‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 4)Chapitre 31 sur 127 · PRINCE DES POÈTES ET AUTRESFOIS PRIEUR DE CE MONASTÈRE · texte numérisé non relu

PRINCE DES POÈTES ET AUTRESFOIS PRIEUR DE CE MONASTÈRE

Arreste, passant, et prends garde; cette terre est sainte. Loin d'icy, prophane! cette terre que ta foules aux pieds est une terre sacrée, puisque Ronsard y repose. Comme les Muses qui naquirent en France avecque luy, voulurent aussy mourir et s'ensevelir avecque luy, que ceux qui luy survivent n'y portent point d^ envie y et que ceux qui sont à naistre se donnent bien de garde d'espérer jamais un pareil advantage du ciel.

Cest à la mémoire de ce grand poète que Joachim de La Chétardie, conseiller au souverain Parlement de Paris et, vingt ans après, son successeur en ce mesme prieuré, a consacré cette inscription funèbre.

De même (jue la première, cette nouvelle sépulture devait disparaître à son tour. L'orage révolutionnaire de 1795 emporta le prieuré de Saint-Cosme; nul ne s'inquiéta du buste érigé

5ar La Chétardic (»), et le marbre tumulàire à emi brisé n'obtint l'hospitalité d'un musée de province qu'après un demi-siècle d'oubli.

Ainsi du Poète! A l'admiration succéda |}Our lui l'injure, qui est encore un hommage, puis le dédain mortel... le mépris... le néant!...

Vers 1574, quand Charles IX écrivait à ce poète des Rois , à ce Roi des poètes :

Il faut suivre ton Roy qui t'aime par sus tous, Pour les vers oui de toy. coulent braves et doux... Tous deux également nous portons des couronnes; Mais Roy je la reçus; poëte tu la donnes...

De c[uel éclat de rire universel eût été accueilli celui qui aurait osé borner à cent ans la renommée d'un pareil génie? — Hélas! juste un siècle après, en 1674, Despréaux s'écriait, aux applaudissements de la Cour et sans qu'un murmure s'élevât pour réclamer :

Ronsard par une autre méthode,

Régla tout, brouilla tout, fit un art à sa mode. Et toutefois longtemps eut un heureux destin. Rfais sa Muse en français parlant grec et latin. Vit, dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste péaantesque. Ce poète orgueilleux trébuché de si haut...

Oui ! c'était vrai ! jamais chute plus profonde n'avait aussi promptement suivi un succès plus

I . M. de la Saussaie, de Tlnstitut, a offert à la Société archéologique et littéraire de Vendôme un buste en plâtre qui paraît être moulé sur celui dont La Chétardie avait omë le tombeau du poète.

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rapide, plus immense, plus universel! succès comparable seulement à l'enthousiasme qui accueillit le Cid de Corneille , ou encore mieux aux premiers triomphes du plus étincelant de nos poètes contemporains, en qui l'on trouve plus d'un rapport avec Ronsard.

L'un et l'autre furent poètes dès l'enfance, l'un et l'autre commencèrent par publier des Odes, l'un et l'autre atteignirent du premier coup l'apogée de la gloire. Ils furent tous deux novateurs, tous deux chefs d'école, et virent des planètes brillantes graviter autour de leur soleil. Le style de l'un comme celui de l'autre a ses nuages, mais entre lesquels on aperçoit le ciel, mais au milieu desquels éclate par intervalles un vers éblouissant comme la foudre dans la tempête. Dans ses dernières œuvres, le poète moderne se rapproche encore plus de l'ancien par la formation de mots hybrides et compliqués : richesse douteuse, que le chantre des derniers Valois, ces trois rois-frères, ne put léguer à la langue française, et que le chantre des derniers Bourbons , ces trois rois-frères aussi , ne réussira pas davantage à lui donner.

Aujourd'hui que l'heure de la justice a sonné pour Ronsard, personne ne croira que je rabaisse par un tel parallèle le plus brillant, mais non le plus pur des génies littéraires de notre époque.

En effet, quand on étudie avec soin le chef de la Pléiade et ses contemporains, jusqu'à s'identifier avec eux et à comprendre ce qu'était alors la littérature; quand on s'est accoutumé aux expressions qui, chez lui, révoltent au premier

abord^ comme des notes discordantes dans une belle harmonie, on en arrive à sentir ce ^u'il y a de sublime, dans ce poète trébuché de si haut.

Créateur du style noble dans la poésie française, il fut obligé de former lui-même sa langue, et, si elle ne lui a survécu qu'en partie, à tout prendre cette partie est plus grande qu'on ne le croit généralement. Son malheur et la cause de sa chute, c'est aue l'école qui lui a succédé a rejeté dans le style trivial certains des mots qu'il prétendait anoblir, certaines des tournures vieillies qu'il voulait régénérer.

Enfin c'est aue, nourri de l'antiquité pure, il prodigue des allusions aux fables les plus inconnues de la mythologie; il affecte à dessein des grécismes et des latinismes, qui font répéter de ses œuvres ce qu'il en a dit le premier :

Les François qui ces vers liront.

S'ils ne sont ou Grecs ou Roniams, Au Heu de ce livre ils n'auront Qu'un faix pesant entre les mains.

Cependant, tout obscur, inégal et diffus qu'il soit dans les emportements de sa fougue indomptée, si Pon se donne la peine de noter ses élans sublimes; si l'on cueille les fleurs qui s'ouvrent spontanément sur cet arbre mal cultivé, mais luxuriant et touffu; si l'on met sur le papier, comme des diamants démontés, les admirables vers qui fourmillent chez lui, on en trouvera certes de plus beaux et en bien plus grand nombre que chez le correct Malherbe.

Ronsard avait cette fougue ardente de l'impro-

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visation, ce jet de feu q^ui coule en bronze Pidée dans le moule du vers; il mançiuait d'ordre pour la disposer, de goût pour la ciseler, de patience pour la polir. Ses ébauches devaient être de beaucoup supérieures à ses ouvrages terminés. Selon l'expression de Montaigne, u était prime^ sautier. J'ai dit ailleurs (et les variantes de cette édition le prouvent) qu'il avait presque toujours gâté ses œuvres en les corrigeant, surtout dans les dernières années de sa vieillesse prématurée. Si au milieu d'amis fascinés par cet astre éblouissant dès son aurore, il se fût trouvé un de ces aristarques au tact fin et délicat, un de ces hommes de {)lus de goût que de çénie, un de ces sages amis à la Despréaux, qm

Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible...

le siècle de Louis XIV fût éclos cent ans plus t6t et nous posséderions en Ronsard l'idéal du grand poète.

En somme, tel que nous l'avons, bizarre, mais élevé dans ses Odes; affecté, mais gracieux dans ses Poésies amoureuses; démesuré, mais énercioue et faisant parfois pressentir la màie fierté de Corneille, dans ses Poèmes, surtout dans ses Discours sur les misères de la France; étincelant et sombre, comme le torrent de lave oui promène avec lui la flamme et les scories d'un volcan; admirable dans son inspiration, étonnant même dans ses défaillances, gigantesque dans ses défauts comme dans ses qualités, Ron* sard a été traîné aux Gémonies, mais il n'a pas été jugé.

Malherbe, Boileau^ et à leur suite tous ceux de Pécoie classique, ont prononcé contre sa mémoire un arrêt inique et immérité. <( Les hommes qui font les révolutions, a dit M. Guizot, sont toujours méprisés par ceux qui en profitent. » 0)

Malherbe, qui fut d'abord l'admirateur de Ronsard, avant d'ourdir contre lui la conspiration du silence, commença par démgrer le maître qu'il aspirait à détrôner. (*) En dépit de son mépris affecté, les vers auxquels il avait fait grâce dans cet exemplaire de Ronsard tant raturé ae sa main, ces vers l'épouvantaient pour sa propre gloire; et quand, au premier soupçon de ses disciples qu'il pouvait les approuver, il prit fiévreusement la plume et les effaça tous, il aurait voulu du même coup les anéantir ! L'ombre seule d'une rivalité devait révolter ce tyran des mots et des syllabes, assez infatué de lui-même pour oser s'écrier, avec autant de pesanteur que d'orgueil :

Ce que Malherbe écrit dure éternellement!

1 . Corneille et son temps, par M. Guizot. Paris, Didier, 1862, in- 18. page 35.

2. Malheroe ne montra pas toujours un égal dédain pour Ronsard. G. Colletet dit positivement : « Les quatre vers » françois qui sont au dessous du portrait de Cassandre, » dans rédition de 1623, in-folio, sont de la façon de » François de Malherbe, comme il me Ta dict souvent luy- » mesme. Les voicy :

» L'art la nature exprimant»

» En ce portraict me faict belle;

• Mais si ne suis-je point telle

• Qu'aux escrits de mon amant. »

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Despréaux, dont nous avons cité la glose dédaigneuse, opina d'emblée sur la parole de Malherbe, et condamna Ronsard sans le lire. A la vérité, s'il l'avait lu, il ne l'aurait pas compris. Ces deux natures antipathiques devaient s'exclure tout d'abord. Le patient ciseleur de rimes n'était pas fait pour apprécier le Titan de la pensée. Ce n'est point avec une loupe qu'on peut juger Michel-Ange; ce n'est point le cordeau de Lenôtre à la mam qu'il faut admirer les chênes de Fontainebleau.

Le siècle qui ne trouvait dans la Sainte-Chapelle que le prétexte d'un poème badin, qui regardait avec un égal mépris les vitraux étincelants et les arabesques de pierre de nos églises, oui laissait tomber en ruines les châteaux d'Anet, de Chenonceaux, de Chambord; qui ne connaissait pas même les noms des Germain Pilon, des Jean Goujon, des Janet, des Thomas de Leu, des Geoffroy Tory, des Léonard Gaultier, de cent autres artistes admirés aujourd'hui ; ce siècle ne devait professer que du dédain pour la poésie toute de sève et d'inspiration qui découlait des lèvres de Ronsard.

Mais si les hommes de ce temps ne pouvaient pas, aussi facilement que nous, se dégager de toute influence extérieure et se placer au véritable point de vue, ils auraient dû tenir compte au moins du travail prodigieux que Ronsard avait accompli pour construire de toutes pièces une langue dont ils ont, après tout, profité, grâce à un simple travail d'épuration.

Balzac, au lieu de dire dans son trente-unième

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entretien : « Ce n*est pas un poète bien entier; » c'est le commencement et la matière d'un » poète, » aurait dû s'écrier : c'est un poète qui n'eut pas à son service une langue bien entière, mais le commencement et la matière d'une langue, et qui créa tout lui-même.

Lorsqu'il y a quarante ans (en 1826), l'Académie française mit au concours une étude surla littérature au xvi* siècle, le nom de Ronsard était encore pour le public le synonyme de ridicule.

Cependant les rares lecteurs qui n'avaient pas craint ae secouer la poussière où dormaient ses in-folio, en étaient revenus avec un étonnement qui ressemblait à de l'admiration.

Fénelon avait osé écrire à l'Académie que <( Ronsard avait tenté une nouvelle route pour » enrichir notre langue, pour enhardir notre » poésie, et pour oénouer notre versification » naissante. »

Fontenelle consacrait pour lui <( la qualité de » prince des poètes qui ont paru avant Mal- » herbe. »

Les auteurs des Annales Poétiques, après avoir passé en revue tous les prédécesseurs de Ronsard, sont contraints de s'arrêter longuement devant lui et de s'écrier, après mille précautions oratoires : « Tranchons le mot et disons que » Ronsard avait du génie ! »

MM. Sainte-Beuve, Guizot, Ampère, Saint- Marc Girardin, Mérimée, Th. Gautier, Vitet, Chasles, subirent de même, en s'occupant de Ronsard, l'ascendant qui avait subjugué son

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époque. Cette majestueuse figure sédidsit leur imagination; et, Pexaminant à trois siècles de distance ; ils rendirent à son génie une justice d'abord un peu timide, mais sincère et vraie, en ce qu'elle n'était commandée, ni par l'esprit de parti littéraire, ni par l'esprit de parti politique et religieux qui, au commencement du xvir siècle, influèrent nécessairement sur l'arrêt prononcé par le poète du Roi huguenot Heniy IV (») contre le poète du Roi catholique Charles IX.

Cette fois la réaction fut complète. Elle sera durable.

La voix imposante de M. Sainte-Beuve a surtout dominé et domine encore toutes les autres. Son admirable Tableau de la poésie au XVI* siècle a été une révélation pour les poètes du XIX». («)

Avec ce tact merveilleux, cette sûreté d'esprit, cette finesse de goût qui sont de lui seul, il a débarrassé de leur rouille trois fois séculaire ces merveilleuses ciselures poétiques, replacé tous ces bijoux dans leur véritable écrin; il a rendu aux admirations de l'avenir ces splendeurs d'un passé méconnu, et nous a contraints d'en accepter l'héritage.

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