LAIDEUR ET BEAUTÉ
Air : C'est à mon maître en l'art de plaire.
Sa trop grande beauté m'obsède ; C'est un masque aisément trompeur.
Oui, je voudrais qu'elle fût laide, Mais laide, laide à faire peur.
DU BÉHANGEK. 225
Belle ainsi faut-il que je l'aime !
Dieu, reprends ce don éclatant ; Je le demande à l'enfer même : Qu'elle soit laide, et que je l'aime autant.
A ces mots m'apparaît le diable ; C'est le père de la laideur.
« Rendons-la, dit-il, effroyable ; « De tes rivaux trompons l'ardeur.
« J'aime assez ces métamorphoses.
« Ta belle ici vient en chantant :
« Perles, tombez ; fanez-vous, roses.
« La voilà laide, et tu l'aimes autant. »
« — Laide ! moi ! » dit-elle étonnée. Elle s'approche d'un miroir, Doute d'abord, puis, consternée, Tombe en un morne désespoir.
« Pour moi seul tu jurais de vivre, « Lui dis-je, à ses pieds me jetant : « A mon seul amour il te livie.
« Plus laide encor, je t'aimerais autant. »
Ses yeux éteints fondent en larmes ;
Alors sa douleur m'attendrit.
Ah ! rendez, rendez-lui ses charmes !
« — Soit! » répond Satan, qui sourit.
Ainsi que naît la fraîche aurore,
Sa beauté renaît à l'instant.
Elle est, je crois, plus belle encore, Elle est plus belle, et moi je l'aime autant. ». 29
Vite au miroir elle s'assure Qu'où lui rend bien tous ses appas ; Des pleurs restent sur sa figure, Qu'elle essuie en grondant tout bas.
Satan s'envole, et la cruelle Fuit et s'écrie en me quittant : « Jamais fille que Dieu lit belle « Ne doit aimer qui peut l'aimer autant. »