‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 134 sur 216 · Livre sbcôi^d. an · texte numérisé non relu

Livre sbcôi^d. an

Et pmiT^oy en son nom estes-vous baptisez?

Pourquoy des réesçfeans estes- vous divisez?

Pourquoy jusqu'à fa mort haïssez-vous leur race, S'ils ont, sans coups ruer, occu'pé voStre placé? S'ils ont, sans coups rûier, en Europe passé? Par armes l'ont gargnée, et vous en ont chassé? Pourquoy par feu, par fer, et par guerre cruelle N'avez-vôus fait mourir ceste gent mfidelle?

Et pourquoy désormais, comme les vrais soldars De Christ, ne portez- vous pour Christ léS estendars?

Quand vous serez batus et bien rompu la teste Vingt ou trente ans durant, encores la conqueste De nos Rois ne sera si grande qu^ la main ; Et auront fait mourir cent mille hommes en vain Autour d'un froid village ou d'une pauvre vilfë. Ou d'un petit chasteau pour le rendre servile. Si vous voulez gaigner plus d'honneur et de bien, Laissez-moy vos combats qui ne servent de rien, {a) Et pour vous enrichir par les faicts de la guerre. Chassez les Sarrasins hors de la saincte terre, Où la moindre cité que d'assaut on prendra, D'un butin abondant tres-riches vous iendra.

Là sont les grands palais et les graiides rivières Qui d'un sablon doré roullent braves et fieres ; LÏ coule le Jourdain, Gange, Eufraté, et le W\\ ; Là sans le cultiver le païs est fertil ; Là le Caire et Damas, Memphis et Cesarée, Tyr, Sidon, Antioche, et la ville honorée Du grand nom d'Alexandre, eslevent jusqu'aux cieux De leurs superbes murs les fronts audacieux.

Où de tous lés costez, soit de la mer Egée, Soit des flots Adrians, une flote chargée Maintenant de lingots, maintenant de joyaux.

Maintenant de parfums, maintenant de métaux,

a, Var. (Édit. posth.) :

Laissez-moy vas combats empàuUz d'uft beau rien,

212 Les Poèmes.

Avecques un grand bruit dedans le havre viennent^ Ou prés de la muraille à la rade se tiennent. Ce sont là les butins que vous, soldats chresticns, Devriez ravir du sceptre et des mains des payens, Sans vous tuer ainsi en Espagne et en France, O honte I à Tappetit d^une froide vengeance.

Quelle fureur vous tient de vous entre-tuer, Et oevant vostre temps aux enfers vous ruer A grands coups de canons, de piques et de lance? La mort vient assez tost, nelas! sans qu'on l'avance; Et de cent millions qui vivent en ce temps, Un à peine vient-il au terme de cent ans.

Ah ! malheureuse terre, à grand tort en te nomme Et la douce nourrice et la mère de Thomme ; Par toy seule nous vient ce malheureux souci De s'entre-guerroyer et se tuer ainsi !

On dit que quelquefois te sentant trop chargée D'hommes qui te fouloient, pour estre soulagée Du fardeau q^iii pressoit ton eschine si fort, Tu prias Jupiter de te donner confort; Et lors il envoya la meschante Discorde Exciter les Th^ains d'une guerre tres-orde, Vilaine, incestueuse, où rinhdelle main Des deux frères versa leur propre sang germain. Après elle alluma la querelle Troyenne, Où la force d'Europe et la force Asienne D'un combat de dix ans, sans se donner repos. De toy, terre marastre, ont deschargé le dos. Mille combats après venus par violance Ont si bien esclaircy des peuples l'abondance,

?ue tu ne sçaurois plus, 6 grossier animal, e plaindre que le aos te face plus de mal.

Ah! mal-heureux humains, nesçauriez-vous cognaistre Que la nature, helas ! ne vous a point fait naistre Pour quereller ainsi, vous qui naissez tous nus Sans force et desarmez? Les animaux connus Par les grandes forests, dragons, lions, tigresses, Sont armez ou de griffe, ou d'escailles espesses,

Et sortant hors du ventre au profond d'un rocher, Desja naissent guerriers et se paissent de chair ; Les veines de leur col noircissent de cholere, Ja font mine de ^erre, et ensuivent leur mère. Mais vous humams, ausquels d'un seul petit cousteau, Ou d'une esguille fresle on perceroit la peau, Les muscles et les nerfs (contre vostre nature Qui ne cherche que paix), allez à Tavanture Au milieu des canons oubliant vos maisons.

Enflez de trop d'orgueil et de trop de raisons.

Que maudit soit celuy qui descnira la terre.

Et aédans ses boyaux le fer y alla querre, Que la nature avoit d'un art si curieux Au profond de son ventre eslongné de nos yeux ! De là se fit l'espée et la dague meurtrière.

L'homicide canon et la lance guerrière, Et le dur coutelas en lune recourbé.

Maudit soit Promethé', par qui fut dérobé Le feu celestiel, et qui forgea la lame

?ui si tost hors du corps nous fait enfuir l'ame; iï devois, Jupiter, luy foudroyer le chef.

Et resserrer au ciel ta flame derechef, Et cacher plus avant dessous la terre basse Le fer qui maintenant se façonne en cuirasse. Maintenant en armet, et tu devois encor Jusqu'au fond des enfers cacher les mines d'or; Car le fer et l'acier nuire aux hommes ne peuvent. Si pour leur compagnon l'autre métal ne treuvent. Que maudit soit celuy qui premier le trouva.

Qui premier le fondit, et premier l'approuva ; Il eust plus fait pour nous s'il eust remis au monde Une chimère, une hydre, en cent testes féconde. Un pithon tout enfle de venin dangereux, Que d'avoir descouvert ce métal mal-heureux.

[Qu'heureuse fut la gent qui vivoit sous Saturne, Quand l'aise et le repos et la paix taciturne. Bien loin de la trompette et bien loin des soldars. Loin du fer et de l'or, erroit de toutes parts

^14 J-^S PoçMiSS.

Par les bois ass^ée, et du frviit de U itcrre

En commun se paissoit sans fraude ny s^ns gu/^rre.

Helas ! que n'ay-je esté vivani de ce temps-U,

Non du temps que la foy légère s'envola

Du monde vicieux, ne laissant eo sa place

Que la guerre et la mort, la fraude et la fallaoe 1

Las ! je ne verrois point tant de glaives tranchans,

Tant de monceaux de morts oui engraissent les champs,

Tant de chevaux occis, déchargez de leur somme,

Empescher tout le cours de Moselle ou de Swmey

Ny tant de morions, ny de plastrons ferre?

Tenir les rouges flots ae la Meuse enserrez.]

Par la guerre cruelle on renverse les villes,

On déprave les loix divines et civilles.

On brûle les autels et les temples de Dieu ;

L'équité ne fleurit, la justice n'a lieu.

Les maisons de leurs biens demeurent dépouillées.

Les vieillards sont occis, les filles violées;

Le pauvre laboureur du sien est devestu,

Et d'un vice exécrable on fait une yertu.

N'aimeriez- vous pas mieux, ô soldats magnanimes ! Pour ne commettre point l'horreur de tant de crime$, Bien vivre en vos maisons sans armes, et avoir Femme tres-belle et chaste entre vos bras, et voir Vos enfans se jouer autour de la tétine.

Vous pendiller au col d'une main enfantine.

Vous trisoter la barbe, ou tordre les cheyeux. Vous appeller papa, vous faire mille jeux ; Que de vivre en un camp, que coucher sur la dure L/iésté à la chaleur, l'hiver à la froidure?

Et prés de ses parens mourir bien ancien.

Que d'avoir pour sepulchre un estomac d'un chien?

Pource, nobles soldats, et vous, nobles gendarmes. Et de bouche et de cœur detestez-moy les armes ; Au croc vx)s morions pour jamais soient liez, A l'entour l'araignée, en filant de ses piez, Y ourdisse ses rets, et en vos creuses targes Les ouvrières du miel y déposent leurs charges;

L4va£ SE.COVI-D. 315

Reforgez pour jamais le bout de yostre estoc, Le bout de vostre pique en la poincte d'un soc ; Vos lances désormais en vouges soient trempées, Et en faulx désormais courbez-moy vos espees. Et que le nom de Mars, ses crimes et ses faits Ne soient plus entendus, mais le beau nom de Paix. La Paix premierevien^ composa ce grand monde. La Paix mit Tair. le feu, le ciel, la terre et Tonde En paisible amitié, et la Paix querella Au chaos le Discord, et le chassa de là Pour accorder ce tout ; la Paix fonda les villes, La Paix fertilisa les campagnes sterilles ; La Paix dessous le joug fit mugir les taureaux, La Paix dedans les prez fit sauter les troupeaux, La Paix sur les coustaux tira droict à la hgne Les ordres arrangez de la première viçne ; De raisins empamprez Bacche elle environna, Et Le chef de Cerés de froment couronna ; Elle enfla tout le sein de la belle Pomonne D'abondance de fruicts que nous produit Tautonne ; Elle défaroucha de nos premiers ayeux Les cœurs rudes et fiers, et les fit gracieux. Et d'un peuple vagant es bois à la fortune, Parmy les grand's citez en fit une commune.

Donc, Paix, fille de Dieu, yueille-toy souvenir. Si je t'invoque à gré, maintenant de venir Rompre l'ire des Roys, et pour l'honneur de celle Que Jesus-Christ a faite au monde universelle, Entre son père et nous, repousse de ta main Loin des peuples chrestiens le Discord inhumain Qui les tient acharnez, et veuilles de ta grâce A jamais nous aimer, et toute nostre race.

2i6 Les Poèmes.

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