‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger: contenant les dix chansons nouvellesChapitre 90 sur 105 · LE CORPS ET L'AME · texte numérisé non relu

LE CORPS ET L'AME

An

Un vieillard mourait, et son âme Partait pour retourner aux cieux.

Le corps la retient et réclame Un instant de derniers adieux.

Sur sa paille, il s'écrie : Arrête!

Songe qu'à toi Dieu m'a donné.

Pourquoi fuir comme une lorette Fuit l'amant qu'elle a ruiné?

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul !

Quoi! dit l'âme, abjecte dépouille.

Tu veux retarder mon départ !

Bis.

Habit dont le contact me souille, Vas au néant rendre sa part.

Dieu me rappelle à sa lumière :

Déjà s^endorment tes douleurs.

Qu'importe après que ta poussière Féconde épis, arbres ou fleurs!

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul.

Va-t'en seul !

— Ingrate! Je suis loin de croire Qu'à toi mes sens aient tout appris.

Mais de mes soins garde mémoire:.

Ils datent de nos premiers cris.

Quand rien, regard, geste, parole, Au berceau, ne te révélait, Qui se flt ton maître d'école?

Mon instinct, ton frère de lait.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul.

Va-t'en seul!

5r,4 CHANSONS

Vint notre jeunesse fleurie.

Tu te mirais dans ma beauté, El prodiguais, par braverie, Ma force et mon agilité. Qu'alors je souffris de sévices!

Car tes folles émotions De mes besoins faisaient des vices ; De mes penchants des passions.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul !

Du jeu voulant solder les dettes, Et du ciel niant la bonté.

Dans la Seine, un soir, tu me jettes Lâche abus de Fautorité.

Mais de raison le flot te prive ; Nature me rend tout pouvoir.

Je nage, aborde, et sur la rive Je change en pleurs ton désespoir.

Morts embaumés dans votre bière, À vous clergé, croix et bannière.

DE BÉRAN6ER. 55[^

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul !

Plus tard, misère et sciatique Furent mes moindres maux, hélas!' Professeur de métaphysique, Dans ce grenier tu m'installas.

Au sommet des lois éternelles A jeun, étions-nous parvenus.

Tu te vantais d'avoir des ailes, Quand souvent je marchais pieds nus.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul , Va-t'en seul !

Enfin nous surprend la vieillesse, Tous deux las, tous deux abattus.

De mon déclin nait Jia sagesse ; L'impuissance abonde en vertus.

Là-haut ne t'en fais pas un titre; Cette sagesse a ressemblé

Aux fleurs d*hiver que sur la vitre Fait éclore un soleil gelé.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul !

Donc; enfant, qui sors de tes langes, Bénis ton premier vêtement.

Va de Dieu chanter les louanges; Oui, pars, et qu'il te soit clément.

Je sens s'anéantir mon être.

regrets de l'antique foi I J'ai peur, et voudrais bien qu'un prêtre Par charité priât sur moi.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul !

Bù.

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