‹ uvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 3)Chapitre 145 sur 174 · LA PAUVRE FEMME · texte numérisé non relu

LA PAUVRE FEMME

Air de mon Habit ou d'Arlstippe.

Il neige, il neige, et là, devant l'église,

Une vieille prie à genoux.

Sous ses haillons, où s'engouffre la bise,

C'est du pain qu'elle attend de nous.

Seule, à tâtons, au Parvis Notre-Dame,

Elle vient, hiver comme été.

Elle est aveugle, hélas ! la pauvre femme

Ah! faisons-lui la charité!

Savez-vous bien ce que fut cette vieille

Au teint hâve, aux yeux amaigris?

D'un grand spectacle autrefois la merveille,

Ses chants ravissaient tout Paris.

Les jeunes gens, dans le rire ou les larmes,

S'exaltaient devant sa beauté.

Tous ils ont dû des rêves à ses charmes :

Ah ! faisons-lui la charité!

Combien de fois, s'éloignant du théâtre

Aux pas pressés de ses chevaux, Elle entendit une foule idolâtre

La poursuivre de longs bravos !

Pour l'enlever au char qui la transporte,

Pour la rendre à la volupté, Que de rivaux l'attendent à sa porte!

Ah! faisons lui la charité!

Quand tous les arts lui tressaient des couronnes,

Qu'elle avait un pompeux séjour !

Que de cristaux, de bronzes, de colonnes

Tributs de l'amour à l'amour!

Dans ses banquets que de muses fidèles

Au vin de sa prospérité!

Tous les palais ont leurs nids d'hirondelles :

Ah ! faisons-lui la charité !

Revers affreux! un jour la maladie Eteint ses yeux, brise sa voix ,

Et bientôt, seule et pauvre, elle mendie

Où depuis vingt ans je la vois.

Aucune main n'eut mieux l'art de répandre

Plus d'or, avec plus de bonté, Que cette main qu'elle hésite à nous tendre :

Ah ! faisons-lui la charité !

Le froid redouble, ô douleur ! ô misère !

Tous ses membres sont engourdis.

Ses doigts ont peine à tenir le rosaire

Qui l'eût faire sourire jadis.

Sous tant de maux, si son cœur tendre encore

Peut se nourrir de piété, Pour qu'il ait foi dans le ciel qu'elle implore,

Ah ! faisons-lui la charité !

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