‹ uvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 3)Chapitre 147 sur 174 · ADIEU, CHANSONS · texte numérisé non relu

ADIEU, CHANSONS

Air du Tailleur et la Fée, ou d'Agéline.

Pour rajeunir les fleurs de mon trophée,

Naguère encor, tendre, docte, ou railleur,

J'allais chanter, quand m'apparut la fée

Qui me berça chez le bon vieux tailleur.

c< L'hiver, dit-elle, a soufflé sur ta tèle :

« Cherche un abri pour tes soirs longs et froids.

« Vingt ans do lutte ont épuisé ta voix, « Qui n'a chaulé qu'au bruit de la tempête. » Adieu, chansons' mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait : l'aquilon a grondé.

« Ces jours sont loin, poursuit-elle, où ton Ame,

« Gomme un clavier, modulait tous les airs ;

« Où la gaîté, vive et rapide flamme,

a Au ciel obscur prodiguait ses éclairs.

« Plus rétréci, l'horizon devient sombre ;

« Des gais amis le long rire a cessé :

« Combien là-bas déjà t'ont devancé !

« Lisette même, hélas! n'est plus qu'une ombre. »

Adieu, chansons! mon front chauve est ridé.

L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

« Bénis ton sort : par toi la poésie

« A d'un grand peuple ému les derniers rangs;

« Le chant, qui vole à l'oreille saisie,

« Souffla tes vers, même aux plus ignoranls.

« Vos orateurs parlent à qui sait lire;

« Toi, conspirant tout haut contre les rois,

« Tu marias, pour ameuter les voix,

« Des airs de vielle aux accents de la lyre. »

Ailioq, chansons! mon front chauve est ridé.

L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

« Tes traits aigus, lancés mu trône même, « En retombant aussitôt ramassés, « De près, de loin, par te peuple qui t'aime, « Volaient en cœur, jusqu'au but relancés.

DE BÉRANGEK. 527

« Puis, quand ce trône ose brandir son foudre, « De vieux fusils rabattent en trois jours. « Pour lous les coups tirés dans son velours « Combien ta Muse a fabriqué de poudre ! » Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

« Ta part est belle à ces grandes journées, « Où du butin tu détournas les yeux; « Leur souvenir, couronnant tes années, « Te suffira, si tu sais être vieux.

« Aux jeunes gens racontes-en l'histoire; « Guide leur nef, instruis-les de recueil. « Et de la France un jour font-ils l'orgueil? « Va réchauffer ta vieillesse à leur gloire. » Adieu, chansons! mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

Ma bonne fée, au seuil du pauvre barde, Oui, vous sonnez la retraite à propos.

Pour compagnon bientôt dans ma mansarde J'aurai l'oubli, père et fils du repos. Mais à ma mort, témoins de notre lutte, De vieux Français se diront l'œil mouillé : Au ciel, un soir, cette étoile a brillé; Dieu l'éteignit longtemps avant sa chute. Adieu, chansons! mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait; l'aquilon a grondé.

Page 1