R. ESTIENNE
ELEGIE
Pleurons, pleurons Ronsard, tous les poètes pleurent. Mais plustost par sa mort tous les poètes meurent! Les Muses et l'Amour languissent par sa mort,
^ Ronsard. * 1 8
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Et Parnasse sent bien que son Ronsard est mort. Ronsard, ce grand Ronsard, qui grimpant sur le feste De Pinde et d'Helicon, avoit orné sa teste Des lauriers aue Phebus pour son chef reservoit, Menaçant de bien loing auiconque le suivoit ; Ronsard qui ramena les Muses en la France, Faisant taire la voix du Cygne de Florence; Ronsard qui arracha la victoire des mains Et des chantres Grégeois et des chantres Romains ; Ronsard tout r4mement de tout ce qui peut naistre, Le père des chansons, et des Amours le maistre; Ronsard qui fut icy le miracle des cieux.
Et qui sera là-bas le soleil des bas lieux! * Pleurons, pleurons Ronsard, tous les poètes pleurent, Mais plustost par sa mort tous les poètes meurent ! {*)
Les Muses et TAmour le pleurent avec nous, Les Muses et TAmour n'avoient rien de plus doux Que le doux miel coulant de sa bouche divine, Quand tout plein de Phebus et du fils de Cyprine Il chantoit en ses vers les traits et le brandon. Les esbats, les devis, les jeux de Cupidon ; Ou quand plus hautement et d'haleine plus forte, Et montant de son luth les nerfs en autre sorte, Il chantoit les combats, les armets, les escus, La gloire des vainqueurs, la honte des vaincus. O Muses, vous estiez son soing et son estude, Et parmy vos déserts cherchant la solitude.
Il aimoit de se perdre à travers vos lauriers. Par des lieux incogneus à tous ses devanciers ! Et les flots gazouillants d'une argenteuse source A l'envy de son chant faisoient bruire leur course ;
I. ce refrain est imité de celui que Ronsard met dans la bouche de Vénus pleurant Adonis :
Helas! pauvre Adonis! tous les Amours te pleurent; Car avecques ta mort toutes délices meurent!
T. IV, Elégie V. page 245.
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Maintenant il est mort, et les Dieux de là-bas Se sont monstrez jaloux de tant de doux esbats. Pleurons, pleurons Ronsard, tous les poètes pleurent, Mais plustost par sa mort tous les poètes meurent!
Ronsard ayant le cœur divinement espris Et du feu de Phebus et du feu de Cypris, Qu'allumoient les beaux yeux d*une jeune Cassandre , Apprenoit aux amans comment il faut espandre Mille pleurs, doux tesmoins 4es blessures du cœur. Et comment le vaincu se peut rendre vainqueur ; Il donnoit à l'Amour les ilesches et les fiâmes Dont il navre les cœurs et reschauffe les âmes; Et comme il luy donnoit des fiâmes pour brusler Il luy donnoit aussi des ailes pour voler.
Et fuïr la rigueur des beautez trop cruelles. Amour, tu luy dois tout, et les Nymphes plus belles Luy doivent leur empire, et le nom qu'elles ont. Et la gloire du bien, et du mal qu'elles font.
vous doncques Cassandre, ô vous doncaues Marie, Et vous Genevre aussi, vous qu'il a tant cnerie. Qui avez eu l'honneur d'enchanter ses esprits, Et d'estre le subject de ses doctes escrits.
Pleurez Ronsard, pleurez, tous poètes le pleurent, Mais plustost par sa mort tous les poètes meurent !
Pleurez donc avec eux, ou si desja sans corps Vos âmes ont passé dans la barque des morts.
Venez, Nymphes, venez, ou des Nymphes les ombres. Accourez au devant parmy ces forests sombres, Et recueillez celuy dont les vers amoureux Ont retiré vos noms des monuments pouldreux, Les portant avec eux par tous les lieux du monde Où s'espand le doux miel de leur douce faconde ! Vous, poètes aussi, que les champs fortunez Retiennent maintenant de myrtes couronnez.
De laurier, de lierre et d'une blanche olive,. Venez le recevoir au sortir de la rive, Bellay, Belleau, Jodelle, et vous qui n'avez eu, Vieux poètes François, l'honneur de l'avoir veu,
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Le guidant en ces champs, où la voûte etherée Espand plas largement sa lumière dorée Sus rherbe et sus les fleurs d'un étemel printemps, Où les poètes saincts à Phebus vont chantans Et carollants en rond par les larges prairies Entre les beaux œillets et les roses fleuries. Vous le présenterez à Charles, son grand Roy, Charles à qui vouant et sa lyre et sa foy, Ronsard, dedans ses vers d'éternelle mémoire, A basty de ses mains un sepulchre de eloire.
Que vous serez content, ô grand Charles, de voir Eslevé dessus tous celuy dont le sçavoir Fait que vostre vertu qui n'a point de seconde, Se borne seulement des limites du monde!
II vous ira contant des nouvelles d'icy, De Henry nostre Roy. vostre plus doux soucy, Henry, qui revenant aie la froide Scythie, Trouva par vostre mort la France mipartie.
Et les feux de discorde en mille lieux semez. Qui furent aussi tost esteints et consumez ; Comment il a depuis, sous une paix heureuse.
Porté dessus son chef la couronne gemmeuse, Tenu le sceptre en main, et fait régner encor La justice et la foy du premier siècle d'or; Il vous ira contant les beaux temples au'il dresse, Où de jour et de nuict, tout remply d alegressc, II se bat Testomach, et s'humecte les yeux.
Les genoux contre terre, et le cœur vers les cieux ; Comme sa pieté de jour en jour s'aucmente.
Comme mille moyens tous les jours il invente De rendre Dieu propice, et n'est jamais content Par jeusnes et par vœux, bien-heureux pénitent, Et tousjours protecteur de la foy catholique, Ennemy comme vous du mutin hérétique.
Lors vous vous sentirez tout le cœur resjouir, Et voudrez, ô grand Roy, toute l'histoire ouïr. Ronsard vous la dira, vous laissant une envie De sçavoir, mais bien tard, le reste de sa vie;
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Et ce que les neveux de nos neveux verront, Luy vivant immortel, eux ils vous l'apprendront. Dieux ! que j*ay désir que bien tost, nouvelle ombre, J'aille en ces champs fleuris en augmenter le nombre; Mais le Destin m'arreste, et me sera bien tard Quand je pourray mourir pour te suivre, Ronsard. Ce pendant de mes pleurs et d'un piteux office Je feray sur ta tombe annuel sacrifice; Et quand Tan révolu ce jour nous reviendra.
Jour triste de ta mort, une voix s'entendra : Pleurons, pleurons Ronsard, tous les poètes pleurent. Mais plustost par sa mort tous les poètes meurent!
Mais bons Dieux qu'est-ce cy ? je sens faillir ma voix, J'ay le cœur estoufîéj j'ay l'estomach pantois ; Sous une obscure nuict toute chose est cachée, Et toute la nature à ce coup desbauchée!...
Derechef je voy tout, l'air est laree et ouvert, La nuict fait place au jour, le ciel est descouvert, Un soleil tout nouveau comme devant rayonne.
Je voy ce grand Perron, au'une troupe environne De poètes vestus d'une robe de dueil ; Je les voy tous ensemble autour de ton cercueil, Cercueil que t'a dressé ton fidèle Galande, L'enrichissant encor de mainte belle offrande. Mais la plus belle offrande, et la plus riche encor, Ce grana Perron te l'offre en une coupe d'or, Toute pleine de miel, de nectar, d'ambrosie. Sur ta tombe espandant une douceur choisie.
Œillets, roses et lys, pour y faire en tout temps Voir les riches thresors d'un odoreux printemps. Je voy le cruel fils de la douce Erycine S'arracher les cheveux, se battre la poitrine, Rompre son arc en deux, esteindre son brandon, Et sa trousse et ses traits jetter à l'abandon. A pas mornes et lents, tramant à bas ses ailes, Il vient à tous raonstrer les blessures cruelles Qu'il a receu, Ronsard, le jour que tu es mort, Et se plaindre des Dieux, ae Nature et du Sort.
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Mais les pleurs et les cris, Ronsard, ne te réveillent, Tes yeux sous une nuict en silence sommeillent ; Ils sommeillent, helas 1 en un cruel sommeil, Jusques à tant qu'un ange ait sonné le réveil. Pleurons, pleurons Ronsard, tous les poètes pleurent. Ou plustost avec luy tous les poètes meurent !
Helas ! dequoy nous sert qu'on nous appelle saints. Si la mort dessus nous peut estendre ses mains? Dequoy nous sert, helas ! que les Dieux se soucient De nous et de nos vers? que les hommes nous dient Recevoir en Tesprit les doux présents des cieux, Si malgré le vouloir et le pouvoir des Dieux Nous descendons là-bas en la commune barque, Subjects comme le peuple au ciseau de la Parque? Parque qui ravissant les jeunes au trespas.
Les plus vieux toutefois en oublv ne met pas. Mais va tout dévorant, comme louve enragée :
La barque de Charon n'est jamais trop chargée! Tost ou tard il nous faut aborder à ce port.
Et presser de nos pieds le chemin de la mort. Nous vivons en esprit, mais tout le reste tombe Sous l'obscure froideur d'une mortelle tombe. Le poète est mortel, son œuvre seulement Dans l'esprit des vivans vit éternellement.
Ainsi vit maintenant la longue renommée Des gensdarmes Troyens, Troye estant en fumée. Et la toile refaite et défaite sans fin, Dont la Grecque trompoit le courtisan peu fin. Ainsi vivra Marie, ainsi vivra Cassandre, Deux Nymphes qui t'ont peu l'une après l'autre prendre ! Mais tu meurs, ô Ronsard, ne pouvant rien sinon. Mortel, leur départir un immortel renom.
Pleurons, pleurons Ronsard, tous les poètes pleurent. Mais plustost par sa mort tous les poètes meurent !
On conte que jadis quand la nef de Jason Des rivages Ôolcnois apporta la Toison, Medée avec le Just de ses secrettes plantes Renouvel la d'Eson les artères tremolantes.
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Las! c'est toy qu'il falloit, et non pas luy, Ronsard, Renouvellant ton corps, rendre jeune et gaillard 1 Que ne sçay-je pour toy cognoistre la racine Qui produit ceste plante et ceste médecine?
Quand l'hyver de tes ans le sang t'eust refroidy, Tout soudain d'un printemps ton chef fust reverdy ! Mais les Dieux trop cruels, qui nous portent envie, Sous de sévères loix onj rangé nostre vie.
Après un long hyver le serpent tout nouveau Laisse dessous la terre et ses ans et sa peau ; Les arbres despouillez tous les ans refleurissent, Et les champs desséchez tous les ans reverdissent ; Mais quand l'homme une fois de vieillesse est atteint, Elle ne luy rend plus ny ses ans ny son teint. Tithon, le vieil, mary de l'Aurore empourprée. Se paissant de nectar, sa vieillesse recrée; Et couché sur les fleurs de son lict embasmé, Luy va baisant le front dont il est enflamé.
Si l'Aurore eust voulu nos prières entendre, Ronsard, elle eust laissé son Tithon pour te prendre !
?uand elle partiroit pour apporter le jour, u irois espandant des roses tout autour De son cocne attelle, chassant la nuict humide; Tu mettrois en ses mains de ses chevaux la bride. Et puis en les flatant de Tune et l'autre main.
Sa et là sur leur col tu coucherois leur crin, [ais làs ! tu meurs Ronsard, et nos vœux n'ont puissance De soustraire à la mort une mortelle essence ! Il faut que ton corps soit en un tombeau reclus, Et que pensant te voir nous ne te voyons plus.
Las ! que pouvons-nous donc? Terre, ne sois pesante A ses os que tu ^tiens ; imite, en l'air pendante, La masse de ton tout, qui ne se laisse aller, Mais de son propre poias se soustient dedans l'air ! Terre, si tu le fais^ tu sois tousjours couverte, Ainsi que d'un tapis, d'une herbe molle et verte, Et nos yeux t'arrosants d'une source de pleurs, Facent naistre de toy toutes sortes de fleurs.
28o Le Tombeau
Pleurons, pleurons Ronsard, tous les poètes pleurent, Ou plustost par sa mort tous les poètes meurent !
R. Cailler,
Poictevin.
SONNET
Comme le long du Pau, autour de Phaëthon, Ses chères Sœurs pleuroient sa cruelle adventure, En se voyant couvrir le corps d'escorce dure. Et leurs pieds endurcir d'une estranee façon ;
Ainsi prés ce tombeau la troupe d'Helicon, Sanglottant, souspirant sa chère nourriture, Regrette son Ronsard, et blasme la nature De n'avoir respecté le laurier d'Apollon.
Las ! les cris et les pleurs semblables on voit faire. Mais la cause du mal en ces deux est contraire, Et divers accidens causent un mesme effect ;
Car Ronsard est pleuré quittant la terre basse Pour monter dans le ciel oii sa vertu prend place, Phaëthon pour le sault que du ciel il a feict.
Ch. de la Guesle.
ic sibi Castaliam omnem umbram Aoniosqiu recessus Vindicat, exaquans Ilium Olympiaque.