‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 76 sur 594 · ACTE II, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE

Que tout le mien consiste à vous percer le flanc. Près d*épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère, Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire : Encor qu*à mon devoir je coure sans terreur. Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur; rai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie, Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler : Taime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte; Et si Rome demande une vertu plus haute, Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain.

Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être; Et si vous m'égalez, failcs-le mieux paraître. La solide vertu dont je fais vanité N'admet point de faiblesse avec sa fermeté; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dès les premiers pas regarder en arrière. Notre malheur est grand; il est au plus haut point; Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point : Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, I J'accepte aveuglément cette gloire avec joie; Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de le servir, considère autre chose, Â faire ce qu'il doit lâchement se dispose ; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère ; Et, pour trancher enfin ces discours superllus, Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.'

GURIACE.

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue;

' A ces mots : Je ne vous connais plus. — Je vous connais encore, on se récria d'admiration, dit Voltaire; on u*avait jamais rien va de si sublime; il 11*7 ^ P^ <^^ Longin on seul exemple d'une pareille grandeur. Ce sonl ces traits qui ont mérité à Corneille le nom de grand, non-seulement pour le distinguer de son frère, mais dtt reste des hommes.

Mais cette âpre vertu ne .m'était pas connue; Comme notre malheur, elle est au plus haut point : Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;

Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,

En toute liberté goûtez un bien si doux.

Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.

Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme

A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme,

A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,

Et prendre en son malheur des sentiments romains.

Page 1