‹ Œuvres complètes de P. J. de Béranger: contenant les dix chansons nouvelles (volume 2)Chapitre 108 sur 177 · LA1DEIR ET BEAUTE · texte numérisé non relu

LA1DEIR ET BEAUTE

Air : C'est à mon maître en l'art de plaire.

Sa trop grande beauté m'obsède :

C'est un masque aisément trompeur.

Oui, je voudrais qu'elle fût laide, Mais laide, laide £ faire peur.

Belle ainsi faut-il que je l'aime !

Dieu, reprends ce don éclatant; Je le demande à l'enfer même :

Qu'elle soit laide et que je l'aime autant.

A ces mois m'apparaît le diable ; C'est le père de la laideur :

« Rendons-la, dit-il, effroyable, « De tes rivaux trompons l'ardeur.

« J'aime assez ces métamorphoses.

« Ta belle ici vient en chantant :

« Perles, tombez; fanez- vous, roses.

« La voilà laide, et tu l'aimes autant.

— Laide! » moi! dit-elle, étonnée.

Elle s'approche d'un miroir, Doute d'abord, puis, consternée, Tombe en un morne désespoir.

« Pour moi seul tu jurais de vivre, « Lui dis-je, à ses pieds me jetant :

« A mon seul amour il te livre.

« Plus laide eneor, je t'aimerais autant. »

Ses yeux éteints fondent en larmes, Alors sa douleur m'attendrit :

« Ah ! rendez, rendez-lui ses charmes.

— Soit! » répond Satan, qui sourit.

Ainsi que naît la fraîche aurore, Sa beauté renaît à l'instant.

Elle est, je crois, plus belle encore ; Elle est plus belle, et moi je l'aime autant.

Vite au miroir elle s'assure Qu'on lui rend bien tous ses appas ; Des pleurs restent sur sa figure, Qu'elle essuie en grondant tout bas.

Satan s'envole, et la cruelle Fuit, et s'écrie en me quittant :

« Jamais fille que Dieu fit belle « Ne doit aimer qui peut l'aimer autant. »

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