‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 78 sur 594 · SCÈNE V CURIACE. CAMILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE V CURIACE. CAMILLE

CAMILLE

Iras-tu, Curiace? et ce funeste honneur

Te plait-il aux dépens de tout notre bonheur?

CURIACE

Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse» Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace. Je vais comme au supplice à cet illustre emploi; Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi; Je hais cette valeur qui £siit qu'Albe m'estime ; Ma flamme au désespoir passe jusques au crime. Elle se prend au ciel, et l'ose quereller. Je TOUS plains, je me plains; mais il y faut aller.

CAMILLE

Non, je te connais mieux, tu veux que je te prie. Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie. Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits : Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. Autre n*a mieux que toi soutenu cette guerre; Autre de plus de morts n'a couvert notre terre : Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; Souffre qu'un autre aussi puisse ennoblir le sien.

CURIACE

Que je soufTre à mes yeux qu'on ceigne une autre tète |Des lauriers immortels que la gloire m'apprêta. Ou que tout mon pays reproche à ma vertu Qu'il aurait triomphé si j'avais combattu, Et que sous mon amour ma valeur endormie Couronne tant d'exploits d'une telle infamie! Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi, Tu ne succomberas ni vaincras que par moi : Tu m*as commis ton sort, je t'en rendrai bon compte , Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.

CAMILLE

Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis!

CURIACE

Avant que d'être à vous je suis à mon pays.

i02 HORACE.

CAMILLE

Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-firère. Ta sœur de son mari!

CURIACE

Telle est notre misère. .

Le choix d*Albe et de Rome ôte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

CAMILLE

Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tète. Et demander ma main pour prix de ta conquête!

CURIACE

Il n'y faut plus penser; en l'état où je suis. Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis. Vous en pleurez, Camille?

n faut bien que je pleure :

Mon insensible amant ordonne que je meure : Et quand l'hymen pour nous aUume son flambeau, Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. Ce cœur impitoyable à ma perte s'obstine. Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.

CURIACE

Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours ! Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours! Que mon cœur s'attendrit à cette triste vue ! Ma constance contre elle à regret s'évertue. |[ N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs. Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs; Je sens qu'elle chancelle et défend mal la place. Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace. Faible d'avoir déjà combattu l'amitié.

Vaincrait-elle à la fois l'amour et la pitié? •

Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de laimes, Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes; Je me défendrai mieux contre votre courroux. Et, pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous : Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage. Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage! Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi! En faut-il plus encor? je renonce à ma foi. Rigoureuse vertu dont je suis la victime.

Page 1