LE MAUVAIS VIN
ou
LES CAR Air : On dit partout que je suis bête.
Béni sois-tu, vin détestable!
Pour moi tu n'es point redoutable, Bien qu'au maître de ce banquet Des flatteurs vantent ton bouquet.
Arrose donc, fade piquette, Les fleurs peintes sur mon assiette.
Vive le vin qui ne vaut rien !
Notre santé s'en trouve bien.
Car si tu m'invitais 4 boire, Bientôt je perdrais la mémoire Du docteur, qui me dit toujours :
« Pour vous c'est assez des amours.
« Chantez Bacchus ainsi qu'un prêtre « Parle de Dieu sans le connaître. »
Vive le vin qui ne vaut rien !
Notre belle s'en trouve bien.
DE BÉRANf.ER. 53
Car, si tu portais à l'ivresse, Certaine Espagnole en détresse Ce soir pourrait bien, je le sens, Mettre à sec ma bourse et mes sens ; Et Lisette, qui tient ma caisse, Aurait à souffrir de la baisse. Vive le vin qui ne vaut rien !
Notre raison s'en trouve bien.
Car, si lu réchauffais ma veine, Armé de vers forgés sans peine, Tout en chantant je tomberais Peut-être au milieu d'un congrès ; Puis j'irais, pour démagogie, En prison terminer l'orgie.
Vive le vin qui ne vaut rien !
Notre gatté s'en trouve bien.
Car en prison Ton ne rit guère.
Mais, vin à qui je fais la guerre, Tu disparais, et sous mes yeux Mousse un nectar digne des dieux.
Au risque d'une catastrophe, Versez-m'en, je suis philosophe.
Versez! versez! je ne crains rien :
Du bon vin je me trouve bien.
LA CANTHARIDK,
LE PHILTRF.
Ain des Comédiens.
Meurs, il le faut; meurs, ù toi qui recèles Des dons puissants à la volupté chers !
« Rends à l'Amour tous les feux que les ailes Ont à ce dieu dérobé dans les airs.
« Clara, » m'a dit cette femme si vieille Qui chaque jour pleure encore son printemps, « Quoi! votre joue est déjà moins vermeille!
« Vous languissez, et n'avez que vingt ans!
« Un père altier, que seul ttntérèt touche, « Vous a jetée au lit d'un vieil époux.
« L'espoir en vain sourit sur votre bouche ; « L'hymen l'effleure, et s'endort près de vous.
« A votre abord natt la froide risée.
« L'Amour se dit : On m'a fait un larcin :
« Mais cette terre a des nuits sans rosée, « Et d'aucun fruit ne parera son sein.
«< Trompez l'A mour, croyez-en ma sagesse ; « Qu'un philtre heureux, par vos mains préparé,
DR BfiRANUKR. ?ir»
« De votre époux rallumant la jeunesse, « Donne à la vôtre un fils tant désiré. »
La vieille alors, baissant sa voix tremblante, M'enseigne l'art de ce philtre charmant.
J'allais, sans elle, en ma fièvre brûlante.
Maudire époux, père, autel et serment.
Mais vers ce frêne accourant dès l'aurore, Dans ses rameaux j'ai su glisser ma main.
La cantharide y reposait encore :
Heureuse aussi, je dormirai demain.
iMeurs, il le faut ; meurs, ô toi qui recèles Des dons puissants à la volupté chers !
Rends à l'Amour tous les feux que tes ailes Ont à ce dieu dérobé dans les airs.
Mes jours, mes nuits, ma vie, étaient sanscharnie; Je répugnais à d'innocents plaisirs.
Tout bas ma bouche, insultant à mes larmes.
Osait donner un nom à mes désirs.
Mon cœur brûlait; hélas! il brûle encore. Jamais breuvage aura-t-il cette ardeur Qui dans mon sang circule, me dévore, Et d'un long trouble accable ma pudeur?
Père cruel! il fallait de ta fille Aux murs d'un cloître ensevelir les jours:
Là Dieu du moins nous crée une famille.
Là son amour éteint tous les amours.
Où donc est-il répoux que ma jeunesse Avait rêvé beau, jeune, caressant?
Entre ses bras ma pudique tendresse Eûl été seule un philtre assez puissant.
De mon hymen, oui, la froideur me tue ; D'un plaisir chaste allumons le flambeau ; Ah! cessons d'être une vaine statue, Dont un mari décore son tombeau.
La tendre vieille a dit : « Soyez docile, « £t dès demain renaîtront vos couleurs :
« Demain moi-même au seuil de votre asile « Je suspendrai deux couronnes de fleurs. »
Meurs, il le faut; meurs, 6 toi qui recèles Des dons puissants à la volupté chers !
Rends à l'Amour tous les feux que tes ailes Ont à ce dieu dérobé dans les airs.