‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 110 sur 155 · SUR LE LIVRE DE LA CHASSE DU FEU ROY CHARLES IX · texte numérisé non relu

SUR LE LIVRE DE LA CHASSE DU FEU ROY CHARLES IX

Recueilly et ramassé par la diligence dcM. deVUleroy(i).

Soit que ce livre icy ne vive qu'un printemps, Soit qu'il force la Parque et vive plus long temps , Par maint siècle endurcy contre la faux deiitee Des ans , dont toute chose à la (in est domtée , Jamais on ne pourroit (sans jetter larmes d'oeil) Le lire en le voyant ainsi vestu de dueil , Non comme un orphelin qui a perdu son père, Mais comme un avorton , à qui la main contraire De Lucine.a trenché le fil , sans avoir sçeu

I . Cet ouvrage , qui n'a jamais été achevé , ne fiit pas imprimé du vivant de Ronsard. Il a été publié sous ce ti|re : La Chasse royale, composée par le Roy Charles IX et dédiée au Roy tres-chrestien de France et de Navarre Louys XIII, très-utile aux curieux et amateurs de chasse. Paris, Nicolas Rousset et Gervais Alliot, au Palais, 162$ (ia-12 de i)8 pages, plus 4 ff. préliminaires).

Deux nouvelles éditions en ont été données en 18)7 : l'une reproduisant la première (Paris, madame veuve Huzard, in- 12); l'autre, annotée par M. Chevreul (Paris, Potier, Aubry et Techener, in- 12 de xl et 9( pages).

Cette dernière seule contient les vers du poète. C'est oo charmant volume, fait avec le plus grand soin.

254 Elégie

Ny cognoistre ny voir celuy qui Pa conçea.

Tel enfant et ce livre ont pareille naissance,

Çui n'eurent de leur père oncqnes latognoissance; ôutefois un chacun, en contemplant le traict De son corps imparfaict, voit bien qu'il est extraict De royale lignée et de haut parentage , Rapportant de sa race au front le tesmoignage.

Or son père ne fut de ceux qui par les champs Renversent les sillons de leurs contres tranchans, Ny de ceux qui , gardans la troupe camusette Des brebis , ont es mains la fluste et la houlette ; Mais seigneur des François, en vertus nompareil. En la terre aussi grand qu'au Ciel est le soleil , Qui, pour n'empoisonner les ans de sa jeunesse D'amours ny de festins, de jeux ny de paresse. Et pour tromper l'ennuy des civiles fureurs , Aima chiens et chevaux , cognoisseurs et coureurs , Et de meute et d'abois par brusque violence , Des forests et des cerfs réveiller le silence.

Il se fh si pratique en l'art de bien chasser, Qu'aux heures de loisir il en voulut tracer Le projet de ce livre , aimant la renommée

Sui s'acquiert par la plume et par Tencre animée, leux que le vain honneur de bastir des chasteaux Qui tombent à la fin morceaux dessus morceaux; Car le temps, qui renverse et sceptres et empires. Egalement abat et marbres et porphyres (a).

Mais la jalouse mort, despite d'un tel faict, Ne luy permit de voir son ouvrage parfaict.

Ainsi par la tempeste à terre on voit flestrie La rose Adonienne avant qu'estre fleurie.

Charles , dont le front est vestu de laurier , Tn te peux bien vanter que tu es le premier

a. Var. :

Ouvrage de sablon, de chaux et de marteaux, QjJÎ tombent pihe à pièce, et leurs testes superbes Se couvrent en cent ans de lambrunsches et d'herbes.

Elégie. 255

Des monarques françois oui , rompant la coustume Des princes, t'es acquis louange par la plume , Allongeant au tombeau d'un renom esclairçy Les ans victorieux de ton âge accourcy.

Ta peine toutesfois par ton livre semée Se fust en Tair perdue, ainsi qu'une fumée , Si le tien Villeroy, des muses le support, N'eust arraché ton fils des griffes ae la mort , Et rayy de ta cendre. Ainsi la main fidèle De Silène sauva du ventre de Semele Bacchus, germe imparfaict, par le foudre avorté. Et, si le sentiment là bas ne t'est osté, Aggravé du sommeil et de la tombe vame, Tu le remercîras d'une si docte peine, Qui a fait, comme Hercule en forçant le trespas ,

Sue, toy mort, ton labeur au monde ne meurt pas , onstrant par tel exemple aux nations de France Que jamais la vertu ne meurt sans recompense (a).

Page 1