‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 504 sur 594 · ACTE 1, SCÈNE ,V · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE ,V

Et la mort d'Annibal m'eût fait mal juger d'eux.

ARSINOÉ

Ne leur impute pas une telle injustice;

Un Romain seul Ta faite , et par mon artifice.

Rome Teût laissé vivre; et sa légalité

N'eût point forcé les lois de l'hospitalité.

Savante à ses dépens de ce qu'il savait faire»

Elle le souffrait mal auprès d'un adversaire ;

Mais quoique, par ce triste et prudent souvenir.

De chez Antiochus elle l'ait fait bannir,

Elle aurait vu couler sans crainte et sans envie

Chez un prince allié les restes de sa vie. '

Le seul Flaminius, trop piqué de l'affront

Que son père défait lui laisse sur le front;

Car je crois que tu sais que, quand l'aigle romaine

Vit choir ses légions aux bords du Trasimène,

Flaminius son père en était général,

Et qu'il 7 tomba mort de la main d'Annibal;

Ce fils donc, qu'a pressé la soif de sa vengeance,

S'est aisément rendu de mon intelligence :

L'espoir d'en voir l'objet entre ses mains remis

A pratiqué par lui le retour de mon fils;

Par lui j'ai jeté Rome en haute jalousie

De ce que Nicomède a conquis dans l'Asie,

Et de voir Laodice unir tous ses États,

Par l'hymen de ce prince, à ceux de Frusias :

Si bien que le sénat prenant un juste ombrage

D'un empire si grand sous un si grand courage,

n s'en est fait nommer lui-même ambassadeur,

Pour rompre cet hymen, et borner sa grandeur;

Et voilà le seul point où Rome s'intéresse.

CLÉONE

Attale à ce dessein entreprend sa maîtresse ! Hais que n'agissait Rome avant que le retour De cet amant si cher affermit son amour?

ARSINOÉ

Irriter un vainqueur en tête d'une armée . Prêle à suivre en tous lieux sa colère allumée , C'était trop hasarder; et j'ai cru pour le mieux, Qu'il fallait de son fort l'attirer en ces lieux. Métrobate l'a fait par des terreurs paniques.

C40 NICOMËDE.

Feignant de lui trahir mes ordres tyranniques;

Et, pour l'assassiner se disant suborné,

H Ta, grâces aux dieux, doucement amené.

H vient s'en plaindre au roi, lui demander jusUce;

Et sa plainte le jette au bord du précipice.

Sans prendre aucun souci de m'en justifier.

Je saurai m'en servir à me torliûer.

Tantôt en le voyant j'ai fait de l'effirayée.

J'ai changé de couleur, je me suis écriée ;

Il a cru me surprendre, et l'a cru bien en vain.

Puisque son retour même est l'œuvre de ma main.

CLÉONE

Mais, quoi que Rome fasse et qu'Âttale prétende, Le moyen qu'à ses yeux Laodice se rende?

Et je n'engage aussi mon fils en cet amour Qu'à dessein d'éblouir le roi, Rome, et la cour. Je n'en veux pas, Cléone, au sceptre d'Arménie: Je cherche à m'assurer celui de Bithynie; Et, si ce diadème une fois est à nous. Que cette reine après se choisisse un époux. Je ne la vais presser que pour la voir rebelle. Que pour aigrir les cœurs de son amant et d'elle. Le roi , que le Romain poussera vivement. De peur d'oCTenser Rome agira chaudement Et ce prince, piqué d'une juste colère, S'emportera sans doute, et bravera son père. S'il egt prompt et bouillant, le roi ne l'est pas moins; Et,, comme à l'échauiTer j'appliquerai mes soins , Pour peu qu'à de tels coups cet amant soit sensible, Mon entreprise est sûre , et sa perte infaillible. Voilà mon cœur ouvert, et tout ce qu'il prétend. Mais dans mon cabinet Flaminius m'attend. Allons, et garde bien le secret de ta reine.

CLÉONE

Vous me connaissez trop pour vous en mettre en peine.

Page 1