‹ Œuvres complètes de P. de Ronsard (volume 4)Chapitre 88 sur 127 · PAR R. GARNIER · texte numérisé non relu

PAR R. GARNIER

Nature est aux humains sur tous autres cruelle; On ne voit animaux En la terre et au ciel, ny en Tonde infidelle,

Qui souffrent tant de maux. Le rayon étemel de Tessence divine.

Qu'en naissant nous avons,

244 I^B Tombeau

De mille passions nos tristes Jours espine

Tandis que nous vivons.

Et non pas seulement vivans il nous torture,

Mais nous blesse au trespas ; Car pour prévoir la mort, elle nous est plus dure

Qu'elle ne seroit pas.

Si tost que nostre esprit dans le cerveau raisonne,

Nous i'allons redoutant.

Et sans ceste frayeur <^ue la raison nous donne.

On ne la cramdroit tant.

Nous craignons de mourir, de perdre la lumière

Du soleil radieux.

Nous craimions de passer sur les ais d'une bière

Le fleuve Stygieux.

Nous craignons de laisser nos maisons délectables,

Nos biens et nos honneurs, Ces belles dignitez qui nous font vénérables.

Remarquer des Seijgneurs.

Le peuple des forests, de Tair et des rivières,

Qui ne voyent si loing, Tombent journellement aux mortelles pantieres

Sans se gesner de soing.

Leur vie est plus heureuse, et moins sujette aux peines

Et encombres divers.

Que nous souffrons chetifs en nos âmes humaines

De desastres couverts.

Ores nous poind TAmour, tyran de la jeunesse.

Ores Tavare faim De Tor injurieux, qui fait que chacun laisse

La vertu pour le gain.

Cestuy-cy se tourmente apr& les grandeurs vaines,

Enflé d'ambition ; De cestuy-là l'envie empoisonne les veines,

Cruelle passion.

La haine, le courroux, le despit, la tristesse,

L'outrageuse rancœur.

Et la tendre pitié du foible qu'on oppresse,

Nous bourrellent le cœur.

DE P. DB Ronsard. 245

Et voila nostre vie, 6 misérables hommes !

Nous semblons estre nez Pour estre, cependant qu'en ce monde nous sommes,

Tousiours infortunez.

Et encore, où le ciel en une belle vie

Quelques vertus enclost, La chagrineuse mort, qui les hommes envie,

Nous la pille aussi tost.

Ainsi le verd esmau d'une riante prée

Est soudain effacé ; Ainsi Paimable teint d'une rose pourprée

Est aussi tost passé.

Mais las! 6 doux printemps, vostre verdeur fanie

Retourne en mesme poinct. Mais quand nostre jeunesse une fois est finie

Elle ne revient point.

La vieillesse nous prend maladive et fascheuse,

Hostesse de la mort, Qui pleins de mal nous pousse en une tombe creuse

D'où jamais on ne sort.

Des-Portes, que la Muse honore et favorise

Entre tous ceux qui ont Suivi le sainct Phœbus, et sa science apprise

Dessur le double mont; Vous voyez ce Ronsard merveille de nostre âge.

L'honneur de l'univers, Paistre de sa chair morte, inévitable outrage.

Une source de vers.

De rien nostre Apollon, nj les Muses pucelles

Ne luy ont profité; Bien qu'ils eussent pour luy les deux croppes jumelles

De Parnasse quitté.

Et qu'H les eust conduits aux accords de sa lyre

Dans ce François séjour.

Pour chanter de nos Rovs, et leurs victoires dire.

Ou sonner de l'Amour.

C'est grand cas, que ce Dieu, qui dés enfance l'aime.

Affranchit du trespas

246 Le Tombeau

Ses divines chansons, et que le chantre mesme

N'en affranchisse pas.

Vous en serez ainsi ; car bien que vostre gloire,

Espandue en tous lieux, Ne descende estoufée en une tombe noire

Comme un peuple ocieux, Si verrez-vous le fleuve où tout le monde arrive,

Et payerez le denier Que prend pour nous passer jusques à l'autre rive

L avare nautonnier.

Que ne ressemblons-nous aux vagueuses rivières

Qui ne changent de cours?

ranlé

Ou au branlé éternel des ondes marinieces

Qui reflottent tousjours?

Hél n'est-ce pas pitié, que ces roches pointues,

Qui semblent despiter.

De vents, de flots, d'orage, et de foudres battues.

L'ire de Jupiter, Vivent incessamment, incessamment demeurent

Dans leurs membres pierreux.

Et que des hommes tels que ce grand Ronsard meurent

Par un sort rigoureux?

Qui pourra désormais d'une haleine assez forte

Entonner comme il faut La gloire de mon Roy, puis que la Muse est morte

Qui le chantoit si haut?

Qui dira ses combats? ses batailles sanglai^?

Quand jeune, Duc d'Anjou, De sa raainTbudroya les troupes protestantes

Aux plaines de Poictour Des-Portes, qui sera-ce une fois? Vostre Muse,

Digne d'estre en son lieu.

Fuyant l'honneur prophane aujourd'huy ne s'amuse

Qu'aux louanges de Dieu 1 Ne permette Clion, et Phœbus ne permette

Que Ronsard abatu Par l'ennuyeuse mort, ne se treuve poète

Qui chante sa vertu !

DE P. DE Ronsard. 247

Adieu, mon cher Ronsard, Tabeille en vostre tombe

Face tousjours son miel ; Que le baume Arabie à tout jamais y tombe,

Et la manne du ciel!

Le laurier y verdisse avecques le lierre,

Et le myrte amoureux ; Riche en mille boutons, de toutes parts l'enserre

Le rosier odoreux ; Le thym, le basilic, la franche marguerite.

Et nostre lys François, Et ceste rouge fleur, où la plainte est escrite

Du mal-content Grégeois.

Les Nymphes de Gâtine, et les Naïades sainctes.

Qui habitent le Loir, Le venant arroser de larmettes épreintes.

Ne cessent de douloir.

Las I Clothon a trenché le fil de vostre vie

D'une piteuse main, La voyant de vieillesse et de gouttes suivie,

Torturage inhumain ; Voyant la pauvre France en son corps outragée.

Far le sanglant effort De ses enfans, qui Tout tant de fois ravagée,

Souspirer à la mort!

Les meurtres inhumains se font entre les frères.

Spectacle plein d'horreur.

Et déjà les enfans courent contre leurs pères

D'une aveugle fureur; Le cœur des citoyens se remplit de furies ;

Les paisans escartez Meurent contre une haye ; on ne voit que tûries

Par les champs désertez !

Et puis allez chanter l'honneur de nostre France

En siècles si maudits.

Attendez- vous qu'aucun vos laoeurs recompense

Comme on faisoit jadis !

La triste pauvreté nos chansons accompaigne ;

La Muse, les yeux bas.

248 E Tombeau

Se retire de nous, voyant que l'on desdaigne

Ses antiques esbas.

Vous estes donc heureux, et vostre mort heureuse,

Cygne des François !

Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse

Meurt le jour mille fois. Vous errez maintenant aux campagnes d'Elyse,

A l'ombre des vergers, Où chargent en tout temps, asseurez de la bise,

Les jaunes orengers; Où les prez sont tousjours tapissez de verdure,

Les vignes de raisins, Et les petits oiseaux, gazouillans au murmure

Des ruisseaux crystallns.

En grand' foule accourus autour de vous se pressent

Les Héros anciens Qui boivent le nectar, d'ambrosie se paissent,

Aux bords Ëlysiens ; Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,

Et Line, et Amphion, Et Musée, et celuy dont la plume eschauiëe

Mit en cendre Ilion.

Le louangeur Thebain, le chantre de Mantoue,

Le lyrique Latin, Et avecques Seneque, honneur grand de Cordooe,

L'amoureux Florentin 1 Tous vont battant des mains, sautelant de liesse,

S'entre-disans entre-eux :

« Voylà celuy qui domte et l'Itale et la Grèce,

En Poëmes nombreux! »

L'un vous donne sa lyre, et l'autre sa trompette;

L'autre vous veut donner Son myrte, son lierre, ou son laurier prophète.

Pour vous en couronner.

Ainsi vivez heureuse, ame toute divine,

Tartdis que le Destin Nous reserve aux malheurs de la France, voisine

De sa dernière fin!

DE P. DE Ronsard. 249

STANCES

Amadis ressentit au fond de son courage Un tel coup de douleur du trespas de Ronsard, Que Tennuy luy navrant Tame de part en part, Luy desroba l'esprit de plaindre un tel dommage.

Donc, brave poésie, en dueil couppe la nue ; Vole par Tunivers, et d'un son esclattant.

Pour luy avec tes vers sans fin te lamentant, Raconte ceste perte aux François avenue î

Soudain Princes et Rois, amoureux et gensdarmes, Toutes sortes d'estats le pleureront si fort, Qu'Atropos, bien que sourde, entendra qu'elle a tort. Et de l'avoir tué se fondra toute en larmes.

O combien les filets de la Parque inhumaine Ont d'extrême puissance en leur fatalité, Puis qu'ils ont sceu fermer d'un silence indonté La bouche des neuf Sœurs de la saincte Neuvaine !

Mais je pense qu'au lieu d'Helicon et Parnasse, Les Muses pour logis très-excellent et beau Ont choisi maintenant de Ronsard le tombeau, Honteuses qu'on les voye ailleurs qu'en ceste place.

Amadis Jamin,

Secrétaire de U Chambre du Roy.

Unde orta est aut unde rait tant dira repenti Tempestasf médium video discindere coelum Palantcsque polo stcllas, dtsertaque summi Ardua Parnassi, totkmque Helicona madtn Effusum in lachrymas, pullata veste Sorores

250 Le Tombeau

Atra queri, et longas in fletum ducare nocUs, Ronsardo linquentc orbem, superisqae locato.

Quàm haû consultum est Gatlo qudd carminé versus Scripserit! is Latio usas si sermonejuisset, Occiderent unà Musa Latia atque Camœna :

Sed yivunt, retinentque decus primumque rdtorem, jEttrnhm ut laudent vutum super astra Poetam.

Jo. Clericus

libeQ. supplicum in Senatu Paris. Praeses.

H as tibi Parisiis sacras in collibus aras, Magne parens, grata ponimus ecu manu.

Tupatrii Deus eloquii, quo numine .quondam

Fierias Francum protulit uber opes.

Ereo velut Cereri et Baccho sua sacra quotannis

Voverat, et festos gens operata dits; Sic tibi quotauot erunt Galli, tua turba, Poeta

Annua solenni carminé vota canent.

Jamque tibi primos uce instauramus honores.

Et ferimur vita pulchra per acta tua.

Ut clara antiqua aeductus origine sentis,

Threicio dederis tempora pruna Deo.

Ut mox et, taudis mtliore incensus amore

Malueris Musas Graia per antra sequi.

Nullus erat tua qui regeret vestigia callis,

Saxa per et nullo culmina trista pede :

Tu tamen et salebras et sentibus aspera vincis

Omnia, nec durum te remoratur iter, Donec Hyantao teneras i fonte Sorores

Deducas patrios victor ad usque lacus.

Inde ubi per médias Nymphis comitantibus wrbes

Conspicuum insigni tollis honore caput, Protinus ut roseo surgit càm Lucifer ortu,

Cum tenebris fugiunt astra minora suis :

DE P. DE Ronsard. 251

Sic rudis incultos aluit quos Gallia vatcs

Fugere ad vultus lamina prima tui, Nunc igitur laudesque hominum laudcsqm Deorum

Concinis, aut mollis qua tibi dictât Amor; Nunc ortus nrum varias, yeriquc lattbras

Quarts, et audaci tendis in astra via :

Martia nunc resonas heroo pralia versu,

Francosque à Phrygio principe ducis avos.

Neve tibi veteres contendant lauae Poeta,

Quotquot habet Latium, Gracia quotquot habet, Nil mtentatum mens indefessa reli^uit,

Sive placent cithara munera, sive tuba.

Felices Ligeris ripa, felicia Cosmi

Fana tui, uberibus Turoque dives agris; Et quacunque tuo demulsa carminé gentes,

Hausere atherios vatis ab orefavos!

Te nemorum coluere Dea, te sape canentem

Manaliis Faunus visit ab usque jugis.

Te stupuit Natura parens, nu te tua cepit

Gallia, qua tanti civis honore tumet; Sed norunt latï populi, quosque ultima Thule,

Quosque alit Hesperio terra propinqua freto ; Quique hibunt Istri gelidum septemplicis amnem,

Quique Euphrate habitant et loca cincta Tigri. Salve cura Deum, salve ipsis addite Divis,

Vindocini aternum sidus, honosque soli.

Non tibi quarenda est alieno fama labore,

Digna nec ingenio laus satis ulla tuo est.

Tu tamen hac cape vota lubens, seu lactea mundi

Te plaga, seu magni te tenet aula Jovis :

Et si quis tibi restât amor, si cura tuorum,

Nec te operis memorem jam piget esse tui, Respice nos, ammisque interdum illabere nostris,

Tractamus patria dum nova plectra Lyra.

Sc^voLA Sammarthanus .

Qusstor Franciae.

252 Le Tombeau

VIVENTl LUSIT SIC STEPHANUS PASCHASIUS.

H as tibi menti, magne Ronsarde, sacranms, Çuas nos defunctis solnmas exeqmas, Haud aliter poteras donari hoc munere ut in quem Invidia mors nuUum vendicet imperium.

EPITAPHIUM PETRI RONSARDI.

Hic Ronsarde jaces, et tecum Pkœbas eodem, Et Musa, et Chantes contumulantur humo.

Steph. Paschasius

Reg. Rationam Patroiius.

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