‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger: contenant les dix chansons nouvellesChapitre 62 sur 105 · LETTRE A MON AMI M. LEBRUN · texte numérisé non relu

LETTRE A MON AMI M. LEBRUN

DE l'académie FRA.fÇAISE.

Aia

Cher Lebrun, ta muse héroïque, A la chanson tendant la main, M'écrit : Au trône académique Veux-tu monter? Parle, et demain...

Muse, arrêtez. Par lassitude D'un monde où j'ai fait long séjour, J'ai pris goût à la solitude.

J'y tiens ; c'est mon dernier amour.

Oui, j'adore, ami, la retraite, Et du bruit mon âge a l'effroi.

Le monde, dis-tu, me regrette.

Le monde? Il pense bien à moi !

DE BÉRÂN6ER. 227

Bourgeois vaniteux^ il s'arrange De peu de gloire et de gros fonds; Et, pour s'ébaudir dans la fange, A toujours assez de bouffons.

Refois-toi tribun politique !

M'a-t-on crié. Mais quoi! Jadis N'ai-je pas, sur cette musique, Fait assez de vers applaudis?

D'autres m'ont dit : Fais-toi messie Ou prophète, et viens, dès ce soir, D'un parfum de théocratie T'enivrer à notre encensoir.

De me laisser faire grand homme, Non, je n'eus jamais le désir. L'époque n'est pas économe De piédestaux ; on peut choisir Toute secte a sa créature ; Tout club aussi : c'est tel ou tel.

On donne ici la dictature ; Là-bas on élève un autel.

L*idole est partout promenée; Mais bientôt les poitenrs sont las.

Nous voyons, en moins d'une année, Messie et dictateur à bas.

On crie à l'un : Tu n'es qu'un homme ; Â l'autre, si c'est un yieillard :

Sur cette borne &is un somme.

En attendant le corbillard.

Las I Toute gloire est mensongère

Dans ce temps d'esprits fourvoyés.

Tel s'en fait une viagère,

Qui, lui-même, la foule aux pieds.

Combien j'ai vu de nos idoles

Subir de contraires destins I

Je riais de leurs auréoles ;

J'ai pleuré sur leurs fronts étants.

Ami, ne laissons pas le monde Nous emporter à tous ses vents.

Plus qu'une misère profonde J'ai craint des honneurs décevants.

DE BÉRAN6ER. 2S9

Rimeur, j'ai craint de faire ombrage Aux talents d'un ordre élevé; J'ai craint jusqu'au renom de sage Dont Lisette m'a préservé.

Moi, sage ! oh ! non ; c'est la paresse Qui m'a fait des goûts si bornés.

Non, j'aurais craint que ma sagesse N'effrayât de pauvres damnés.

Quand souffrent au cercle où nous sommes Peuple et roi, riche et travailleur, Crois-moi, le plus sage des hommes N'en saurait être le meilleur.

Lebrun, mon exemple t'enseigne  faire au monde juste part.

A l'Institut qu'un autre règne :

J'ai bâti ma ruche à l'écart.

Là, si peu que le miel abonde, Je puis craindre encor les fourmis ; Mais là, moins je me donne au monde, Plus j'appartiens à mes amis.

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