DES CONTEMPORAINS SUR DÉRANGER
Peu de personnes savent se connaître : c'est une bonne fortune que de trouver une juste appréciation d'un homme de talent faite par lui-même.
« Il y a dans mon organisation, écrivait Béranger à « une femme de ses amies , quelque chose de singulier «que je voudrais pouvoir vous expliquer. J'ai une « existence intérieure qui se refo^^séuvenl; à se ré- <t pandre au-dehor». Il y a de Tours au Ipod de tout « cela ; quand 6n veut forieer ma tanière > je m' épou- « vante, et je pousse dés hurlen^ents^ £t vous , vous « curieuse de tout voir» de tout Qçnoattre , yous y allez « avec un long batoq, et deci;Çtdelàl et puis allons î « et puis encore! mon ours seviet ca défense , donne « des coups de museau , crie?,, et vous lue «vous infor- « mez même pas si la pauvre béte est blessée. Il est
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ti vrai que vous y attrapez des égratignures , mais (c vous êtes heureuse d^en être quitte à si bon mardié ; « bien d'autres que vous ne s'en tjreraient pas ainsi. « Tout en me blâmant , convenez du moins que si je an étais pas fabriqué ainsi, il me serait impossible tt d'aller dans le monde où je me laisse entraîner, sans « y perdre de ma force naturelle , de mon instinct, de ft mes mœurs particulières , à qui je dois peut-être ce a talent qui vous plaît encore sous un autre ciel , et « auprès des tombeaux de tant de grands hommes. »
Une autre fois il écrit : « Oui , je suis bien vieux : c< une lutte longue et fatigante contre le sort , la né^ « cessitë de réfléchir constamment, de premières dis» « positions profondément mélancoliques , m ont vieilli « de bonne heure. Je sens encore vivement ; mais ma a raison se tient toujours au-dessus de mes émotions Ci pour les amortir ou pour les faire tourner uniqueii ment au profit de mon fiaible talent. Parfois cette «manière d'être mmspire du dégoût; je voudrais « m'en choisir une autre ; mais les habitudes sont pri- « ses , je me trouve gauche dans mes tentatives , et je «ris de mes inutiles efforts. Le limaçon renti^edans
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*sa coquille. Pourrez -vous le faire voyager? j'en a doute , malgré les invitations que vous êtes chargée, « dites-vous , de me transmettre , et les fêtes que vous M me promettez en Italie. Si , en effet , les philosophes « et les poètes qui composent votre cour pensent quelle que bien de moi y dites-leur que plus j en suis sur- « pris , plus j Y suis sensible. Le suffrage ne me plairait « pas parcequll vient de loin, mais parcequ^il vient « d'une terre vers laquelle j ai souvent tourné des re- « gards d'amour, et à laquelle j'ai toujours souhaité « un meilleur destin; elle a celui du Tasse : le génie « et le malheur, la gloire et la captivité. A Florence « vous ne vous en apercevez peut-être pas beaucoup ; n mais si vous allez à Rome, si vous parcourez ses « environs, c'est alors sans doute que le malheur de « l'Italie vous déchirera le cœur. J'ai lu les récits de « quelques voyageurs qui m'ont tellement frappé, qu'il « m'a paru étrange qu'à l'aspect de tant de misères on « pût encore être sensible aux merveilles des arts pom- « peusement étalées dans la capitale de la chrétienté. »
Avant de savoir comment les critiques contempo-
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rains ont jugé les ouvrages de Béranger, et après avoir lu quel jugement il. porte sur lui-même, nos lecteurs verront sans doute avec plaisir ce qu'on a dit de sa personne , de ses opinions et de son caractère. . . (c L'amabilité qui vous enchante dans ses écrits se retrouve en lui. Il se plait. à porter sa gaité dans Imtimitéyà descendre,, à se délasser, montrant de la bonhomie, disant des folies,, parlant de sa jeunesse^ de 3a manière de travailler, jouissant de sa popularité plus que du reste, s'intéressant à toutes les questions du temp^. Plus d'une femme belle a recherché cet amant des grisettes, et qui se plaît à vanter» en riant , ^n autr^e genre de chansons , d'un genre à lui ausçi^ mais dont nous ne parlons pas. Quelque chose de bon m^is de satinque, de fin et de redoutable, en fait, dans sa coquetterie et son abandon, pn homme charmant dont rien ne peut rendre la conversation et; l'empire >. »
<«Sa conversation est prompte, discursive, abondante,- également nourrie sur tous les sujets, initiée
* Madame Hortensé Allart , Reime de Paris,
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aux mœurs des métiers diffiSrents , suppléant au manque de voyages par la pratique assidue de la grande ville; on y reçoit mille traits qui pénétrent
avant et se retiennent. On y sent réunis et mélangés, le contemporain des conquêtes, le républicain de l'avenir, et le successeur du Parisien Villon. Sa littérature très étendue, très fine, très élaborée, surprend ceux mêmes qui n'ignoreiit pas de quelles études sérieuses Tartiste consommé a dû partir. Rien de plus mûri, de plus délicat que la variété de ses jugements littéraires, tous individuels et de sa propre façon : c est un rusé ignorant à la manière de Montaigne. Il ne sait pas le latin assurément; mais, à l'entendre parfois discourir du théâtre, et remonter de MoUère, Racine ou Shakspeare aux tragiques de l'antiquité , je suis tenté de croire qu'il sait le grec , qu*il a été Grec, commç il le dit dans le Voyage imaginaire; tant cet ordre de beauté et de noble harmonie lui est familier. Il pousse même la , rancune contre ce pauvre latin quil n entend pas, et que parlait son ancêtre Horace, jusqu'à reprocher avec assez d'irrévérence & notre langue , à nôtre
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poésie y d'avoir été élevées et d'avoir grandi dans le latin; témoin Malherbe etBoileau qui les ont coup sur coup disciplinées en ce sens. Il ajoute méchamment que cet honnête latin a tout perdu-, que , sans les lisières de ce Mentor , il nous resterait bien d autres allures plus libres et cadencées : Courier, en son style d'Amyot, ne marquerait pas mieux ses pré* férences. On ne s'étonnera point, d'après cela, si les questions agitées , il y a peu d'années, dans la poésie et dans l'art, tout en paraissant fort étrangères au genre et aux préoccupations poUtiques de Béranger , ne l'ont laissé au fond ni dédaigneux ni indifférent. Spectateur préparé , juge équitable, il a même consenti à se croire partie intéressée dans les débats. La guerre déclarée par l'école nouvelle à la classification des genres lui a paru devoir afEranchir le sien de l'infériorité classique , d où il ne l'avait tiré qu à la faveur d'un privilège tout personnel * . »
« Un des plus grands mérites de Béranger, c'est une puissance rare d'idées générales et de philoso-
* M. Saiute-Beuve , Berne des Veux Mondes,
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phie , qualité éminente qui lui a permis à la fin de sa carrière politique, ou du moins au mom«it où il prétend la dore, de se juger lui-même avec une mesure et une sûreté de coup d*oeil vraiment inouïes ; sa préface et sa dernière chanson , intitulée Adieu , Chansons I 8ont là pour en faire foi* C'est le calme et la profondeur d'une raison si haut placée, quelle se défend de la va* nité et .des illusions personnelles en se prenant à ellemême, tout aussi bien que si elle se prenait à une autre qu elle.
« Il nous parait impossible de dire plus ou mieux de Bérangerque Béranger ne la £Bdt lui -même.; s^s blesser en rien la plus chatouilleuse modestie. Il a parlé de lui comme il a parlé de ses amis vivants ou morts , et du bienfaiteur qui a soutenu sa jeune muse , avec un tact exquis , et sans rien omettre en sa faveur. Horace, en se décernant l'immortalité, est grossièrement immodeste ; Béranger, en appréciant le rôle politique qu'il a joué, et les services qu'il a rendus au pays et , dans un ordre d'idées , à la littérature , n'est que profondément vrai ; et rien cependant ne manque à son éloge....
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a A 066 qualités du citoyen et du poëte, joignez un désintéressement qui ne s'est pas un instant démenti, et qui a su résister aux sollicitations de Famitié et du besoin comme aux séductions de lamouivpropre , et cherchez un homme qui ait mis au service de la cause qui lui était chère, non pas plus de génie, car la nature seule le donne, niais plus de longanimité et l'exemple d'un plus beau caractère. Dans son expression la plus haute et la plus vraie, Béran^er est rhomme poUtique méditant seul et accomplissant seul une œuvre immense et glorieuse , celle d'associer les masses, par la plus magnifique et la plus simple poésie, aux jouissances intellectuelles les plus élevées, et d'entretenir chez tout un peuple, par les enseignements les plus nobles et les plus aimables tout à*lafois, un perpétuel foyer de souvenirs, de fierté patriotique et d amour pour les principes impérissables de liberté et fraternité humaines *. »
ft Dans une préface que Béranger Uvre au public comme ime sorte d'adieu, adieu que le pubUc naccep-
' M. Barthélémy S;lint-Hilaire , Courrier français.
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tera pas, il s abandonne, pour la première fois, à quelques digressions sur la politique , sur la littérature, sur Tétat de la société, sur son art, enfin, qu'il appelle modestement son art de chansonnier. Tous ceux qui ont joui de Fintimité de Béranger savent avec quelle supériorité il traite, dans la conversation, de toutes ces matières. Si Béranger n'était pas l'écrivain le plus populaire de Fépoque , ce serait certainement Tun des plus ingénieux, des plus instruits, des plus attadiants causeurs qu'on puisse rencontrer dans cette société , qui l'a beaucoup recherché et qu'il a beaucoup fiiie^ lui préférant tantôt la retraite, tantôt l'amitié de quelques jeunes gens , bons et généreux , enfants de ce peuple dont il est le peintre fidèle et le poëte aimé ^ »
' M. Armand Carre! , National»
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Arrivons maintenaBit aux jugements portés sur les ouvrages et sur le talent de Béranger.
« Il n est pas d'homme politique qui , dans œs quinze dernières années , ait consonuné à son œuvre plus de ti^vail , plus de ténacité et plus d'intelligence que Béranger n en a consacré à la sienne. Il a suivi pas à pas toutes les phases de la conscience nationale, toutes les sympathies, toutes les sensations du peuple, pour les comprendre, les exprimer, et les éclairer en les exprimant. Le despotisme impérial , les ridicules et les hontes de la Restauration, et de sa sœur cadette, hommes et choses, il a tout attaqué , et toujours avec lapprobation du pays souffrant des hommes et des choses que son poëte combattait tantôt par la raillerie , tantôt par le plus brûlant sarcasme. Puis à côté de l'attaque qui tend à renverser un régime odieux, il ne faut pas oubUer ce soin si constant, si éclairé, si délicat d'entretenir dans toute leur vivacité ces souvenirs poignants et si profonds des trois couleurs qu'il veut venger d'un lâche oubli , de l'homme prodigieux que le peuple a vu , adoré, et suivi pendant quinze ans, de
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ces merveilleux exploits qui ont mené nos héroïques paysans sur tous les champs de bataille de l'Europe; en un mot, de ces souvenirs, gf^g^s de tant d'espérances et débris de tant de gloire '. »
« Au temps où il était le maître de l'Europe, Napoléon n a pu obtenir un vers de Béranger ; mais le grand capitaine trahi par la fortune, mais le représentant de la gloire du siècle, mais l'homme de génie qui a enfanté tant de merveilles pour agrandir et honorer notre pays, mais le bienfaiteur, le sauveur des rois, enchaîné par eux sur le rocher de Sainte-Hélène, inspire le plus religieux attachement, la plus éloquente admiration au poëte national. Béranger plaint , chante et regrette Napoléon, tombé avec cette France qu'il avait faite si puissante et si belle ; il associe ensemble ces deux grandes victimes du sort, et les relève de leur malheur par le souvenir de leur commune gloire. Ainsi, en célébrant un héros, Béranger célèbre encore la patrie , et ne court jamais le risque de cette idolâtrie
' M.. Barlhelemy Saint-hilaire y Courrier français.
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trop fréquente qui met un homme au-dessus d'une nation y comme Virgile la fait pour Auguste aux dépens de Rome....
« Nourri d'indépendance dans le sein de la pauvreté , abreuvé de philosophie par Montaigne, MoUère, La Fontaine, Voltaire et Rousseau, Déranger n'a point d'idole , point de fétiche , point de marotte , il ne sait baisser la tête devant aucun préjugé moral , poUtique , ou httéraire ; il ne recule devant aucune vérité. Au lieu de perdre son temps et son génie à essayer de ressusciter le. passé, 'prétention ou faiblesse qui ont égaré plus d'un écrivain habile de nos jours, il adopte les lumières, il reconnaît les bienfaits du présent, et marche vers l'avenir le front levé * . »
. « Un grand poëte, quelle que soit la forme dans laquelle il eiiveloppe ses idées, est toujours un écrivain de génie. Pierre de Béranger se plait à se surncHumer le Chansonnier, conune Jean de La F<Mitaine le Fablier; il a pris rang parmi nos immortaUtés populaires. Sa
* M. Tissot, Dictionnaire de la Conversation,
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renommée, déjà sans rivale, s'accroîtra encore. Peu déjuges aujourd'hui sont capables d'apprécier ce qu'il y a de fini et d'achevé dans ses vers, peu d'oreilles assez délicates pour en savourer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le naturel le plus charmant. « Dans la préface de mes Etudes, oonsidérant Béranger comme historien, j'ai remarqué que cette strophe était digne de Tacite , qui faisait aussi des vers :
Un conquërant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.
«Lorsqu'il entonne la louange du Roid'Yvetot et l'hymne au Ventru; lorsqu'il célèbre le marquis de Carabas et les Myrmidons; lorsqu'il dicte la lettre prophétique ÔLun petit jRoi à un petit Duc ; lorsque , à mon grand regret, il rit de la Gérontocratie, Béranger est un politique à la manière de Catulle, d'Horace et de Juvénal'. »
. « Écrivain exquis et consommé, Béranger s'est mêlé aux instincts , aux ironies , à la maUce et aux émotions
' M. de Chateaubriand, Livre des Cent-et-Un,
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de tous, et, s'emparant de cette feculté chantante qui' avait long-temps détonné , il en a tiré un parti plein d'à-propos , de finesse et de grandeur. En demeurant le plus individuel des poètes aussi bien que le plus accompli des artistes, le chansonnier a su devenir le plus populaire , le seul même qui réellement Fait été en France depuis des siècles.... L'état moral où il a trouvé la population française prétait beaucoup, il est vrai , à cette inoculation soudaine d'une poésie qu aiguiserait le chant Son grand art , son coup de maître
et à-la-fois de citoyen, a été de rallier tant de fines, d'éternelles observations , héritage de MoUère et de La Fontaine, autour des sentiments actuels les plus enflammés; d appeler les qualités permanentes de la nation au foyer des émotions nouvelles, et de lier les unes et les autres en faisceau indissoluble.
« Ce qui caractérise Béranger entre ceux de nos poètes contemporains les plus justement célèbres, cest d'avoir tous les traits purs du génie poétique français , de reproduire en plein ce génie dans tous les sens, d'y atteindre naturellement par tous les bouts : bon sens, esprit, ame, il réunit en lui ces qualités éminentes
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dans une mesure compléter... A lire nos autres poëte3 vivants, on sent toujours, même chez les plus instructifs, quelque chose qui transporte ailleurs, qui nous jette en d'autres contrées, en d'autres souvenirs , quiiCappelleque Pétrarque et le Tasse ont gémi, que Goethe et Byron sont venus. Chez Béranger, rien de tel; et toutefois il est autant contemporain du siècle, autant avancé dans Tavenir qu aucun. Béranger tient au- terroir; la nature qu'il peint à la dérobée et qu'il aime, ce sont nos cantons fleuris , notre joli paysage entrecoupé , des vignes , des bois , de petites maisons blanches, Passy, même Suréne., Son amour inconstant et un peu sensuel dans sa tendresse, en est resté à la bonne vieille mode de nos aïeux, à la mode de Ma mie et An bon roi Henri, avant la Nouvelle Héhïse et Werther,,,.
« Tout chez Béranger est vraiment marqué au coin gaulois; qu'on. ajoute à cela un bon sens aussi net, aussi sûr, mais plus délié que dans Boileau, et l'on sentira quel poëte de pure race nous possédons dans un temps où nos plus beaux génies ont inévitable-, ment, ce semble, quelque teinte germanique ou espa-*
xcii NOTICE.
gnole, quelque réminiscence byronienne ou dantesque. « Béranger avait déjà tenté d'élever la chanson jus** qu'à un genre de grande ballade historique ou philosophique dont on n avait pas idée en France auparavant. Les Souvenirs du Peuple et les Bohémiens avaient fait entrevoir tout ce qui pourrait sortir de ce magnifique développement poussé à son terme.... Béranger, dans le volume qui contient ses dernières chansons , a su triompher de toutes les difficultés nouvelles qu'il se créait. Quelques unes de ces pièces , telles que le Juif errant, sont purement poétiques, artistiques; l'inspiration de cette admirable ballade, en effet, c'est la perpétuité de la course maudite , la folle rage du tourbillon , la moralité n'y vient que d'une façon djétournée et secondaire. Ailleurs, comme dans Jeanne la Rousse, la poésie , éludant le côté sévère et périlleux du sujet, c'est-à-dire le braconnier, tourne au sentiment, à la complainte gracieuse et touchante. Mais dans les Contrebandiers, le poëte n'élude rien , il accepte la question sociale dans son énormité , et la tranche .avec audace ; l'air pur du sommet des monts la enivré , et sa voix que redit et renfle l'écho des hautes cimes ,
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ne nous est jamais venue si sonore. Les Contrebandiers ne sont pas seulement conmie les- Bohémiens , un délirant caprice de vie aventurière , dé la liberté sans frein et de mig^tion sans but. Les contrebandiers ne sont pas les enÊmts perdus et incorrigibles des races dispersées ; ce sont , comme Béranger le conçoit, les sentinelles avancées , les éclaireurs hasardeux d'une civilisation qui s approche.
«Toute cette fantaisie rapide d'une alégresse indisciplinée, cette flamme voltigeante de poésie , qui , dans les Bohémiens, s'évapore en quelque sorte à travers lair, vient donc, dans les Contrebandiers, se rejoindre à un fonds de pensées lointaines, mais réalisables , auxquelles elle jette un merveilleux éclair. C est à ce même fonds social, humain, d'une civilisation plus équitable et vraiment universelle , opposée aux misères de la nôtre , que sont puisées les inspirations si amèrement belles du Pauvre Jacques et du Vieux Vagabond. On ferait preuve d'un esprit bien superficiel en n'y voyant que des accidents particuUers auxquels se serait pris le poète. Béranger a dramatisé , sous ces figures populaires , toute une économie pohtique
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impuissante, tout un système d'impôts écrasant; il a touché en plein la question d'égalité réelle , du droit de chacun à travailler, à posséder, à vivre, la question, en un mot, du prolétaire. Les Quatre Ages abordent le même sujet sous une forme directe, sur un ton de lyrisme grave et didactique; c'est Thymne auguste du philosophe, ce sont les vers dorés de la science nouvelle ». »
- « Ces poëmes de Béranger sont gros de conversions nouvelles et d'idées qui , conduites par le chant, comme Boileau Fa dit à merveille, s'en vont pénétrer bien avant et bien loin. Les questions plus que politiques, les questions sociales, que tant d'esprits éminents ont tourmentées dans ces dernières années, et qui ont prêté appui aux conceptions, si utiles à certains égards et si méritmres, de Saint-Simon, d'Enfantin :et de* M. Fourier; ces questions, grâce à Béranger, circuleront parmi le peuple sous nne forme inteUigible et saisissanté; elles y mûriront, pour ainsi dire, sous l'enveloppe colorée dont il les a revêtues , en attendant
" M." Sainte-Beuve , National.
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le jour où 1 enveloppe se brisera , et où les vérités à nu sortiront de Fécorce. Qu'on se figure les Contrebandiers chantés dans la montagne du Jura, Jeanne la Rousse chantée dans un village des Ardennes, le Vieux Vagabond QlVCH guinguettes des barrières, et le Pauvre Jacques dans chaque bourgade : qu on se représente Tétonnement, les larmes, les gonflements de cœur de ces pauvres et simples gens, en trouvant, pour la première fois, une expression à leurs peines, à leurs vœux , et lattitude fière et enflammée des plus jeunes ! Les sociétés populaires, les associations démocratiques, au lieu de motions et de harangues empruntées au portefeuille d'Anacharsis Clootz, n'auraient rien de mieux à faire que d expédier, parles villages, quelques chanteurs ambulants , avec ordre de ne quitter chaque endroit que lorsque deux ou trois garçons des plus éveillés sauraient les quatre ou cinq chansons magiques : il sera mémorable Tinstant où la population de la France les redira en chœur ' ! »
Revue des Deux Mondes,
Les Préfaces qa» M. de Bérasobr avait placées en tête de la première et de la seconde publication de ses Chansons se trouyent an commencement du second volame de cette édition.
CHANSONS
DE