‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger: contenant les dix chansons nouvellesChapitre 25 sur 105 · IL N'EST PAS MORT · texte numérisé non relu

IL N'EST PAS MORT

Air des Trois couleurs.

 moi soldat, à vous gens de Village, Depuis huit ans on dit : Votre Empereur  dans une île achevé son naufrage :

Il dort en paix sous un saule pleureur.

Nous sourions à la triste nouvelle.

Dieu puissant, qui le créas si fort, Toi qui d'en haut Tas couvert de ton aile.

N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort*

Lui, mort! oh! non. Quel tremblement de terre, Quelle comète annonça son trépas?

* L'idée qui a fait faire cette chanson a bien longtemps régné au fond de nos campagnes et même parmi les classes ouvrières des villtîs. Peutêtre même trouverait-on encore, dans quelque province, des individus qui conservent cette superstition populaire.

Croyons plutôt que la riche Angleterre Pour le garder a manqué de soldats.

Les étrangers qu'épouvantait sa gloire Feignent en vain de déplorer son sort ; En vain leurs chants exaltent sa mémoire, N*est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Il partagea deux fois mon pain de seigle,

Et de sa main il m'attacha la croix;

J'ai toujours vu, moi qui portais son aigle,

La mort en lui respecter notre choix.

Et des Anglais auraient cloué sa bière !

Et de sa tombe ils défendraient l'abord !

Et sous leurs pieds il deviendrait poussière !

N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Nous, ses enfants, nous savons qu'un navire

A ses geôliers nuitamment l'a ravi ;

Que, depuis lors, dans son immense empire,

Déguisé, seul, il erre, poursuivi.

Ce cavalier de chétive apparence.

De la forêt ce braconnier qui sort,

DE BÉRÂNGER. Oi

C'est lui peut-être : il vient sauver la France. N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Mais dans Paris, parmi le peuple en fête, J'ai cru le voir; je l'ai vu : c'était lui.

De la colonne il contemplait le faîte.

Ému, troublé, je cours; il avait fui.

Reconnaissant un vieux compagnon d'armes, Si de ma joie il a craint le transport, Pour se cacher ma joie avait des larmes.

N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Un matelot, qui connaît l'Inde esclave.

Pour nous servir veut qu'il y soit passé.

Il mène au feu le Mahratte si brave.

Et des Anglais l'empire est menacé.

Courant, volant, foudroyant des murailles.

Oui, de l'Asie il revient par le nord.

Hélas ! sans nous qu'il livre de batailles !

N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Des nations chacune a sa souffrance :

Il manque un homme en qui le monde ait foi.

C'est lui qu'on veut; rends-le vite a la France; Mon Dieu, sans lui je ne puis croire en toi.

Mais, loin de nous, sur des rochers funestes, Dans son manteau si pour toujours il dort, Àh ! que mon sang rachète au moins ses restes ! N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?

Page 1