‹ Œuvres complètes de P.J. de Béranger :Chapitre 32 sur 129 · LA DOUBLE IVRESSE · texte numérisé non relu

LA DOUBLE IVRESSE

Air : Que ne suU-je ia fougère!

Je reposais sous l'ombrage, Quand Nœris vint m'éveiller :

Je crus voir sur son visage Le feu du désir briller.

Sur son front Zéphire agite La rose et le pampre vert, Et de son sein qui palpite Flotte le voile entr'ouverl.

Un enfant qui suit sa trace (Son frère, si je Ten crois) Presse, pour remplir sa lasse^ Des raisins entre ses doigts.

Tandis qu'à mes yeux la belle Chante et danse à ses chansons, L*enfant, caché derrière elle.

Mêle au vin d'affreux poisons.

DE BÉRANGEH. 71

Nœris prend la tasse pleine, Y goûte, et vient me Toffrir.

Ah ! dis-je, la ruse est vaine :

Je sais qu*on peut en mourir.

Tu le veux, enchanteresse; Je bois, dussé-je, en ce jour,

Ivre de Champagne, Je bats la campagne, Et vois de Cocagne Le pays charmant.

Terre chérie, Sois ma patrie :

Qu*ici je rie

Du sort inconstant.

Pour moi tout change Bonheur étrange !

Je bois et mange

Sans un sou comptant.

Mon appétit s'ouvre, Et mon œil découvre fucs portes d^un Louvre En tourte arrondi.

J*y vois de gros gardes Cuirassés de bardes.

Portant hallebardes De sucre candi.

Bon Dieu! que j\aime Ce doux système!

Les canons même

De sucre sont faits.

Belles sculptures, Biches peintures En confitures

Ornenl les hnffels.

DE BÉRANGEU.

Pierrots et Paillasses, Beaux esprits cocasses, Charment sur les places Le peuple ébahi, Pour qui cent fontaines,

La table est mise, La chair exquise; Que Ton se grise :

Oue de irofiruettes !

Déjà les eaux Tenlèvent au rivage Que doucement elle fuit pour toujours.

Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours.

Déjà le Sort a soufflé dans les voiles; Déjà TEspoir prépare les agrès, Et nous promet, à Téclat des étoiles, Une mer calme et des vents doux et frais. Fuyez, fuyez, oiseau d'un noir présage:

Cette nacelle appartient aux Amours.

Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours.

Au mât propice attachant leurs guirlandes, Oui, les Amours prennent part au travail. Aux chastes Sœurs on a fait des offrandes, Et r Amitié se place au gouvernail.

Bacchus lui-même anime Téquipage, Qui des Plaisirs invoque le secours.

Nous qui voyons commencer le voyage, Par nos chansons égayons-en le cours.

Qui vient encor saluer la nacelle?

C*est le Malheur bénissant la Vertu, Et demandant que du bien fait par elle Sur cet enfant le prix soit répandu.

Autant de vœux dont retentit la plage Sûi*s que jamais les dieux ne seront sourds. Nous qui voyons commencer le voyage.

Par nos chansons égayons-eh le cours.

Bon!

lia farira dondaine,

Gai!

La farira donde.

Acteurs très-profonds, Sujets de disputes, Messieurs les bouffons.

Soufflez dans vos flfttes.

Bon!

La farira dondaine,

Gai!

La farira dondé.

Et vous, gens de Tari, Pour que je jouisse, Quand c*est du Mo/arl, Que Ton m'avertisse.

Boni La farira dondaine,

Gai!

La farira dondé.

Nature n'est rien; Mais on recommande Goût italien Et grâce allemande.

Bon!

La farira dondaine,

Gai!

La farira dondé.

La bouche pleine, osez-vous bien Chanter l'Amour, qui vil de rien !

A Taspect de vos barbes grasses.

D'effroi vous voyez fuir les Grâces:

Ou, de truffes en vain gonflés, Près de vos belles vous ronflez.

L'embonpoint même a dû parfois vous nuire. Ah! pour étouffer, n'élouffons que de rire; N'étouffons, n'étouffons que de rire.

Vous n'exaltez, maîtres gloutons.

Que la gloire des marmitons.

Méprisant l'auteur humble et maigre Qui mouille un pain bis de vin aigre, Vous ne trouvez le laurier bon Que pour la sauce et le jambon.

Chez des Français quel étrange délire!

Ah! pour étouffer, n'étouffons que de rire; N'étouffons, n'étouffons que de rire.

Poui' goûter à point chaque mets, A table ne causez jamais ; Chassez-en la plaisanterie :

Trop de gens, dans notre patrie.

De ses charmes étaient imbus; Les bons mots ne sont qu'un abus.

Pourtant, messieurs, permettez-nous d'en dire. Ah! pour étouffer, n'étouffons que de rire; N'étouffons, n'ctoufFons que de rire.

DE BÉRANGEU. 81

Français, dînons pour le dessert :

L'Amour y vient, Philis le sert; Le bouchon part, Tesprit pétille; La Décence même y babille, Et par la Gaieté, qui prend feu, Se laisse coudoyer un peu.

Heureux que Bacchus nous rassemble Pour trinquer à ce gai repas!

Amis, c'est le dieu que j'implore; Par lui mon cœur est affermi.

Buvons gaiement, buvons encore :

Autant de pris sur l'ennemi !

Mes créanciers sont des corsaires Contre moi toujours soulevés.

J'allais mettre ordre à mes affairons, Quand j'appris ce que vous savez.

Gens que l'avarice dévore, Pour votre or soudain j'ai frémi.

Prêtez-m'en donc, prêtez encore :

Autant de pris sur l'ennenui !

Je possède jeune maîtresse, Qui va courir bien des dangers.

Au fond, je crois que la traîtresse Désire un peu les étrangers.

Certains excès que l'on déplore Ne l'épouvantent qu'à demi.

Mais cette nuit me reste encore :

Autant de pris sur l'ennemi!

Amis, s'il n'est plus d'espérance, Jurons, au risque du trépas, Que pour l'ennemi de la France Nos voix ne résonneront pas.

Mais il ne faut point qu'on ignore Qu en chantant le cygne a fini.

UE BÉRANGEli. 85

Toujoui-s Français, chanlons encore :

Autant de pris sur Tennemi !

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