‹ Œuvres complètes de P. J. de Béranger: contenant les dix chansons nouvelles (volume 2)Chapitre 86 sur 177 · L'ANGE GARDIEN · texte numérisé non relu

L'ANGE GARDIEN

Ain : Jadis un célèbre empereur.

A l'hospice un gueux tout perclus Voit apparaître son bon ange; Gâtaient il lui dit : Ne faut pins Que Votre Altesse se dérange.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Sur la paille, né dans un coin, Suis-je enfant du Dieu qu'on nous prêche?

Oui, dit Fange: aussi j'eus grand soin Que ta paille fut toujours fraîche.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez- vous bien.

Jeune et vivant à l'abandon, L'aumône fut mon patrimoine.

Oui, dit l'ange, et je te fis don Des trois besaces d'un vieux moine.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez- vous bien.

Soldat bientôt, courant au feu, Je perdis une jambe en route. Oui, dit l'ange; mais avant peu Cette jambe aurait eu la goutte.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Pour mes jours gras, du vin fraudé Mit le juge après mes guenilles.

Oui, dit l'ange; mais je plaidai :

Tu ne fus qu'un an sous les grilles.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Chez Vénus j'entre en maraudeur; C'est tout fruit vert que j'en rapporte.

Oui, dit Tange; mais, par pudeur, Là je te quittais à la porte.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

D'un laidron je deviens l'époux, Priant qu'il ne soit que volage.

Oui, dit Tange; mais nul de nous Ne se mêle de mariage.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez- vous bien.

Vieillard, affranchi de regrets, Au terme heureux enfin atteins-je?

Oui, dit Tange, et je tiens tout prêts De Thuile, un prêtre et du vieux linge.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

De l'enfer serai-je habitant, Ou droit au ciel veut-on que j'aille?

Oui, dit l'ange; ou bien non pourtant.

Crois-moi, tire à la courte paille.

Tout compté, je ne vous dois rien : Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Ce pauvre diable ainsi parlant Mettait en gaîté tout l'hospice.

Il éternue, et, s'envolant, L'ange lui dit : Dieu te bénisse!

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

DK BÉ RANGER. 187

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