, mais non pas d'un infftme;
La bassesse du sang ne ya point jusqu'à l'âme :
Et je renonce aux noms de comte et de marquis
Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils :
Rien n'en peut effacer le sacré caractère.
De grâce, commandez qu'on me rende mon père.
Ce doit leur être assez de savoir qui je suis,
Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.
D. MANRIQUE
Forcez ce grand courage à conserver sa gloire , Madame , et l'empêchez lui-même de se croire. Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de fois A fait trembler le Maure et triompher nos rois. Reçût de sa naissance une tache étemelle ; Tant de valeur mérite une source plus belle. Aidez, ainsi que nous, ce peuple à s'abuser; Il aime son erreur, daignez l'autoriser : A tant de beaux exploits rendez cette justice. Et de notre pitié soutenez l'ariifice.
CARLOS
Je suis bien malheureux, si je vous fais pitié!
Reprenez votre orgueil et votre inimitié.
Après que ma fortune a soûlé votre envie ,
Vous plaignez aisément mon entrée à la vie;
Et , me croyant par elle à jamais abattu ,
Vous exercez sans peine une haute vertu.
Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne :
La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne;
Mais son plus bel éclat serait trop acheté.
Si je le retenais par une lâcheté.
Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache ;
Puisque vous la savez, je veux bien qu'on la sache. '
Sanche, fils d'un pêcheur et non d'un imposteur,
De deux comtes jadis fut le libérateur;
Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine
Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine;
Sanche, fils d'un pêcheur, tient encor en sa main
De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain ;
Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province, Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince. Voilà ce qu*a pu faire et qu'a fait à vos yeux Un cœur que ravalait le nom de ses aieux. La gloire qui m*en reste après cette disgrâce Éclate encore assez pour honorer ma race , Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien Qu'à l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.
D. LOPE
Cette noble fierté désavoue un tel père. Et, par uu témoignage à soi-même contraire. Obscurcit de nouveau ce qu'on voit éclairci. Non, le fils d'un pécheur ne parle point ainsi; Et son âme parait si dignement formée.
Que j'en crois plus que lui l'erreur que j'ai semée. Je le soutiens, Carlos, vous n'êtes point son fils : La justice du ciel ne peut l'avoir permis; Les tendresses du sang vous font une imposture; Et je démens pour vous la voix de la nature. Ne vous repentez point de tant de dignités Dont il vous plut orner ses rares qualités ; Jamais plus digne main ne fit plus digne ouvrage. Madame ; il les relève avec ce grand courage ; Et vous ne leur pouviez trouver plus haut appui, Puisque même le sort est au-dessous de lui.
D. ISABELLE
La générosité qu'en tous les trois j'admire Me met en un état de n'avoir que leur dire. Et, dans la nouveauté de ces événements, Par un illustre effort prévient mes sentiments. Ils paraîtront en vain, comtes, s'ils vous excitent A lui rendre l'honneur que ses hauts faits méritent, Et ne dédaigner pas Tillustre et rare objet D'une haute valeur qui part d'un sang abject: Vous courez au-devant avec tant de franchise , Qu'autant que du pêcheur je m'en trouve surprise. Et vous, que par mon ordre ici j*ai retenu, Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu. Miraculeux héros, dont la gloire refuse L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse, Parmi les déplaisirs que vous en recevez.