SUR LE TRESPAS DE MONSIEUR DE RONSARD
Quand Pâme de Ronsard la demeure eust quittée Où le Destin Tavoit soixante ans arrestée, Et que son bel esprit de son corps dévoilé, Comme venu du ciel au ciel fut revolé ; La France qui pensoit que jamais ses années Ne verroient par la mort leurs courses terminées, Disant qu'à sa naissance ainsi Tavoient promis Et Jupiter luy-mesme et les Destins amis ; Voyant son espérance en vent s'en estre allée. Et la publique foy des Destins violée.
Elle ne peust muette endurer ce malheur* Ains laissant librement murmurer sa douleur.
Et dire en souspirant d'une voix angoissée Ce que sa passion dictoit à sa pensée.
En nn. croyant son dueil, toute en pleurs elle alla S'en plaindre à Jupiter, qui durant ce temps-là. Desarmé de sa foudre et nud de son Mgiat, Banquetoit chez Thetis la belle Néréide, Dans le sein des grands flots, qui d'un pas ondoyant
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Vont auprès de Thollon les Gaules costoyant, Séjour où de long-temps le vieil père Nerée S'aime plus qu'en nul lieu de la plaine azurée.
Là sous les flots marins un roc est eslevé, Où comme une grand' salle un bel antre est cave, Qu'il semble que Nature ait fait par artifice, Tant elle a sçavamment en ce rare édifice Imité le sçavoir de son imitateur, Et rendu le dessein digne de son autheur.
Nymphes qui sous les eaux démenez vos carolles, Prestez, je vous supply, faveur à mes parolles, Ne vous offensant point si je vais en parlant. De vos palais marms les trésors décelant; Et si j'expose au jour ce que la mer profonde Cache dans son aoysme aux yeux de tout le monde : Le discours n'est pas long, et ne mérite point Que les flots de l'oubly l'abvsment de tout point.
Quand Neptune espousa la Déesse Amphitrite Qu'Amour dedans son cœur avoit si bien escrite, La Terre désirant l'espousée honorer D[un présent qui se peust à bon droit admirer. Tira hors de son sein ceste belle fabrique, Pour servir au festin de salle magnifique ; Et depuis Amphitrite à Tethys la donna.
Lors qu'au rivage Indois Neptune l'amena.
Protée à qui je doy le discours de l'histoire
Sue je vais par ces vers sacrant à la Mémoire, e descrivant un jour cet antre merveilleux, Et les riches beautez dont il est orgueilleux, Me dit que le rocher dont il creuse la masse. Est tout d'un marbre verd qui l'emeraude efface, Que mille grands coraux de la roche naissans, Et de leurs rouges bras l'un l'autre s'enlassans. Cheminent par la voûte, et lambrissans la salle D'un superbe plancher que nul autre n'egalle. Imitent en jouant les treilles des jardins.
Et leur pendent des bras des perles pour raisins ; Que pour riche pavé dessous les pieds blondoye
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Le luisant sable d'or qui dans Pactole ondoie; Et brief qu'il paroist bien qu'un si beau bastimoit Fut fait par les Dieux seuls pour les Dieux seulement.
Aussi les flots saliez dont ceste roche est ceinte. Comme arrestez d'un frein de respect et de crainte, N'osent entrer, dedans, ny le lieu visiter, Quoy que le sueil ouvert les y semble inviter; Ams recognoissans bien qu'indignes de l'entrée Leur humeur est prophane, et la grotte est sacrée, Ils s'en retirent lomg, l'enfermant tout autour De grands murs crystalins qui transmettent le jour.
Là du plus précieux des royaumes humide^ Par les sçavantes mains des belles Néréides, En superbe appareil et convenable aux Dieux, Le festin est dressé, quand le grand Roy des cieux Vient es mers de deçà visiter chez Nerée, Thetis dont il a l'ame encore énamourée.
F'iny donc le souper dont il avoit esté Ce soir-là de Thetis pompeusement traité, Comme les demy-Dieux alloient lever la table, France portant en l'ame un dueil insupportable Entre dans ceste grotte, et triste se jettant Aux pieds de Jupiter luy dit en sanglottant : « Père, Ronsara est mort 1 où sont tant de oromesscs, Qu'appellant à tesmoins les Dieux et les Déesses, Tu me jurois un jour par les eaux de là-bas, ' Qu'il vivroit une vie exempte du trespas?
» Certes quand le malheur qui me portoit envie, Eut tant fait que mon Roy fut prins devant Pavie, Et que les Espagnols de mon mal triomphans, Trempèrent l'insubrie au sang de mes enfens; Alors que de douleur profondément attainte Prosternée à tes pieds je te faisois ma plainte : « Nymphe, ce me dis-tu, console ta douleur, » Ton repos et ta paix naistront de ce malheur. » Il falloit que le cours des fieres Destinées » Allast par ceste voye à ses fins ordonnées. » Ainsi l'avoit le ciel de long-temps arresté;
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» Mais non plus que le cours des torrens de l'esté, j» Qu'un. orage conçoit, n'est jamais de durée, » Non sera le malheur qui te rend esplorée. » Car quant à la prison qui te fait souspirer, » Tu verras dans un an ton Roy s'en retirer, » Plus grand, plus redouté que si nulle tempeste » D'envie et de malheurs n'avoit frappé sa teste ; » Car le mal-heur rend sage, et son coup outrageux, » Qui destruit les couards, instruit les courageux. » Cependant pour monstrer que jamais je n'envoyé » Une pure douleur ny une pure joye, » Sçacne que ce mesme an qui maintenant escrit » D'un encre si sanglant son nom en ton esprit, » Ce mesme an qui te semble estre si déplorable, » Te sera quelque jour doucement mémorable ; » D'autant que dans le sein du terroir Vendomois, » Avant que par le ciel se soient tournez sept mois, » Un enfant te naistra dont la plume divine » Egallera ta gloire à la gloire Latine, » Et par qui les lauriers croissans au double mont » Non moms que ceux de Mars t'ombrageront le front.
» Je ne soufflay jamais du vent de mon haleine » Tant de divinité dedans une ame humaine, » Comme j'en souffleray dedans la sienne, à fin » Que ce qu'il chantera puisse vivre sans fin ; » Et que non seulement il acquière à sa vie » Une immortalité maistresse de l'envie, » Mais que mesme il l'acquière à ceux de qui ses vers » Voudront rendre le nom fameux par l'univers. » Pource appaise tes pleurs, consolant par l'attente De ce bon-heur futur l'infortune présente. »
» Ainsi flattant mon dueil, et m'essuyant les yeux. Tu me disois alors, ô grand Prince des Dieux, Remarquant de Ronsard la future naissance ; Et moy qui me laissay piper à l'espérance.
Je finy mes souspirs en pensant qu un tel heur Me devoit bien couster une égalle douleur; Et qu'encor ma fortune estoit-elle enviable,
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Si pour tant de mes fils couches morts sur le sable, Un au moins me naissoit de yi\ Testre divin N'arriveroit jamais à la dernière fin.
» Mais à ce que je voy, ceste belle promesse Qui ne tendait alors qu'à tromper ma tristesse, A trompé mon espoir et mon attente aussi.
Car ce divin ouvrier, ma gloire et mon souci, Qui devoit imiter du cèdre la nature, Qu'on voit non seulement exempt de pourriture, Ams mesme en exempter ce qu^l tient enfermé, Si bien que par ses vers estant comme embaumé, Un nom ne aevoit plus périr dedans la tombe, Luy-mesmey est tombé comme un autre hommey tombe, Et n'a pas moins payé pour passer Acheron, Que feroit estant mort un simple buscheron.
» Si m'estoy-je promis (et sans la mort cruelle Je croy que cet espoir m'auroit esté fidelle) De luy voir couronner d'une si belle fin L'œuvre qui conduisoit Francus au bord du Rhin, Que ny celuy qui fit souspirer Alexandre Sur le fameux tombeau de la Grégeoise cendre, Ny celuy dont Enée a foumy l'argument, Ne le precederoient que du temps seulement.
Là j'esperois revoir ma couronne ducale Croistre sous Pharamond en couronne royale ; Là Clotaire vengeant l'injure de son fils.
Mesurer derechef les Saxons déconfis A la courte longueur de sa trenchante espée^ Et de tous les plus grands la vie estre coupée. Puis je me promettois que le fil de ses chants. Courant légèrement par la trace des ans, Parviendroit à ce siècle, et par toute la terre Publi'roit les beaux faits, soit de paix, soit de guerre. De mes Princes derniers, et sur tous de celuy Qui dans sa forte main tient mon sceptre aujourd'huy, Le dernier des derniers en la suitte de l'âge. Le premier des premiers en prudence et courage.
» Mais à ce que je voy, j ay vainement nourry
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Geste attente en mon ame en faveur de Henry; (*) La mort m'a pour jamais ceste gloire ravie.
Ronsard n'est plus vivant ! mon espoir et sa vie Ont fait tous deux naufrage encontre un mesme écueil, Et tous deux sont allez sous un mesme cercueil. » O père, je sçay bien que nostre obéissance Ne doit point murmurer contre ton ordonnance, Et qu'en ce qui nous fait esjouir ou douloir C'est assez de raison qu'alléguer ton vouloir. Aussi si retractant l'effect de ta promesse, Ton vouloir est luy-mesme autheur de ma tristesse. Et s'il n'accorde plus, de repentance espoint^ Que ce bon-heur là soit ; et bien, au'il ne soit point ! Qu'il soit permis au Dieu de qui subjets nous sommes, Devoir le cœur muable aussi bien que les hommes ! Mais si l'intention de ton premier dessein Reste encore immuable au profond de ton sein , Qui donne ceste audace au pouvoir de la Parque De rompre les arrests du céleste Monarque?
Qu'elle perde donc tout, s'il luy est tant permis Que les Demy-Dieux mesme à sa loy 'soient soumis ; Et que si sa fureur son courage y convie.
Elle me vienne aussi despouiller de la vie, Encor que ta faveur m'accordant des autefs.
M'a daigné faire asseoir au rang des immortels ; Faveur qui maintenant m'est en peine tournée, Puis que de tant d'ennuis à toute heure gesnée, Mon immortalité ne me sert seulement Que d'immortaliser ma peine et mon tourment. »
Ainsi se complaignoit ceste Reine dolente Aux pieds de Jupiter en larmes distilante.
Quand luy, qui patient sa complainte entendit, Reprenant la parole ainsi luy respondit :
« Princesse, 1 espérance en ton ame conceue Du vivre de Ronsard à la fin t'a deceue.
Non pour ce qu'es propos que de }uy je te tins,