‹ uvres complètes de P. J. de Béranger (volume 2)Chapitre 1 sur 166 · PERROTIN, EDITEUR · texte numérisé non relu

PERROTIN, EDITEUR

TiY l.A MÉTHODE WILHi: M ET 1)1. I.'onniÉON

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Au moment do prendre eon<^^é du public, je sens avec une émolion plus profonde la reconnaissance que je lui dois; je me retrace plus vivement les marques d'mtéret dont il m'a comblé, depuis près de vingt ans (pie mon nom a commence à lui être connu.

Telle a été sa bienveillance, qu'il n'eût tenu qu'à moi de me faire illusion sur le mérite de mes ouvrages. J'ai toujours mieux aimé attribuer ma popularité, qui m'est bien clière, à mes sentiments patriotiques, à la constance de mes opinions, et, j'ose ajouter, au dévouement désintéressé avec lequel je les ai défendues et propagées.

Qu'il me soit donc permis de rendre compte à ce même public, dans une simple causerie, des circonslances et des impressions qui m'ont été particulières, et auxquelles se rattache la publication des chansons qu'il a accueillies si favorablement. C'est une sorte de narralion familière où il rc^coimaîtra du moins tout le prix que j'ai attaché à ses suffrages.

Je dois parler d'abord de ce dernier volume.

Chacune de m.es publications a été pour moi le lé-

* Les autres Préfaces do l'autour suiit rcnvo\ ('•(•> ii l,i lin du IT volume. I. (I

sullat criiii pénible effort. CeJle-ci m'aura causé à elle seule plus de malaise que toutes les autres ensemble. Elle est la dernière; malbeureusement elle vient trop tard. C'est immédiatement après la liévolution de juillet que ce volume eut dû paraître : ma modeste mission était alors terminée. Mes éditeurs savent pourquoi il ne m'a pas élé permis d'acbever plus tôt un rôle privé désormais de l'intérêt qu'il pouvait avoir sous le règne de la légitimité. Beaucoup de cbansons de ce nouveau recueil appartiennent à ce temps déj'à loin de nous, et plusieurs même auront besoin de notes.

Mes cbansons, c'est moi. Aussi le triste })rogrès des années s'y fait sentir au fur et à mesure que les volumes s'accumulent; ce qui me fait craindre que celui-ci ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes m'en font un reprocbe, quelques-unes m'en sauront gré, je l'espère; elles reconnaîtront que l'esprit de l'époque actuelle a du contribuer, non moins que mon âge, à rendre le cboix de mes sujets pins grave et plus pbilosopbique.

Les cbansons nées depuis 1850 semblent, en effet, se rattacher plutôt aux questions d'intérêt social qu'aux discussions purement politiques. En doit-on être étonné? Une fois qu'on suppose reconquis le principe gouvernemental ])Our lequel on a combattu, il est naturel que l'intelligence éprouve le besoin d'en faire l'application au profit du plus grand nombre. Le boniiour de l'humanité a été le songe de ma vie. J'en ai l'obligation, sans doute, à la classe dans laquelle je suis né et à l'éducation piali(|ue (pie j'y ai reçue.

DE L'ÀUTEUn. m

Mais il a follu bien des circonstances extraordinaires pour qu'il fût permis à un chansonnier de s'immiscer dans les hautes questions d'améliorations sociales. Heureusement une foule d'hommes, jeunes et courageux, éclairés et ardents, ont donné, depuis peu, un grand développement à ces questions, et sont ])ar venus à les rendre presque vulgaires. Je souhaite que quelques-unes de mes compositions prouvent à ces esprits élevés ma sympathie pour leur généreuse entreprise.

Je n'ai rien à dire des chansons qui appartiennent au temps de la Restauration, si ce n'est qu'elles sont sorties toutes faites de la prison de la Force. J'aurais peu tenu à les imprimer, si elles ne complétaient ces espèces de mémoires chantants que je publie depuis 1815. Je n'ai pas, au reste, à craindre qu'on me fasse le reproche de ne montrer de courage que lorsque l'ennemi a disparu. On pourra même remarquer que ma détention, bien qu'assez longue, ne m'avait nullement aigri. 11 est vrai qu'alors je croyais voir s'approcher l'accomplissement de mes prophéties contre les Bourbons. C'est ici l'occasion de m'expliquer sur la petite guerre que j'ai faite aux princes de la branche déchue.

Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l'Empereur, ce qu'il inspirait d'idolâtrie au peuple, qui ne cessa de voir en lui le représentant de l'égalité victorieuse; cette admiration, cette idolâtrie, ffui (levaient fjiire un jour de Napoh'on le plus noble objet de mes chants, ne m'aveuglèrent jamais sur \c

îv IMIÉKACK

despolisme toujours croissant de l'Empiro. En 1814, je ne vis dans la chute du colosse que les malheurs d'une patrie que la République m'avait appris à adorer. Au retour des Bourbons, qui m'étaient indifférents, leu]^ faiblesse me parut devoir rendre facile la renaissance des libertés nationales. On nous assurait qu'ils feraient alliance avec elles. Malgré la Charte, j'y croyais peu; mais on pouvait leur imposer ces libertés. Quant au peuple, dont je ne me suis jamais séparé, après le dénoûment fatal de si longues guerres, son opinion ne me parut pas d'abord décidément contraire aux maîtres qu'on venait d'exhumer ])our lui. Je chantai alors la gloire de la France; je la chantai en présence des étrangers, frondant déjà toutefois quelques ridicules de cette époque, sans être encore hostile à la royauté restaurée.

On m'a reproché d'avoir fait une opposition de haine aux Bourbons; ce que je viens de dire répond à cette accusation, que peu de personnes aujourd'hui, j'en suis sûr, tiendraient à repousser, et qu'autrefois j'acceptais en silence.

Les illusions durèrent peu; quelques mois suffirent pour que chacun pût se reconnaître et dessillèrent les yeux des moins clairvoyants : je ne parle que des gouvernés.

Le retour de l'Empereur vint bientôt partager la France en deux camps, et constituer l'opposition qui a triomphé en 1830. 11 releva le drapeau national et lui rendit son avenir, en dépit de Waterloo et des désastres qui en furent la suite. Dans les Cenl-Juurs^ l'en-

llioiisinsmc populaire ne m'abusa point . Je vis que Nnpoh'ou ne pouvait gouverner constitulionnellemenl; ce n'était pas pour cela qu'il avait été donné au monde. Tant bien que mal, j'exprimai mes craintes dans la chanson intitulée la Poliliiiue de Lue^ dont la forme a si peu de rapport avec le fond. Ainsi que le prouve mon premier recueil, je n'avais pas encore osé iaire prendre à la chanson un vol plus élevé : ses ailes poussaient II me fut plus facile de livrer au ridicule les Français qui ne rougissaient pas d'appeler de leurs vœux impies le triomphe et le retour des armées étrangères. J'avais ré])andu des larmes à leui' première entrée à Paris, j'en versai à la seconde; il est peut-être des gens qui s'habituent à de pareils spectacles.

J'eus alors la conviction profonde que les Bourbons, fussent-ils tels que l'osaient encore dire leurs partisans, il n'y avait plus pour eux possibilité de gouverner la France, ni pour la France possibilité de leur faire adopter les principes libéraux qui, depuis 1814, avaient reconquis tout ce que leur avaient fait perdre la Terreur, l'anarchie directoriale et la gloire de l'Empire. Cette conviction, qui ne m'a plus abandonné, je la devais moins d'abord aux calculs de ma raison qu'à l'instinct du peuple. A. chaque événement je l'ai étudié avec un soin religieux, et j'ai presque toujours attendu que ses sentiments me parussent en rapport avec mes réflexions pour en faire ma règle de conduite dans le rôle que l'opposition d'alors m'avait donné à remplir. Le peuple, c'est ma muse.

Vf ■ PHKFACE

C'est collo muse qui me fil résisler aux prétendus sages, (lonl les conseils, fondés sur des espérances chimériques, me poursuivirent maintes fois. Les deux publications qui m'ont valu des condamnations judiciaires m'exposèrent à me voir abandonné de beaucoup de mes amis politiques. J'en courus le risque. L'approbation des masses me resta fidèle, et les amis revinrent*.

Je tiens à ce qu'on sache bien qu'à aucune époque de ma vie de chansonnier je ne donnai droit à personne de me dire: Fais ou ne fais pas ceci; va ou ne va pas jusque-là. Quand je sacrifiai le modique emploi que je ne devais qu'à M. Arnault, et qui était alors ma seule ressource, des hommes pour qui j'ai conservé une reconnaissance profonde me firent des offres avantageuses que j'eusse pu accepter sans rougir: mais ils avaient une position politique trop influente pour qu'elle ne m'eût pas gêné quelquefois. Mon humeur indépendante résista aux séductions de l'amitié. Aussi étais-je surpris et affligé lorsqu'on me disait le pensionné de tel ou de tel, de Pierre ou de Paul, de Jacques ou de Philippe. Si cela eut été, je n'en aurais pas fait mystère. C'est parce que je sais quel pouvoir la reconnaissance* exerce sur moi que j'ai craint de contracter de semblables obligations, même envers les hommes que j'estime le plus**.

* Par un rapproclieineiit singulier, dont ju m'iionoro, ces deux coiulamnations me réunirent en prison a M. Cauchois-Lcniaire, ex-proscrit, écrivain encore plus intempestif que moi, c'est-ii dire plus courageux et par conséquent aussi plus abamioimé des uns et plus maltraité des autres.

** .l'ai cependant l'eru un service pécuniaii'o a cette époque. Lorsque j'(''l;iis à l:i Force, en ^(S^!), une soiisci'iption fut ouverte pour payer mon

\)K L'AliTI^IJU. . vil

11 en est un que mes lecteurs auront nommé d'abord : M. Laffitte. Peut-être ses instances eussent-elles fini par triompher de mes refus, si des malheurs dont la France entière a gémi n'étaient venus mettre un terme h l'infatigable générosité de ce grand et vertueux citoyen, le seul homme de notre temps qui ait su rendre la richesse po])ulaire.

La Révolution de juillet a aussi voulu faire ma fortune; je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il laut être en mesure (le résister. Tous ou presque tous mes amis ont passé au ministère; j'en ai même encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu'ils y sont accrochés par la basque, malgré les efforts qu'ils font pour descendre. J'aurais donc pu avoir part à la distribution des emplois. Malheureusement, je n'ai pas l'amour des sinécures, et tout travail obligé m'est devenu insupportable, hors peut-être encore celui d'expéditionnaire. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc! je faisais de la paresse. Ce défaut m'a tenu lieu de bien des qualités : aussi je le recommande h beaucoup de nos honnêtes gens. Il expose pourtanl à de singuliers reproches. C'est à cette paresse si

amende et les frais de justice. Malgré tous les etluris de mes jeunes amis de la société Aide-toi, le Ciel f aidera, la souscription ne fut pas remplie entièrement, grâce aux mêmes personnes qui ;ivaient empêché la réélection de Maïuiel en 18'24. Je n'ai ])oint su quelle somme il manquait ; mais je n'ai pu ignorer que l'un de nos plus recommandables citoyens, M. Bérard, chez qui la souscription était ouverte, m'acquitta envers \i] fisc. Ce service, au reste, doit me sembler de [leu d'import uice. conq)aré à ceux de tout genre que m'a rendus l'amitié de M. Bérard.

vil PUI^FACK

doiiC(3 que des censeurs rigidos oui allriJjué l'éloigiic- Dîoiil où je ine suis tenu de ceux de mes honorables amis qui oui eu le malheur d'arriver au pouvoir. Faisant trop d'honneur à ce; qu'ils veulent, bien appeler ma l)omie lète, et oubliant trop combien il y a loin du simple bon sens à la science des grandes alTaires , ces censenrs prétendent que mes conseils eussent éclairé plus d'un ministre. A les en croire, [a|)i derrière le fauîeuil de velours de nos hommes d'Iitat, j'aurais conjuré les vents, dissipé les orages et Fait na^cr la France dans un océan de délices. Nous aurions !oiis de la lilterté à l'evendre, ou plutôt à donner, car nous n'en savons pas bien encore le prix. Eh! messieurs mes d(Hix ou trois amis, qui prenez un chansonnier pour un magicien, on ne vous a dmic j>as dit que le pouvoir est une cloche (]ui empêche ceux (jui la mettent en branle d'entendre aucun autre son? Sans doute d(\s ministres consultent quelquefois ceux qu'ils ont sous la main; consulter est un moyen de parler de soi qu'on néglige rarement. Mais il ire sufii l'ait pas de consulter de bonne foi des gens qui conseilleraient de même. Jl fîiudrait encore exécuter; ceci est la part du caractère. Les intentions les plus pures, le patriotisme le plus éclairé, ne le donnent })as toujours. Oui n'a vu de hauts j)ersonnagrs quitter un donneur d'avis avec unr pensée courageuse, et, l'inslant d'après, revenir vers lui, de je ne sais quel lieu de fascination, avec l'embarras d'irn dénienti donné aux résolutions les plus sages? Oh! disent-ils, nous n'y serons plus re-

DE L'AUTEUR. ix

pris! (juelle galère! Le plus honteux ajoute : Je voudrais bien vous voir à ma place. Quand un ministre dit cela, soyez sûr qu'il n'a plus la tête à lui. Cependant il en est un, mais un seul, qui, sans avoir perdu la tête, a répété souvent ce mot de la meilleure fois du monde; aussi ne l'adressait-il jamais à un ami.

Je n'ai connu qu'un homme dont il ne m'eût pas été possible de m' éloigner, s'il fût arrivé au pouvoir. Avec son imperturbable bon sens, plus 11 était propre à donner de sages conseils, plus sa modestie lui faisait rechercher ceux des gens dont il avait éprouvé la raison. Les déterminations une fois prises, il les suivait avec fermeté et sans jactance. S'il en avait reçu l'inspiration d'un autre, ce qui était rare, il n'oubliait point de lui en faire honneur. Cet homme, c'était Manuel, à qui la France doit encore un tombeau.

Sous le ministère emmiellé de M. de Martignac, lorsque, fatigués d'une lutte si longue contre la légitimité, plusieurs de nos chefs politiques travaillaient à la fameuse fusion, un d'eux s'écria : Sommes-nous heureux que celui-là soit mort! C'est un éloge funèbre qui dit tout ce que Manuel vivant n'eût pas fait, à cette époque de promesses hypocrites et de concessions funestes.

Moi , je puis dire ce qu'il aurait fait pendant les Trois-Journées. La rue d'Artois, l'Hôtel de Ville et les barricades l'auraient vu tour à tour, délibérant

ici, se battant là; mais les barricades d'abord, car

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