NICOLAS DE NEUFVILLE
Seigneur de Villeroy, Secrétaire d'Estat de Sa Majesté.
a du prochain hy ver je prevoy la tempeste, Ja cinquante et six ans ont neigé sur ma teste ,
Il est temps de laisser les vers et les amours
Et de prendre congé du plus beau de mes jours. J'ay vescu (Villeroy) si bien aue nulle envie En partant je ne porte aux plaisirs de la vie ; Je les ay tous goustez, et me les suis permis Autant que la raison me les rendoit amis , Sur Peschaffaut mondain jouant mon personnage
années
J*ay veu presque la France au bout denses journées ; J'ay veu guerres , débats, tantost trêves et paix , Tantost accords promis , redéfais et refais , Puis défais et refais ; j'ay veu que sous la lune Tout n'estoit que hazard et pendoit de Fortune.
}iè Amours diverses.
Ponr ttesflt la prudence est guide 4es hamains ; L'mvîodble Destin luy enchaisne les mains , La levant prisonnière, et tout ce qu'on propose Saaemcnt la Fortune autrement en dispose.
Je ro'efr'Vais saoul du monde, ainsi qu'na convié S'en-va saoul du banquet de quelque marié.
On du festin d'un roy, sans renfirongner sa face Si on autre après luy se saisist de sa place.
J'ay couru mon flambeau sans me donner esmoy. Le baillant à quelau'un s'il recourt après moy ; Il ne faut s'en fascner, c'est la toy de Nature , Où s'engage en naissant chacune créature.
Mais avant oue partir je me veux transformer Et mon corps untastia de plumes enfermer.
Un œil sous chaque plume , et veux avoir en bouche Cent lansues en parlant ; puis, d'où le jour se couche Et d'où l'aurore naist, déesse aux belles mains, Devenu Renommée , annoncer aux humains Que l'honneur de ce siede aux astres ne s'envole , Pour avoir veu sous luy la navire espagnolle Desoouvrir l'Amérique, et fait voir en ce temps Des hommes dont les cœurs , à la peine constants (a) Ont veu l'antre Neptune inconnu ae nos voiles Et son pôle marque de quatre grand's estoiles , Ont veu diverses gens, et, par mille dangers, Sont retournez chargez de fingots estrangers.
Mais de t'avoir veu naistre, ame noble et divine, Qui , d'un cœur généreux , loges en ta poitrine Les errantes vertus, que tu veux soulager En cest âge où chacun refuse à les .loger; En ceste saison , di»-je , en vice monstrueuse. Où la mer des malheurs d'une onde impétueuse Sur nous s'est débordée, où vivans avons veu Le mal que nos ayeulx n'eussent pensé ny creu.
a. Yir. :
Ufait naistre des cœurs
fiasles, coeurs de rochers, dont lu nobUs Uikttrs.
Amours diverses. j6^
En ce temps la comète en Pair est ordinaire, En ce temps on a veu le double luminaire Du ciel en un mesme an s'éclipser par deux fois; Nous avons veu mourir en jeunesse nos rois , Et la peste infectée, en nos murs enfermée , ••
Le peuple moissonner d'une main affamée.
Qui pis est . ces devins qui contemplent les tours Des astres et au ciel l'influence et le cours. Prédisent qu'en quatre ans (Saturne estant le guide) Nous verrons tout ce monde une campaigne vuide; . Le peuple carnassier la noblesse tuer.
Et des princes Testât s'altérer et muer.
Comme si Dieu vouloit nous punir en son ire, Faire un autre chaos et son œuvre destruire , Par le fer, par la peste, et embraser le sein De l'air pour estouffer le pauvre genre humain.
Toutefois en cet âge , en ce siècle de boue, Où de toute vertu la Fortune se joue , Sa divine clémence, ayant de nous soucy.
T'a fait , ô Villeroy, naistre en ce monae icy Entre les vanitez, la paresse et le vice , Et les séditions, qui n ont soint de justice; Entre les nouveautez , entre les courtizans , De fraude et de mensonge impudens artizans , Entre le cry du peuple et ses plaintes funèbres , Afin que ta splendeur esclairast aux ténèbres , Et ta vertu parust, par ce siècle eshonté.
Comme un soleil sans nue au plus clair de l'esté
J« diray davantage à la tourbe amassée Que tu as ta jeunesse au service passée Des roys , oui t'ont choisi, ayant eu ce bonheur D'estre employé par eux aux affaires d'honneur. Soit pour necnir le peuple, où soit pour faire entendre - Aux princes qu'il ne faut à ton maistre se prendre (d), > '
û, Var. :
Soit pour fléchir le peuple, ou pour faire paroistre Aux princes estrangers lagrandeur de ton maistre.
Ronsard. — I. J4
170 Amours
Par ta peine illustrant ta maison et ton nom.
Ainsi qu'au camp des Grecs le grand Agamemnon Bavoyoit par honneur en ambassade Ulysse, CKh y faisant à son prince et au peuple service , âby-mesme s'honoroit et les rendoit contens , Estimé le plus sage et facond de son temps.
H fut, comme tu es, amoureui de sa charge
Snt le roy se despouille et sur toy se descharge) , tu n'as point en Tame un plus ardant désir Îii'accomplir ton estât , seul but de ton plaisir, e tuant pour ton prince en la fleur de ton âge. Tant te travail actit eschauffe ton courage.
Je diray, sans mentir, encore que tu sois Hautement eslevé par les honneurs françois , Tu ne dédaignes point d'un haussebec de teste , Ny d'un sourcy hagard, des petits la requeste , Révérant sagement la Fortune j qui peut Nous hausser et baisser, tout ainsi qu'elle veut. Mais, comme départant ta faveur et ta peine A tous également, tu semblés la fontaine
?ji'un riche citoyen , par libéralité , • ait en larges canaux venir en sa cité , Laquelle verse après , sans différence aucune De grands et de petits, ses eaux à la commune.
Puis je veux devaller soubs la terre là bas Où commande Pluton, la Nuict et le Trespas, Et là, me promenant sous les ombres myrtmes, Chercher ton Morvillier et tes deux Ausbespines, Peux morts en leur vieillesse , et l'autre à qui la maia De la Parque trop tost trancha le fil humain. Tous trois grans orjnemens de nostre republique.
Puis, avant salué ceste bande héroïque , Dont les fronts sont tousjodrs de lauriers revestus, Je leur diray comment tu ensuis leurs vertus, £t comme après leur mort ton ame généreuse Ne voulut endurer que leur tumbe poudreuse Demeurast sans honneur, faisant faire à tous trois Des epitaphes grecs et latins et françois ,
Gage de ton amour, à fin que la mémoire De ces trois demy-dieux à jamais fust notoire, Et que le temps, subtil à couler et passer, Par siècles intinis ne la peust effacer.
Ces trois nobles esprits, oyans telle nouvelle, Danseront un péan dessus Tnerbe nouvelle , Et en frapant aes mains feront un joyeux bruit, Dequoy sans fourvoyer Villeroy les ensuit.
Or, con^me un endebté de qui proche est le terme De payer à son maistre ou Tusure ou la ferme , Et , n'ayant nv argent ny biens pour secourir Sa misère au oesoin, désire de mourir; Ainsi , ton obligé , ne pouvant satisfaire Aux biens que je te doibs, lejour ne me peut plaire; Presque à regret je vy et à regret je voy Les rayons du soleil s'estendre dessus moy.
Pource je porte en l'ame une amere tristesse Dequoy mon pied s'avance aux faux-bourgs de vieil- Et voy (quelque moyen que je puisse essayer) [lesse, Qjj'il faut que je desloge avant que te payer, STI ne te plaist d'ouvrir le ressort de mon coffre , Et prendre ce papier que pour acquit je t'offre, Et ma plume, qui peut, escrivant vérité , Tesmoigner ta louange à la postérité.
Reçois donc mon présent, s'il te plaist, et le garde En ta belle maison de Confiant (0, qui regarde Paris , séjour des roys , dont le front spacieux Ne void rien de pareil sous la vpute des cieux; Attendant qu'Apollon m'eschauffe le courage De chanter tes jardins, ton clos et ton bocage, Ton bel air, ta rivière et les champs d'alentour,
?ui sont toute l'année eschàuffez a'un beau jour; a forest d'orangers , dont la perruque verte De cheveux étemels en tout temps est couverte. Et tousjours son fruict d'or de 'ses fueilles défend
I. Gonflant est situé au-dessus de Paris, vers l'endsoit où la Marne se jette dans la Seine.
)72 Amours
Comme une mère fait de ses bras son ensuit.
Pren ce livre pour gafle et Itfy ^is , je te prie , Ouvrir en ma faveur ta belle librairie , Où logent sans parler unt d'hostes estrangers : Car il sent aussi bon que font tes orangers. ( i JS4.)
A LUY-MESME
Vous estes grand , je suis bas et commun , Et toutefois je ne suis inutile :
Tous les mestiers d'une excellente ville Ont divers prix et ne sont pas tous un.
Le ciel nous fait le sort blanc et le brun Comme il luy plaist, et la nature habile Fait Tun puissant et fait l'autre débile, Et mesmes biens ne départ à chacun.
D'un très haut roy vous maniez Taffaire , Du peuple bas je suis le secrétaire; Peuples et roys ne sont qu'un mesme corps.
c'est de Nature et du Ciel la coustume; Ainsi , du monde imitant les accors .
Vous honorant, vous honorez ma plume.
A LUY-MESME Luy donnant sa Pranciade.
auand Villerov nasquit en ce monde pour esire L'Hercule chasse>mal des bons espnts françois, Ainsi que Geryon pour un chef en eut trois.
Et homme monstrueux Nature le fit estre.
Il n'auroit au labeur la cenreUie si preste D'escrire en tant de lieux en un jobt tant de fbis^ De servir au public, aux princes et aux rois. S'il n'avoit qu'un cerveau, s'il n'avoit qu'une
Travailler nuict et jour en sa charge on le void ; Sa ville est superflue, à bon adroit il devoit Estre roy. par effect <:onune il est de naissance.
Doncques, luy présenter, pour me servir d'appuy, Mon livre plein de roy s., tout royal comme luy, ' C'est à son nom de roy donner les rois de France.
A LUY-MESME