‹ uvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 3)Chapitre 43 sur 174 · LE VIEUX SERGENT · texte numérisé non relu

LE VIEUX SERGENT

18 23 Aik : Dis-moi, soldat, dis-moi, l'en souviens-tu?

Près du rouet de sa fille chérie Le vieux sergent se distrait de ses maux El, d'une main que la balle a meurtrie, Berce en riant deux petits-fils jumeaux.

l z y j s u a si fâ & [i jvj ir

il l'.iliu-ur

Assis tranquille au seuil du toit champêtre,

Son seul refuge après tant de combats,

Il dit parfois : « Ce n'est pas tout de naître;

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

Mais qu'entend-il? le tambour qui résonne;

Il voit au loin passer un bataillon ;

Le sang remonte à son front qui grisonne :

Le vieux coursier a senti l'aiguillon.

Hélas ! soudain tristement il s'écrie :

« C'est un drapeau que je ne connais pas.

« Ah! si jamais vous vengez la patrie,

c< Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!

« Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, « Aux bords du Rhin, à Jemmape, à Fleur us, « Ces paysans, fils de la République, « Sur la frontière à sa voix accourus ? « Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, « Tous à la gloire allaient du même pas. « Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. « Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!

« De quel éclat brillaient dans la bataille

« Ces habits bleus par la Victoire usés !

« La Liberté mêlait à la mitraille

« Des fers rompus et des sceptres brisés.

« Les nations, reines par nos conquêtes,

« Ceignaient de fleurs le front de nos soldats.

« Heureux celui qui mourut dans ces fêtes !

« Dieu! mes enfants, vous donne un beau trépas!

ir. 12

(( Tant de vertu trop tôt fut obseurcie :

« Pour s'anoblir nos chefs sorlent des rangs ;

« Par la cartouche encor toute noircie,

« Leur bouche est prête à flatter les tyrans.

« La Liberté déserte avec ses armes.

« D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras;

« A notre gloire on mesure nos larmes.

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »

Sa fille alors, interrompant sa plainte,

Tout en filant lui chante à demi-voix

Ces airs proscrits qui, les frappant de crainte,

Ont en sursaut réveillé tous les rois.

« Peuple, à ton tour, que ces chants te réveillent :

« Il en est temps! » dit-il aussi tout bas.

Puis il répète à ses fils qui sommeillent :

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! »

Page 1