LE VIEUX SERGENT
18 23 Aik : Dis-moi, soldat, dis-moi, l'en souviens-tu?
Près du rouet de sa fille chérie Le vieux sergent se distrait de ses maux El, d'une main que la balle a meurtrie, Berce en riant deux petits-fils jumeaux.
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Assis tranquille au seuil du toit champêtre,
Son seul refuge après tant de combats,
Il dit parfois : « Ce n'est pas tout de naître;
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »
Mais qu'entend-il? le tambour qui résonne;
Il voit au loin passer un bataillon ;
Le sang remonte à son front qui grisonne :
Le vieux coursier a senti l'aiguillon.
Hélas ! soudain tristement il s'écrie :
« C'est un drapeau que je ne connais pas.
« Ah! si jamais vous vengez la patrie,
c< Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!
« Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, « Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleur us, « Ces paysans, fils de la République, « Sur la frontière à sa voix accourus ? « Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, « Tous à la gloire allaient du même pas. « Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. « Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!
« De quel éclat brillaient dans la bataille
« Ces habits bleus par la Victoire usés !
« La Liberté mêlait à la mitraille
« Des fers rompus et des sceptres brisés.
« Les nations, reines par nos conquêtes,
« Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.
« Heureux celui qui mourut dans ces fêtes !
« Dieu! mes enfants, vous donne un beau trépas!
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(( Tant de vertu trop tôt fut obseurcie :
« Pour s'anoblir nos chefs sorlent des rangs ;
« Par la cartouche encor toute noircie,
« Leur bouche est prête à flatter les tyrans.
« La Liberté déserte avec ses armes.
« D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras;
« A notre gloire on mesure nos larmes.
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »
Sa fille alors, interrompant sa plainte,
Tout en filant lui chante à demi-voix
Ces airs proscrits qui, les frappant de crainte,
Ont en sursaut réveillé tous les rois.
« Peuple, à ton tour, que ces chants te réveillent :
« Il en est temps! » dit-il aussi tout bas.
Puis il répète à ses fils qui sommeillent :
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! »