Livre second
Si la fausse nouvelle, ou l'advertissement De quelque bien arrive à la cour faussement, Tousjours s'addresse à moy, et la bonne nouvelle Me fuit de tous costez, et jamais ne m'appelle ; Ou bien à tel destin (mon Prélat) je suis né, Ou bien là haut au ciel il est déterminé
Sue tousjours le bon-heur fuira la poésie, 'ayant pour tout son bien q^u'une lyre moisie, Ou qu'un luth mal-en-ordre, mcognu des seigneurs, Sonnant par les rochers, sans biens et sans honneurs.
Et non tant seulement le malheur ne m'offence ; Je le suis d'autre part de la fausse espérance Bourrelle de la vie, et qui le genre humain Amuse d'une baye, et le repaist en vain.
Quiconques a produit l'Espérance féconde, Mère des vanitez, il a produit au monde La semence des maux ( misérables bourreaux Qui de nuict et de jour tourmentent nos cerveaux). AH ! mon Dieu, tu devois, pauvre sotte Pandore, La laisser envoler loin de ta boette encore (a) Au ciel ou en enter, je ne m'en souci pas, Pourveu que son séjour ne fust point icy bas.
Geste meschante lice, au soir quand je me couche, Impatientement me dresse l'escarmouche, Et mille vanitez dans le cerveau me peint, Et ce oui n'est pas vray, vray-semblable me feint. Et deçà et delà m'agite et me tourmente Sous l'espoir incertain d'une menteuse attente. Quelquefois ceste fausse, en me flatant, me dit : «Te veux-tu défier, Ronsard^ de ton crédit.?
[Ayant un cardinal de ChastiUon pour maistre, Qui sa grande bonté t'a tousjours îaict cognoistre.î* Contemple je te pry du mesme cardinal
a. Var. :
Pandore, tu devois loin de la terre basse Dejfermer le couvercle à ta maudite tasse.
i66 Les Poèmes.
Les humbles serviteurs qui prennent tant de mal A le suivre à la cour - toutesfois à oeste henre Les uns ont rencontré la fortune melDeuréy Les autres sont après, si bien qu'en peu de temps Leur maistre les /era tous riches et contens. Pense après d'autre part que ce grand connestable, Son oncle, est revenu pour estre favorable A ceux qui comme toy en la dure saison, Comme bons serviteurs, ont aimé sa maison.
Pense qu'il n'y a Prince en France qui ne t'ayme, Cardinal ny seigneur; pense que le Roy mesme,
?ui jeune t'a nourry selon ta aualité, e veut plus avancer que tu n as mérité. } »
Lors triste je respons à la vaine EsperaMe :
« Du temps du Roy François, grand MonarquedeFrasce, Je pouvois espérer, lequel tousjours inettott En reserve le bien pour qui le meritoit, Et sans le pourchasser venoit le bénéfice A celuy qui faisoit à la Muse service.
Maintenant je ne suis ny veneur, nv maçon Pour acquérir du bien en si basse façon, Et si ay fait service autant à ma contrée
Su'une vile truelle à trois crosses tymbrée! (*) ais maintenant fuy t'en ; mal à gré je reçoy. Pour ainsi me tromper, un tel hoste que toy, »
Aucunefois (Prélat) il me prend une envie (Où jamais je ne fus) d'aller en Italie, Et par un long voyage effacer le soucy Et le mauvais destm qui me pipent icy ; Pauvre sot que je suis, oui pense qu'un voyage. Tant soit-il estranger, m arrache du courage Le soucy enchamè, oui dans mon cœur vivroit.
Et dessus mon cheval en crope me suivroit.
Je veux aucunefois abandonner ce monde, Et hazarder ma vie aux fortunes de Fonde,
I. Allusion aux trois abbayes dont jonissoit Philibert de Lormc, architecte du Louvre, que Ronsard n'aHnoit point.