‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 136 sur 216 · Livre second · texte numérisé non relu

Livre second

A cogneu que pouvoit vostre forte puissance ; Vous fistes tout soudain, par les eaux de la mer, Bien loin du bord François, vos navires armer, Et comme avantureux, vous conauistes par force Maugré le Genevois la belle isle de Corse ; Maugré le Florentin vous avez sous vos lois Gouverné par trois ans le peuple Siennois ; Et sous le magnanime et sage duc de Guise En armes et en peur avez Pltale mise, (a)

Vous avez de Calais regaigné vostre port, Que les Roys vos ayeux ont estimé si fort Que non du seul penser Toserent entreprendre ; Vous Tavez entrepris et si Pavez sceu prendre. Bref, vous estes le Ro^ qui plus avez esté Et en guerre et en paix, qui plus avez tenté Le hazard de Fortune, et comme sur sa roue Des Princes et des Roys se remoaue et se joue ; Elle vous a monstre que peuvent les combas ; Aucunefois en haut, aucunefois en bas Elle vous a tourné; pour exemple qu'au monde Un Roy, tant soit-il grand, d'infortunes abonde.

Or après mainte guerre et mainte trêve aussi. Vostre grand Cardinal (b) avec Montmorency (*) Vous ont traité la paix, il faut bien qu'on la garde; Ceux qui la gardent bien, le haut Dieu les regarde. Et ne regarde point un Roy de qui la main Tousjours trempe son glaive au pauvre sang humain.

a. Var. (Édit. posth.] :

Naplcs, de droict Françoise, en frayeur avez mise,

b. Var. (1584):

L'un des Princes Lorrains

I . Il pratiqua la paix estant prisonnier, et l'alliance de Philippes d'Espagne avec Elisabeth de France.

2l8 L£S POEM£LS.

[ D'upe si beUe paix je vais diaiter merveiile. S'il yous plaist me prester vostre royale auratUe, Et Qu'entre vos pensers mes vers puissent «ntrer Et de vostre faveur le bonheur rencontrer.

Avant l'ingénieuse ordonnance du monde, Le feu, l'air et la terre, et l'enfleune de Fonde Estoient en un monceau conftisenent «ndos.

Monceau que du nom grec on nomme le jchaos.

Sans forme, sans beauté, lourde et pesante masse, Comme un corps engourdy ne bougeoit d'une place. Le chaud avoit débat avecaue la froideur, Le pesant au léger, le froid contre l'ardeur. Et contre le corps sec l'humide avoit ouerelle, Sans jamais appaiser leur noise mutuelle.

Mais la bonne nature et le grand Dieu oui est, A qui tousjours la guerre et le discord aesplaist, Chassa l'inimitié de leurs guerres encloses, Par l'ayde de la paix, mère de toutes choses. Loing au long de la terre elle iist escumer A part en leur vaisseau les vagues de la mer, Et plus loing de la mer sépara la closture Du ciel qw va bornant les œuvres de nature; Et du feu tres-subtil et du ciel ethéré, L'air le plus espaissi en bas a r^iré.

Après avoir par ordre arrangé la machine Et hé ce grand corps d'une amitié divine, Elle fist accrocher a cent chaines de fer Le malheureux Discord aux abysmes d'enfer, Puis au trosne de Dieu qui tout voit et dispose Alla prendre sa place où elle se repose.

Quand les péchez d'un peuple ou les fautes d'un Roy, En rompant toute honte ont violé la loy.

Et le sang innocent la vengeance demande ; Le grand Dieu tout puissant à ses Anges commande Deschainer le Discord, à fin que destaché Du peuple vitieux punisse le péché.

Mais avant sa venue, en cent mille présages, Le ciel nous fait certains de nos futurs dommages.

Sans tijLie exk temps sjeraîn à ^tr.e U fait tqtiBcr ; Par Pobscur de la nuict il nous vieiit entonner D'un çrand chevron de feu qui hydeux k traverse ; Puis dessus quelque ville il tombe à la re^tyerse. La comète aux grands crins tout sangUns et ardens Prédit de nos malheurs les signes evidens ; Le Tybre deshordé de soç canal fourvoyé Et rÂrne tous les champs de la Tuscane noyé.

Une chasse de chiens s'eslance par les deux ; Les montres contrefaicts et de testes et d'yeux, Comme avant-messagers de mauvaise adveature, Apparoissent au monde en dépit de nature.

Adoncques le Discord, caut, méchant et subtil, En sa main deschainée apporte le fusil, La pierre et la flammèche, et d'un brandon qui fume D'un feu lent et secret tous les peuples allume.

Et alors la Justice et la simple Amitié.

Vergogne, Preudhommie, Innocence et Pitié, Couvertes d'une nue au monde ne séjournent Et pour se plaindre à Dieu dans le ciel s'en retournent. Une frayeur, un bruit, une escUtante vois De tous costez s'entend d'hommes et de. haraois. Un peuple contre l'autre en armes se remue ; Une forte cité contre l'autre est esmeue, Un prince contre l'autre ordonne son arroy Et un Roy dans son camp deffie un autre Roy.

Dessur la dure enclume on rebat les espées, Et d'acier et de fer les lames destrampées Se tournent en cuirasse, et se laissent forger En dague et en poignard pour nous entre-égorger ; Car on ne combat plus pour l'honneur d'une jouste, D'un prix ou d'un tournoy; mais afin que l'on s'ouste L'un a l'autre la vie, et afin que la mort Du foible combattant soit le prix du plus fort. Toutes meschancetez aux soldats sont permises ; Du pauvre sang humain on baigne les églises ; Le docte et J'ignorant ont une mesjne fin ; La finesse ne peut servir i l'homme fin^

220 Les Poèmes.

Ny les pieds au craintif; la cruelle arrogance Du fer ambitieux se donne la licence De vaguer impunie, et sans avoir égard A la crainte des lois, perce de part en part Aussi bien Testomacn d'une jeune pucelle Que celuy d'un enfant qui pend à la mamelle.

Les vieillards de leurs lits tremblans sont déboutez, Et l'image de mort paroist de tous costez.

Aucunes fois la^ peste et la maigre famine Accompaignent la guerre ; ainsi la main divine De trois verges punist le peuple vicieux

Sui s'arme de son vice et despite les cieux.

ais au peuple réduit qui recognoist sa faute, Qui craint de l'Eternel la puissance très-haute, iNuy donne la paix et le rend plus heureux Que jamais le Discord ne le fist malheureux.

Aaoncques en repos les campaiffnes jaunissent Toutes pleines d'espis, les fleurs s espanouissent Le long d'un bas rivage, et plus haut les raisins Aux sommets des coustaux nous meurissent leurs vins. Le peuple à l'aise dort, les citez sont tranquilles, Les Muses et les arts fleurissent par les villes, La gravité se monstre avecques la vertu, Et par la saincte loy le vice est abattu.

Les navires sans peur dans les havres abordent; Avec les estrangers les estrangers s'accordent. Et s'entre-saluant arrachent la rancœur Que par une vengeance ils se portoient au cœur. Venus avec son fils ( elle, de ses flammèches, Luy, enfant, tout armé ae trousses et de flèches) Errent parmy le peuple, et aux jeunes plaisirs Des combats amoqreux chatouillent nos désirs. Amour comme une flamme entre dans nos courages ; Il assemble les cœurs, il joinct les mariages. Fait danses et festins, et en lieu de tuer Les humains comme Mars, les faict perpétuer.

On ne s'esveille point aux effrois des aliarmes, Le dos n'est point courbé sous la charge des armes;

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