‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 105 sur 199 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Naplet, le 3 I907.

Vous devriez songer, Madame, à ce que je vous ai dit hier, et vous souvenir un peu de mol. Je

' Qinrtkr-mtillrc du r^lSimeot.

* A Strasbourg, l»03-

LET1;RES INEDITES,

veux que la chose eu clle-raémc vous soit indifférente ; raais le plaisir de faire plaisir, n’est-cc

doue rien? Entre nous, allons, j'y consens

Cela ne vous fait ni chaud ni froid, ni bien ni mal ; belle raison [wur dire non, quand on vous prie. Fi 1 n’avej!-vous point de huate de vous faire demander deux fois des choses qui coûtent si peu, comme disait Gaussin, et pour lesquelles, apres tout , vous n’avez aucune répugnance ?

[Courier avait, depuis un mois, l'ordre de quitter rariiiée et d'aller joindre son régiment à Vérone. Mais au lieu de s'y rendre, il s'établit à Résina, près de Porlici, pour terminer dans la solitude sa traduction de Xenophon. Il y demeura deux mois, revint ensuite passer quelques jours à ^aples, et partit enlin pour Rome dans les premiers jours de deeembrr. ]

A MADAME PIGALLE

A t.ii4.e.

Rrsina, pr» Porlici, le I*' no\pmbiT IH07.

Vos lettres sont rares, chère cousine; vous faites bien, je m'y accoutumerais, et je ne pourrais plus m'en passer. Tout de bon je suis en colère; vos douceurs ucm'apaisent point. Comment, cousine, deiniis trois ans voilà deux fois que vous m’iH’rivezl eu vérité, mamzelle Sophie... Mais quoi I si je vous querelle , vous ne m'écrirez plus du tout. Je vous pardoime donc, crainte de pis.

Oui sûrement je vous conterai mes aventures bonnes et mauvuiscs, tristes et gaies, car il m'en arrive des unes et des autres, laisse z-nous faire, cousine, on vous en donnera de tonies tes façons. C’est un vers de la Fontaine; demandez à Volsard. Mon Dieu! m'allez-vous dire, on a lu la Fontaine ; on sait ce que c'est que le Curé et le Mort. Eh bien , pardon. Je disais donc que mes aventures sont diverses, mais toutes curieuses, intéressantes ; il y a plaisir à les entendre , et [rlus encore, je m’imagine, à vous les conter. C'est une expérience que uous ferons au coin du feu queliiue jour. J'en ni pour tout un hiver. J'ai de quoi vous amuser, et par eonsé<iuent vous plaire, sans vanité, tout ce temps-là; de ejuoi vous attendrir, vous faire rire, vous faire peur, vous faire dormir. Mais pour vous écrire tout, nhl vraiment vous plaisantez ; madame Radcliffe n'y sufürait l>as. Cependant je sais que vous n'aimez pas à être refusée ; et comme je suis complaisant , quoi qu'on en dise, voici, en attendant, un |K'lit échantillon de mon histoire ; mais c'esi du noir, pre-

nez -y garde. Ne lisez pas cela en vous couchant, vous en rêveriez, et pour rien au monde je ne voudrais vous avoir donné le cauchemar.

Un jour je voyageais en Calabre. C'est un pays de méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne, et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long; suflit qu'ils nous haïssent à mort, et qu’on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains. J'avais pour com|)agnon un jeune homme d'une figure... ma fui , comme ce monsieur que nous vîmes au Uincy ; vous en souvenez-vous 7 et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'est la vérité. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices, nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine; mon camarade allant devant, un sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute ; devais-je me fler à une tête de vingt ans? Nous cherchâmes , tant qu'il lit jour, notre chemin à travers ces bois ; mais plus nous cherchions, plus nous nous perdions, et U était nuit noire quand nous arrivâmes près d’une maison fort noire. .Nons y entrâmes, non sans soupçon, mais comment faire? U nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se lit pas prier ; nous voila mangeant et buvant, lui du moins, car pour moi J'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hûtes avaient bien mines de charbonniers ; mais la maison , vous l'eussiez pri.se pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils , pistolets, sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisaisaussi. Mon eamarade, au contraire ; il était de la famille , il riait , il causait avec eux ; et par une imprudence quej'aurais dû prévoir (mais quoi I s'il était écrit...). Il dit d'abord d'où nous venions, oû nous allions , qui nous étions ; Français , imaginez un peu ! chez nus plus mortels ennemis, seuls, égarés, si loin de tout secours humain I et puis, |K)ur ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il lit le riche , promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain , ce qu'ils voulurent. Enfin , il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin , qu'on la mit au chevet de son lit ; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah ! jeunesse ! jennesse ! que votre âge est à plaindre ! Cousine, on crut que nous portions les diamants de la couronne : ce qu'il y avait qui lui causait tant de souci dans cette valise , c’étaient les lettres de sa maitresse.

Iæ souper fini on nous laisse ; nos hôtes couclmient ru bas, nous dans la chambre haute ou

KCUIl'ES DE FRANCE ET DTTAI.IE.

nous avions maiiyé; uii« soupente élevée de sept à huit pieds , ou ion montait par une écheiie , e'était lit le eouclicr qui nous attendait, espèce de nid , dans lequel on s'introduisait en rampant sous des soiives eluargées de provisions pour toute i'année. Mon camarade y grimpa seui , et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise. Mol, déterminé à veilier, je lis hon feu, et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquiilement, et je commençais à me rassurer, quand sur i'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-dessous de moi notre hôte et safemme parler et sedisputer ; et prêtant l'oreille parla cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : Eh bien! enfin voyant, faut-il les tuer tous deux? A quoi la femme répondit : Oui. Et je n'entendis pius rien.

Que vous dirai-je? je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre ; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu I quand j'y pense encore !.... Nous deux presque sans armes , contre eux douze ou quinze qui en avaient tant I Et mon camarade mort de sommeil et de fatigue I L'appeler, faire du bruit , je n'osois; m'échapper tout seul, je ne pouvais; la fenêtre n'était guère haute , mais en bas deux gros dogues hurlant comme des loups. . . En quelle peine je me trouvais , imoginez-le si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure qui fut long, j'entends sur l'escalier quelqu'un, et, par les fentes de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main , dans l'autre un de ses grands contcaux. Il montait, sa femme après lui; moi derrière la porte : il ouvrit; mais avant d'entrer il posa la lampe que sa femme vint prendre; puis il entre pieds nus, et clic de dehors lui disait à voix basse, masquant a> ec scs doigts le trop de lumière de la lampe : Doucement , va doueement. Quand il fut à l'échelle, il monte, son couteau dans les dents, et venu a la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte , d'une main il prend son couteau, et de l'autre .\hl cousine Il saisit un jambon qui pendait au plan-

cher, en coupe une tranche , et se retire comme il était venu. I-a porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul a mes réflexions.

Dès que le jour parut, toute la famille à grand bndt vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger : on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie , dont il fallait , dit nuire hôtesse , emporter l'un et manger l'autre. En

les voyant, je compris enflii le sens de ees terribles mots : faut-it les tuer tous deux ? Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signillait.

Cousine, obligez-moi : ne contez point celte histoire. D'ahord , comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle , et puis vous me la gâteriez.Tenez , je ne vous flatte point ; c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce rée-it. Moi, sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour h>s contes à faire peur. Mais vous, voulez-vous conter? prenez des sujets qui aillent à votre air. Psyché , par exemple.

Aü MINISTRE DE LA GUERRE,

k S&rL£S.

Naples, le 2G novembre Ii»û7.

Monseigneur, depuis six mois je redemande à .M. Boismon, caissier de l'artillerie, l,GOO fr.qiic je lui ai conflés à titre de dépôt. Il prétend retenir cette somme par ordre du général Dedon , à cause de certains frais de bureau touchés par moi il y a quatre ans, et qui, dit-il, ne m'étaient point dus. Premièrement je nie le fait : je n'ai jamais touché de frais de bureau que sur des ordonnances particulièresdiiministrede la guerre.

Mais quand ce qu'il dit serait vrai , fùssê-je débiteur de cent mille francs à la caisse de l'artillerie, il n'en scraitpasmoiusobligédemcremettre . a ma première réquisition le dépôt dont il s'est chargé. Je ne suis point en compte avec la caisse. L'autorité du général est nulle dans cette affaire.

En un mot, ce n'est point à la caisse, mais à .M. Boismon que j'ai confié mon argent , et II n'en doit de compte qu'à moi.

Il allègue une autre excuse qui me paraît plus plausible. Quoiqu'il ait le titre de caissier, la caisse n'est pas en son pouvoir; elle est, dit-il , chez le général, dans sa chambre; il en a les clefs; et par conséquent, lui caissier, ne peut me rendre mon argent, que le général n'y consente , à quoi il n'est pas disposé.

Est-ce ma faute à moi, Monseigneur, si le caissier n’a pas la caisse ? Pouvais-je faire ces distinctions et deviner que M. Boismon était caissier pour prendre mon argent, mais non pas pour me le rendre? Je laisse ces subtilités à ceux qui en ont le profit.

Enfin , vous voyez. Monseigneur, que le général Dedon couche avec mon argent. Le ravoir à son insu , cela est fort difficile. J’ai fait ce que j’ai pu , et j'y renonce. Obtenir qu'il me le rende n'est possible qu'à vous. Monseigneur, et je sup-

is.

LETTRES INEDITES,

plie Votre Excellence de vouloir bien s'employer à celle bonne œuvre.

A M. DE SAIXTE-CUOl.X,

A rAKIS.

Na]iloA , le 2“ Dovenibre IR07.

Monsieur, vous me ravissez en m’apprenant (pic votre besogne avance, et (pie vous fies résolu de ne la point (piilter (jiie vous ne l'ayez mise il (in. Voilà parler comme il faut. Vous voulez qu'on vous encourage. J'y ferai mon devoir, soyez-cn sûr, me prornettant pour moi, de ce nouveau travail, autant de plaisir que m'en fit votre première édition. Il n'y avait que vous. Monsieur, qui pussiez n'en être pas entièrement satisfait, et faire voir au public qu'il y manquait ipielipie chose.

Ma prtiledrâlerir, dont vous me demandez des nouvelles, est assez dégros.sie. J'en suis à l'épiderme. C’est là le point justement où se voit la différence du sculpteur au tailleur de pierres. Ce texte a des délicates-ses bien difficiles à rendre, et notre maudit patois me fait donner au diable.

Ne me vantez point votre héros'; il dut sa gloire nu siècle dans lequel il parut. Sans cela, qu’nvnit-il de plus que IcsGcngis-Kan, les Tamerlan?Bon soldat, bon capitaine, mais cirs vertus sont communes. Il y a toujours dans une armée cent officiers capables de la bien commander ; un prince même y réussit, cl ce que fait bien un prince, tout le monde le peut faire, (tuant à lui , il ne fit rien qui ne se fût fait sans lui. liien avant (|U'il fût né, il était dé-cidé que la Grèce prendrait l'Asie. Surtout gardez-vous, je vous prie, de le comparer à Cé'sar, (|ui était autre chose qu'un donneur de batailles. Le viHre ne fonda rien. Il ravageait toujours, et s'il n'était ptLs mort il ravagerait eneorc. Fortune lui livra le monde, qu'en sut-il faire? ne me dites pas, s'il eut vécttf car il devenait de jour en jour plus féroce et plus ivrogne.

J'ai ici à ma disposition une bonne bibliothè- (pie , et ce m'est un grand secours pour la petite bagatelle que je vous destine. Monsieur. Cependant il me manque encore des outils pour enlever certains noeuds. Il faudrait être à l'aris, et y être de loisir, deux ehoses à moi difficiles.

Vous avez grande raison de me dire, quittez ce rit métier. Vous me parlez sagement , et je ne veux pas non plus faire comme Molière, à ipii toute sa vie ses amis en dirent autant. Il était ,

* Alexandre te Grand.

lui , chef de sa troupe ; mol , je mouche les chandelles. Ne croyez pas pourtant , Monsieur, que j'y aie perdu tout mon temps; j’y ai fait de bonnes études , et je sais à prissent des choses qu’on n’apprend point dans les livres.

Je me rapproche de vous de deux cents lieues.

Je vais bientôt à Milan.

[A Rome, Courier retrouva d’anciens amis, avec lesquels il demeura quinze jours, M. d’Agincoiirt, l’abbé Marini , madame Dionigi. Il s’arrêta aussi à Florence pour voir les bibliothèques , et visiter àl. Akerblad, savant Suédois dont il sera question plus tard. Enfin, il arriva à Vérone à la fin de janvier. On l'y attendait depuis près de six mois, et il y trouva une lettre du ministre de la guerre qui le mettait aux arrêts et ordonnait ia retenue d'une partie de ses appointements.]

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