‹ uvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 3)Chapitre 105 sur 174 · LAIDEUR ET BEAUTÉ · texte numérisé non relu

LAIDEUR ET BEAUTÉ

Air : C'est à mon maître en l'art de plaire.

Sa trop grande beauté m'obsède ; C'est un masque aisément trompeur.

Oui, je voudrais qu'elle fût laide, Mais laide, laide à faire peur.

DU BÉHANGEK. 225

Belle ainsi faut-il que je l'aime !

Dieu, reprends ce don éclatant ; Je le demande à l'enfer même : Qu'elle soit laide, et que je l'aime autant.

A ces mots m'apparaît le diable ; C'est le père de la laideur.

« Rendons-la, dit-il, effroyable ; « De tes rivaux trompons l'ardeur.

« J'aime assez ces métamorphoses.

« Ta belle ici vient en chantant :

« Perles, tombez ; fanez-vous, roses.

« La voilà laide, et tu l'aimes autant. »

« — Laide ! moi ! » dit-elle étonnée. Elle s'approche d'un miroir, Doute d'abord, puis, consternée, Tombe en un morne désespoir.

« Pour moi seul tu jurais de vivre, « Lui dis-je, à ses pieds me jetant : « A mon seul amour il te livie.

« Plus laide encor, je t'aimerais autant. »

Ses yeux éteints fondent en larmes ;

Alors sa douleur m'attendrit.

Ah ! rendez, rendez-lui ses charmes !

« — Soit! » répond Satan, qui sourit.

Ainsi que naît la fraîche aurore,

Sa beauté renaît à l'instant.

Elle est, je crois, plus belle encore, Elle est plus belle, et moi je l'aime autant. ». 29

Vite au miroir elle s'assure Qu'où lui rend bien tous ses appas ; Des pleurs restent sur sa figure, Qu'elle essuie en grondant tout bas.

Satan s'envole, et la cruelle Fuit et s'écrie en me quittant : « Jamais fille que Dieu lit belle « Ne doit aimer qui peut l'aimer autant. »

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