‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 48 sur 227 · La canicule · texte numérisé non relu

La canicule

Premier Livre. 71

Di Tun des deux ( i ), sans tant me déguiser Le peu d'Amour que ton semblant me porte; Je ne sçauroy , veu ma peine si forte , Tant lamenter ne tant petrarquiser(a}.

Si tu le veux , que sert de refuser Ce doux présent dont l'espoir me conforte ?

Sinon , pourqoc^ d'une espérance morte Me nourris-tu pour toujours m'abuser ?

L'un de tes yeux dans les enfers me rue; - L'autre, plus doux, à l'envy s'évertue De me remettre en paradis encor.

Ainsi tes yeux, pour causer mon renaistre Et puis ma mort , sans cesse me font estre Or' un PoUux et ores un Castor.

CXXVÏIO).

L'an mil cina cens , contant quarante six , Dans ses cheveux une dame cruelle (Ne sçais quel plus, las 1 ou cruelle ou belle) Lia mon cœur, de ses grâces espris.

Lors je pensoy, comme sot mal-appris, Nay pour souffrir une peine immortelle, Que tes crespons de leur blonde cautelle Deux ou trois jours sans plus me tiendroient pris.

L'an est passé , et l'autre commence ores , Où je me voy plus que devant encores Pris dans leurs rets; et, quand par fois la mort

Veut deslacer le lien de ma peine , Amour tousjours, pour l'ennouer plus fort, Flatte mon cœur d^une espérance vaine.

1. Je ne pais penser que ce soit Cassandre, car il ne paroit pas SI audadeusement à elle. (M.)

2. Faire de l'amoiueux transi, comme Pétrarque. ^ Pétrarque, sonnet, 177, i.

Amours.

CXXVIIÏ.

Atoy chaque an j'ordonne un sacrifice.

Fidèle coin où /tremblant et poureux.

Je descouvry le travail langoureux Que j*enduroy, Dame, en votre service.

Un coin vraiment plus seur ne plus propice A déclarer un tourment amoureux N'est point en Cypre, ou dans les ohis heureux Vergers de Gnide, Amathonte ou «PEryce.

Eussé-je l'or d'un prince ambitieux, Tu toucherois, nouveau temple, les cieux , Elabouré d'une merveille granae;

Et là, dressant à ma nymphe un autel, Sur les piliers de son nom immortel J'appenderois mon ame pour olfrande (a).

CXXIX(i$72).

Honneur de may, despouille du printemps.

Bouquet tissu de la main qui me donte, Dont les beautez aux fleurettes font honte, Faisant esclorre un avril en tout temps ;

Non pas du nez, mais du cœur, je te sens , Et de l'esprit, que ton odeur surmonte, Et tellement de veine en veine monte Que ta senteur embasme tous mes sens.

Sus, baise-moy : en lieu de nostre amie, Pren mes souspirs^ prcn mes pleurs, je te prie, Qui serviront a'antmer ta couleur.

«. Var. (1584):

Coin, ta serais an temple précieux, Enrickf d'or et de despense grande ,

Oh les amans, par un vœu solennel.

Joutant, lutant, autour de ton autel, S'immoleroicnt eux-mesmes pour offrande.

Prehier Livre. 7J

Ainsi ta fleur ne deviendra fanie :

Mes chauds souspirs serviront de chaleur, Et mes pleurs d*eau pour te donner la vie {a),

CXXX [i$84](0.

Si Ton vous dit qu'Argus est une fable, Ne le croyez, Donne postérité ; Ce n'est pas teinte, ains une vérité; A mon malheur, je la sens véritable.

Un autre Argus en deux yeux redoutable, En corps humam , non feint , non inventé , Espie , aguette et garde la beauté Par qui le suis douteux et misérable.

Quand par ses yeux Argus ne la tiendroit, Tousjours au col mignarde me pendroit :

Je cognoy bien sa gentille nature.

Ha ! vray Argus , tant tu me fais gémir , A mon secours vienne un autre Mercure , Non pour ta mort, mais bien pour t'endormir.

Je parangonne à ta jeune beauté , Qui toujours dure , en son printemps nouvelle , Ce mois d'avril qui ses fleurs renouvelle.

En sa plus gaye et verte nouveauté.

Loin devant toy s'enfuit la cruauté ,

a. Var. (1584) :

Sus! baise-mai, coBchc-toy pris de moi; Je veux verser mille larmes sur toi, Mille soupirs, chauds d'amoureuse envie,

b, Var. (1584):

Qui serviront d'animer ta couleur.

Les pleurs d'humeur, les soupirs de chaleur^ Pour prendre vif ta racine en ma vie,

Page 1