‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 22 sur 199 · DE LA PAROISSE DE VÉRETZ (DÉPARTEMENT DINDRE-ET-LOIRE · texte numérisé non relu

DE LA PAROISSE DE VÉRETZ (DÉPARTEMENT DINDRE-ET-LOIRE

On recommande à vos prières le nommé Paul- Louis , vigneron de la Cliavonniere , bien connu dans cette paroisse. Le pauvre homme est en grande peine, ayant eu le malheur d'irriter contre lui tout ce (jui s’appelle en France courtisans, serviteurs, flatteurs, adulateurs, complaisants, flagorneurs et autres gens vivant de bassesses et d'intrigues, lesquels sont au nombre, dit-on, de quatre ou cinq cent mille, tous enrégimentes sous diverses enseignes et déterminés à lui faire un mauvais paiti; car ils l'accusent d’avoir dit, en taillant sa vigne :

Qu’eu.v, gens de cour, sont à nous autres, gens de travail et d’industrie, cause de tousinauv;

Qu'ils nous dé{ioulllent, nous dévorent au nom du roi , qui n’en peut mais ' ;

Que les sauterelles, la grêle, les chenilles, le charançon ne nous pillent pas tous les ans, au lieu que lesdits courtisans des hautes einsscs s'abattent sur nous chaque année, au temps du budget, enlèvent du produit de nos champs le plus clair, le plus net, le meilleur et le plus beau, dont bien fâche audit seigneur roi, qui n’y i>eut apporter remède ■ ;

Que tous ces impôts , qu’on lève sur nous en tant de façons , vont dans leur poche et non pus dans celle du roi étant par eux seuls inventés, accrus, multipliés chaque jour à leur profit comme au duranaage du roi non moins que des sujets*;

Que lesdits courtisans veulent manger Chambord et le royaume et nous, et le peuple et le roi devant lequel ils se prosternent, se disant dévoués a sa personne * ;

Que les princes sont bons, charitables, humains, sccourables à tous et l)ien intentionnés'’; mais qu’ils vivent entourés d’une mauvaise valetaille’ qui les sépare de nous, et travaille sans cesse à corrompre eux et nous;

• Vojtei P.1K, «0, — • ï lluj , /s,,/. i

— V pas sa. - 7 ma.

Que c'i’st la un grand mal , et que , pour y remédier, il serait bon d'elever les princes nu collège, loin desdits courtisans', comme on voit à Paris le jeune duc de Chartres, enfant qui promet d 'être (|uclque jour un homme de bien , et dont on espère beaucoup;

Que par ce moyen lesdits princes, instiuits a légal de leurs sujets, élevés au milieu d’eux, parlant la même langue, s’entendraient avec eux contre lesdits gens de cour, et peut-être parviendraient à dél ivrer le monde de cette engeance |ierverse, détestable, maudite;

Qu’ainsi, on ne verrait plus ni Saint-Bartlielemy, ni Frondes, ni Dragonuades, ni révolutions, contre-révolutions ' , qui , apres force coups et grand massacre de gens, tournent toutes nu profit de la susdite valetaille;

Qu’un tel amendement aux choses de ce monde, bien loin d’être impossible*, comme quelquesuns le croient, se fait quasi de soi , sans qu’on y prenne garde ; que le temps d’à présent vaut mieux que le passé; que princes et sujets sont meilleurs qu’autrefois* ; qu’il y a parmi nous moins de vices, plus de vertus; ce qui tend à insinuer calomnieusement , contre toute vérité, que même les courtisans, exerçant près des rois i'artdc la flagornerie , sont maintenant moins vils, moins lâches, moins dévoués, nuiius lideles au trésor que ne furent leurs devanciers.

Et pour conclusion, que les princes, lus princes, sont les seuls bons, airaalile.-, avec qui l’on puisse vivre. Que les autres connus sous les noms de héros ou princes d’aventure , ne valent rien du tout. Que nous en avons vu * montrer une insolence à nulle autre pareille, et que ceux qui les flattaient valaient encore moins, aisHres aujourd’hui de la légitimité, prêts à verser pour elle leur sang, etc.

Lesquelles pro|iosiliuns seaiidalcuses , impies et révolutionnaires, auraient été par lui recueillies ,

* Vo\r/|K»ÿ. ôü. — * ^ pay. M.— * /fcif/. —

AUX a:sies uévotes de la paroisse de veretz.

mises en lumière dans un pamphlet intitulé : J Simple Discours, espece de factum pour les | princes contre les courtisans, saisi par la police i comme contraire aux pensions , gratilications et dilapidations de la fortune publique; poursuivi par M . le procureur du roi, comme propre à éclairer lesdits princes et rois sur leurs vrais intérêts.

Tels sont les principaux griefs articulés contre Paul-Louis par les syndics du corps de la flagornerie, Siméon, Jacquinot de Pampelune et autres, poursuivant en leur nom, et comme fondés de pouvoir de la corporation.

Et ajoutent lesdits syndics, aux charges cidessus énoncées, qu'en outre Paui-Louis, voulant porter atteinte à la bonne renommée dont jouissent dans le monde Icsdites gens de cour, aurait mal à propos , sans en être prie, conté a tout venant les histoires oubliées de leurs pères etgrandspéres, rappelé les aventures de leurs chastes grand'méres, en donnant à entendre que tous chiens chassent de race , et autres discours pleins tle malice et d'imitosture.

Et que, par maints propos plus coupables encore, subversifs de tout ordre et de toute morale, comme de toute religion , il aurait essayé de troubler aucunement lesdites gens de cour dans l'antique, légitime cl juste irosscssion ou ils sont, de toustemps, de partager entre eux les revenus publics, le produit des imi)ôts, dont l'objet principal , ainsi que chacun le sait , est d'entretenir la jmresse et d'encourager la bassesse de tous les fainéants du royaume.

A raison dc((uoi ils ont cité et personnellement ajourné ledit Paul-Louis à comparoir devant les assises de Paris , comme ayant offensé ta morale publique, en racontant tout haut ce qui se passe cher, eux , el la personne du Roi ’ dans celle des courtisans : le tout conformément à l'article connu du titre... de la lui... du code des gens de cour. Commençant par ces mots : Qui n’aime pas Collin, n'eslime point son Roi, etc.

Et doit en conséquence ledit Paul, ci-devant

* Vo)« le rtuuisUoire sisnC Jaetmim)! Pauiprluiie t»Se S7.

canonnier à cheval, aujourd'hui vigneron, laboureur, bûcheron , etc. etc. comparoir eu (icrsonne aux assises de Paris, le 27 du présent mois, pour s'ouir eundamuer à faire aux courtisans, faluéants, intrigants, réparation publique et amende honorable, déclarant qu'il les tient pour valets aussi bons, aussi bas, aussi vils, aussi rampants que furent oneques leurs pères et prédécesseurs; qu’à tort et méchamment il a dit le contraire ; et en même temps confesser, la hart au cou, la torche au poing , que le passé seul est bon , que 1e présent ne vaut rien , n'a Jamais rien valu , ne vaudra jamais rien; qu'autrefois il y eut d'honnétes geus et des meeurs; mais qu'aujourd'hui les femmes sont toutes débauchées , les enfants tous nis de coquettes, garnements tous nos jeunes gens , et nous marauds à pendre tous, si Bellart faisait son devoir.

Après quoi ledit Paul sera détenu et conduit cs-prisons de Paris, pour y apprendre à vivre et faire pénitence, sous la garde d'un geélicr gentilhomme de nom et d'armes, qui répondra de sa personne aussi longtemps qu'il eonvieudra pour l'entière satisfaction desdits courtisans, gens de cour, flatteurs, flagorneurs, flagornant par tout le royaume , etc. etc.

Voilà, mes chers amis, en quelle extrémité se trouve réduit le bonhomme Paul , que nous avons vu faire tant et de si bons fagots dans son bois de l.arçai, tant de beau sainfoin dans son champ de la Chavonnière; sage s'il n’eût fait autre chose 1 On l'avait maintes fois averti que sa langue lui attirerait quelque méchante affaire; mais iln’cn a tenu compte. Dieu sans doute le voulant châtier, afin d'instruire ses pareils , qui ne se peuvent emiiécher de crier quand on les écorche. Le voilà mis en jugement et condamné, ou autant vaut. Car vous savez tous comme il est chanceux en proci-s. Chaque fois qu’on le volait ici , c’était lui qui payait l’amende. Et de fait , se peut-il autrement? Il ne va pas même voir les juges! Prions Dieu pour lui, mes amis, et que sou exemple nous apprenne à ne Jamais dire ce que nous pensons des gens qui v ivent à nos dépens.

PROCÈS DE PAUL-LOUIS COURIER

Assezde gens connaissent la brochure intitulée : Simple Discours. lorsqu'elle parut, on la lut ; et déjà on n'y pensait plus , quand le gouvernement s'avisa de réveiller l'attention publique sur cette bagatelle oubliée , en persécutant son auteur qui vivait aux champs , loin de Paris. Le pauvre homme , étant à labourer un jour, reçut un long papier, signé Jacquinnt Pampelune, dans lequel on l'accusait d'avoir offensé la morale publique , en disant que la cour autrefois ne vivait pas exemplairement; d'avoir en même temps offensé la personne du roi , et , de ce non content, provoqué à offenser ladite personne. A raison de quoi Jacquinot proposait de le mettre en prison et l'y retenir douze années ; savoir : deux ans pour la morale , cinq ans pour la personne du roi , et cinq pour la provocation. Si jamais homme tomba des nues, ce fut Paul-Louis , à la lecture de ce papier timbré. Il quitte ses bœufs, sa charrue, et s'en vient courant à Paris, ou il trouve tous ses amis non moins surpris de la colère de ce monsieur de Pampelune , et en grand émoi la plupart. Il n'alla point voir Jacquinot, comme lui conseillaient quelques-uns , ni le substitut de Jacquinot , qu'on lui recommandait de voir aussi , ni le président , ni tes juges, ni leurs suppléants, ni letus clercs, non qu'il ne les crût honnêtes gens et de fort bonne compagnie, mais c'est qu’il n’avait point envie de nouvelles connaissances. Il se tint coi ; il attendit, et bientôt il sut que Jacquinot, ayant dù premièrement faire approuver son accusation par un tribunal, ne sais quel, les juges lui avaient rayé l'offense à la personne du roi et la provocation d'offense. C'était le meilleur et le plus beau de son papier réquisitoire ; chose fâcheuse pour Pampelune; bonne affaire pour Paul-Louis, qui eu eut la joie qu'on peut croire, se voyant acquitté par là de dix ans de prison sur douze , et néanmoins encore inquiet de ces deux qui restaient , se fût accommodé à un an avec Jacquinot, pour n'en entendre plus parler, s'il n'eût trouvé M' Bervillc , jeune avocat déjà célèbre , qui lui défendit de transiger, se faisant fort de le tirer de

la. Votre cause, lui disait-il, est imperdable de tout point; il n'y en eut jamais de pareille, et je défie M. Régley de faire un jury qui vous condamne. Où M. Régley trouvera-t-il douze individus qui déclarent que vous offensez la morale en copiant les prédicateurs 7 que vous corrompez les mœurs publiques en blâmant les mœurs corrompues et la dépravation des cours ? Régley n'aura jamais douze hommes qui fassent cette déclaration , qui se chargent de cet opprobre. Allez, bonhomme, laissez-moi faire, et si l'on vous condamne , je me mets en prison pour vous.

Paul-Louis toutefois doutait un peu. Maître Ben'ille, se disait-il, est dans l'âge ou l'on s'imagine que le bon sens et l'équité ont quelque part aux affaires du monde ; où l'on ne saurait croire encore

Les hommes assez tUs , scélérats et pervers,

Pour faire une injustice aux yeux de Tunivers *.

Or, comme dans cette opinion qu'il a du monde en général il se trompe visiblement, il pourrait bien se tromper aussi dans son opinion sur le ras particulier dont il s'agit, .\insi raisonuait Paul- Louis; et cependant écoutait le jeune homme bien disant, auquel à la lin il s'en remet, lui conliant sa cause imperdable. Il la perdit , comme on va le voir; il fut condaiimé tout d'une voix, déclaré coupable du fait et des circonstances par les jurés , choisis, triés, tous gens de bien , propriétaires, ayant, dit-on , pignon sur rue, et de probité non suspecte. Jlais, par la clemcnce des juges , il n'a que pour deux mois de prison : cela est un peu différent des douze ans de maître Jacquinot, qui, à ce que l'on dit , en est piqué au vif, et promet de s'en venger sur le premier auteur, ayant quelque talent , qui lui tombera entre les mains. De fait , pour un écrit tel que le Simple Discours , goûté aussi généralement et approuvé de tout le monde , on ne pouvait guère en être quitte à meilleur marché aujourd'hui.

Ce fut le 28 août dernier, au lieu ordinaire des

> Molim.

PRt)CES

st'Aiices de la cour d'assises, que la cause appelée, comme on dit au barreau , l'accusé comparut. La salle était pleine. On jugea d'abord un jeune homme qui avait fait quelques sottises, à ce qu'il paraissait du moins, ayant |>erdu tout son argent dans une maison privilégiée du gouvernement, avec des femmes protégées, taxées par le gouvernement; après quoi le gouvernement accusa Paul-Louis , vigneron , d'offense à la morale publique, pour avoir écrit un discours contre la débauche; mais il faut conter tout par ordre. On lut l'acte d'accusation , puis le président prit la parole, et interrogea Paul-Louis.

Le président. Votre nom ?

Courier. Paul-Louis Courier.

/j; président. Votre état?

Courier. Vigneron.

Le président. Votre âge?

Courier. Quarante-neuf ans.

Le président. Comment avez-vous pu dire que la noblesse ne devait sa grandeur et son illustration qu'ù l'assassinat, la débauche, la prostitution ?

Courier. Voici ce que J'ai dit ; Il n'y a pour les nobles qu'un moyen de fortune, et de même pour tous ceux qui ne veulent rien faire ; ce moyen , c'est la prostitution. La cour l'appelle galanterie. J'ai voulu me servir du mot propre et nommer la chose par son nom.

Le president. Jamais le mot de galanterie n'a eu cette signillcation. Au reste, si l'histoire a fait quelques reproches à des familles nobles , ils peuvent également s'appliquer aux familles qui n'étaient pas nobles.

Courier. Qu'appelez-vous reproches , M. le président ? Tous les mémoires du temps vantent cette galanterie , et la noblesse en était Hèn! comme de son plus beau privilège. La noblesse prétendait devoir seule fournir des maîtresses aux princes; et quand Louis XV prit les siennes dans la roture, les femmes titrées se plaignirent.

Le président. Jamais l'histoire n’a fait l'éloge de la prostitution.

Courier. De la galanterie, M. le président, de la galanterie.

Le président. Vous avez employé le mot de prostitution. Vous savez ce que vous dites. Vous êtes un homme instruit. On rend justice à vos talents , à vus rares connaissances.

Courier. J'ai employé ce mot faute d'autre plus précis. Il en faudrait un autre; car, à dire vrai, cette aspèce de prostitution n’est pas celle des femmes publiques ; elle est différente et infiniment pire.

I /-e président. Comment la souscription pour [ S. H. Mgr. le duc de Bordeaux ne vous a-t-elle inspiré que de pareilles idées?

Courier. Dans ce que j'ai écrit, il n'y a rien contre la famille royale.

Le président. Aussi n'est-ce pas de quoi l'on vous accuse ici.

Courier. C'est qu'on ne l'a pas pu, M. le président. On eût bien voulu faire admettre cette accusation; mais il n'y a pas eu moyen. On cherchait un délit plus grave; on n’a trouvé que ce prétexte d'offense à la morale publique.

Le président. Vous insultez une classe, une partie de la nation.

Courier. Je n'insulte personne. J'ai parlé des ancêtres de la noblesse actuelle, dans laquelle je connais de fort honnêtes gens qui ne vont point à la cour. J'en ai vu à l'armée faire comme les vilains, défendre leur pays. Serait-ce insulter les Romains de dire que leurs aïeux furent des voleurs, des hrigands? Ferais-je tort aux .Américains si je les déclarais descendus de malfaiteurs et de gens condamnés à la déportation? J’ai voulu montrer l’origine des grandes fortunes dans lu noblesse, et de la grande propriété.

/-e président. Vous avez outragé tout le corps de la noblesse , l’ancienne et la nouvelle , et vous ne respectez pas plus l'une que l'autre.

Courier. Sans m'expliquer là-dessus, je vous ferai remarquer, .M. le président, que j’ai spcciné, particularisé la noblesse de race et d’antique origine.

Le président. Kh bien ! dans l'ancienuc noblesse, il y a des familles sans tache, qui ne doivent rien aux femmes: les>'oailles,les Richelieu...

Courier. Les Richelieu ! Tout le monde sait l'histoire du pavillon d'Hanovre, et de la guerre d'Allemagne. Madame de Pompadour étant premier mini.stre

/.« président. Assez : point de personnalités.

Courier. Je réponds à vos questions, M. leprésident. Sans madame de Maintenon, les Nooillcs.. .

Le président. On ne vousdemande j>as ces détails historiques.

Courier. La prostitution , M. le président ; toujours la prostitution.

Le président. Les faveurs de la cour s’obtiennent sur le champdc bataille, par des services

Courier. Par des femmes, M. le président.

I.e président. Votre décoration de la loigion d'honneur, l'avcz-vous donc eue par les femmes?

Courier. Ce n'est pas une faveur, et je n'ai pas fait fortune : il s’agit des fortunes. Je n'ai jamais

DigitiZ'

DE PAUI.-I.OUIS COURIER

»ii rii’ii de commun avec la cour, et puis je ne suis (MIS noble.

/,e président. Vous avez la noblesse personnelle , vous êtes noble.

Courier. J'en doute, M. le président, permettez-moi de vous le dire ; je doute fort que je suis noble. Mais enfin, je veux bien m'en rapporter n vous.

( .A chaque réponse de l'accusé. Il s’élevait dans rassemblée un murmure qui peu à peu se ehan- |:eait en applaudissements. — L'avocat général crut devoir mettre ordre à cela. M. le président, dit-il , ce bruit est contraire à la loi. )

Ij-. président. Messieurs, point d'applaudissements. Vous n’étes pas au spectacle. Je ferai sortir d'ici tous les perturbateurs. — Prévenu , vous avez dit que la cour mangerait Chambord.

Courier. Oui. Qu'y a-t-il eu cela qui offense la morale?

Le président. Mais qu'entendez-vous par la cour?

Courier. I-a définir serait difficile. Toutefois je dirai que la cour est composée des courtisans, (les gens qui n'ont point d'autre état que de faire valoir leur dévouement , leur soumission respectueuse, leur fidélité inviolable.

Le président. Il n’y a point chez nous de courtisans en titre. I-a cour, ce sont les généraux, les maréchaux, les hommes qui entourent le roi. Et que veut dire encore : Les prêtres donnent tout

Dieu? Cela est contre la religion.

Courier. Contre les prêtres tout au plus. Ne confondons point les prêtres avec la religion, comme on veut toujours faire.

Le président. Les prêtres sont désintéressés; ils ne veulent rien que pour les pauvres.

Courier. Oui ; le pape se dit propriétaire de la terre entière; c’est donc pour la donner aux pauvres. Au reste, ce que j’ai écrit n’offcn.se pas même les prêtres; car il signifie simplement : Les prêtres voudraient (jue tout fût consacré à Dieu.

Après cet interrogatoire, où le publie ne parut pas un seul moment indifférent , l’avocat général , maître Jean de Broc, prit la parole, ou, pour mieux dire, prit son papier, car il lisait. C’est un homme de petite taille, <pii parle de grands magistrats, et Assure que la noblesse leur appartient de droit avec cc qui s’ensuit, honneurs et privilèges ; d’où l’on peut sans faute conclure que, dans cette affaire, croyant plaider sa propre cause cl combattre potir scs foyers, il y aura mis tout son savoir, il prononi'a un discours long, et que peu de gens auront lu Imprimé dans le .Vniiilriir,

mais que personne ne comprendrait si on le ra|i- |)ortait Ici, tant les pensiVs en sont oltseures, le langage impropre. C’est v raiment une chose étrange à eoncevoir que cette barbarie d'expression dans les apôtres du grand siècle. Les amis de Louis XIV ne parlent pas .sa langue. On entend célébrer Bossuet, Racine, Fénélon en style de Marat, et la cour polie en jargon des antichambres des Fouché. Il y en a chez qui cette bizarrerie passe toute créance; et si je citais une phrase comme celle-ci, par exemple : Qui profitera d'un bon coup? Ij^s honnêtes gens.f /Missez donc; ils sont si bêtes! vous la croiriez de quelque valet , et des moins éduqués. Elle est du marepiisde Castelbajac, imprimée sous son nom dans le Conservateur. .Ainsi parlent ces gens nés autrement que nous, c'est-à-dire, bien nés, qui se rangent à part, avec quelque raison; clas.se privilégiée, supérieure, (listinguéc. Voilà leur langage familier. Veulent-ils s’exprimer noblement ? ce ne sont qu’altesscs, majestés, excellences , éminences. Ils croient que le style noble est celui du blason. Malheur des courtisans, ne point eon naître le peuple, qui est In source de tout bon sens. Ils ne voient en leur vie que des grands et des laquais ; leur être se compose de manières et de bassesses.

Je dis donc, revenant à maître de Broè, que pour ceux (jul l’emploient.

C'est un bomrac impayabte , et qui, par son adresse,

Lût fait mettre en prison les sept sages de Crète

comme mauvais sujets, perturbateurs. Sa prose est bonne pour les jurés, s’ils sont amis de M; Régley. Mais à moins de cela, on ne saurait y prendre plaisir. Son discours, qui d'abord ennuie dans la Gazette officielle, assomme nu second paragraphe; et par cette considération, je renonce à le placer ici, comme je voulais, si je n’eusse craint d’arrêter tout court mes lecteurs; car qui pourrait tenir à ce style : Un exécrable forfait avait privé ta France d'un de ses meilleurs princes. Vnespoir restait toutefois. Un prodige; une royale naissance, bien plus miraculeuse que celle dont nos aïeux furent témoins, se renouvela. Un cri de recon naissance et d'admiration se fit entendre. Une antique et auguste habitation avait fait partie des apanages de ta couronne, /'ne pensée noble se présenta tout à coup, et elle fut répétée; elle fut suivie de l'exécution : ce fut à l'amour qu'un appel fut adre.ssé.

Ouf! dcmcurons-cn là sur l’appel à l'amour. Si vous ne dormez |>as, cherebez-moi , je vous prie, par plaisir, invenlez, imaginez quelque

DiÿiiiZtjd by CjOO^Ic

PROCES

chose de plus lourd , de plus maussade et de plus monotone que cette psalmodie de maître de Broë, par laquelle il exprime pourtant son allégresse. L’auteur de la hrneliure n'y a point mis d’allégrcs.se, dit maître de Broë , qui , pour cette omission, le condamne à la prison. Lui , de peur d'y manquer, il commence par là, et d'aliord se rejouit.

D'aise on entcml sauter b pesante baleine ' .

Mais il a un peu l'air de se rijouir par ordre, par devoir, par état, et on lui dirait presque comme le président disait à Paul-Louis : Sont-ec là les pensé'cs qu'a pu vous inspirer la royale naissance? EIst-ce ainsi que le cœur [tarie ? une sitristejoie,uu hymne si lugubre , sont plus suspects que le silence. Ne poussons pas trop cet argument, de peur d'emltarrasser le pauvre magistrat; car il ne faudrait rien pour faire de son allégresse une belle et bonne offense à la morale publique, et même à la personne du prince, s'il esterai

Qu'un froid panigyritpifi

Désiionore à la fois le héros et l'auU’ur.

Abrégeons son discours , au risque de douner quelque force à scs raisons en les présentant réunies. Voici ce notable discours, hrievement, compendieusement traduit de baragouin en français , comme dit Panurge.

Il commenec par son commencement; car on assure qu'il n'en a qu'un pour toutes les causes de ce genre : le duc de Berry est mort ; le duc de Bordeaux est né. On a voulu offrir Chambord au jeune prince. Éloge de Chambord et de la souscription.

A cet cxordc déjà long , et qui remplirait plusieurs pages, il en fait succéder un autre non moins long, pour fixer, dit-il, le terrain, c'est-àdire, le point de la question, comme on parle communément.

Il ne s'agit pas d'un impAt dans la souscription proposée pour l'acquisition de Chambord , et le mot même indique un acte volontaire. De quoi donc s'avise Paul-Louis de contrarier la souscription , qui ne l’oblige point, ne lui coûtera rien ? C'est fort mal fait à lui, cela le déshonore. I'oh.s ne voulez pas souscrire? eh bien , ne souscrivez pas. Qui vous force. i’Vn moment, de grâce, entendons-nous , M. l’avocat général. Je ne souscrirai pas, sans doute, si je ne veux; car je n'ai point d'emploi , de place qu'on me puisse ôter. Je ne cours aucun rist{ue, en ne souscrivant pas,

* Homerp.

d'être destitué. Mais je payerai pourtant, si ma commune souscrit; je payerai malgré moi, si mon maire veut faire sa cour à mes dépens. Et quand Je dis doucement ; Je ne veux pas payer, vous, monsieur de Broë, vous criez : En prison, ajoutant que je suis maitre, qu'il dépend bien de moi, que la souscription est toute volontaire , que ce n'est pas un impôt. Comment l'entendez-vous?

Or eeWe pensée noble, cette récompense noble,

I cette souscription noble et libre, comme on voit, l'auteur entreprend de l'arrêter. Il veut empêcher de souscrire les gens qui en seraient tentés, parahjser C élan, glacer l'élan des coeurs un peu plus généreux que le sien, tandis que maître Jean , par de nobles discours , chauffe l'élan des cœurs. Mais ne le copions pas; j'ai promis de le traduire, et de l'abréger surtout, afin qu'on puisse le lire.

Voilà l'objet de la brochure. Elle est écrite contre V élan, et on ne saurait s’y méprendre. Puis il y a des access<iires , des diatribes contre les rois, les prêtres et les nobles.

Il est vrai que l'auteur ne parle pas des prêtres; on n'en dit qu'un seul mol bien simple, et que partout il loue les princes. Mais cc sont des parachutes. Il ne pense pas ce qu'il dit des princes, et pense cc qu'il ne dit pas des prêtres.

Deux remarques ensuite : f L’auteur ne s'afflige point de lu mort du duc de Berry, ne se réjouit [siint de la naissance du duc de Bordeaux. Il n'a pas dit un mot de mort ni de naissance. Il n'y a m attégresse, ni désolation dans sa brochure. 2° L’auteur parle du jeune prince comme d'un enfant à la mamelle. Il dit le wt«i//of simplement, .sans dire V auguste maillot; Xahai’ctte, et non pas la royale bavette. Il dit , chose horrible! de cc prince, qu'un jour .son métier sera de régner.

Après s’être étendu beaucoup sur tous ces points, maître de Broë déclare enfin qu'il ne s'agit pas de tout cela. Ce n'est pas là-dessus que porte l'accusation , dit-il. On n’attaque pas le fond de la brochure, ni même les accessoires dont nous venonsde parler, mais dcspro[>osilions Incidentes seulement. Là-dessus 11 s'écrie : Voilà le terrain fixé.

Puis il entame un autre exorde.

Dans les affaires de cette nature , on n'examine que les passages déterminés suivant la loi par l'acte même d'accusation. Or il y en a quatre ici.

lot loi estfort insuffisante. Ixs écrivainssont .si adroits, qu ils échappent souvent nu [troenreur du roi. Il faut /cur appliquer, d'une mnnière/rappante , la loi { style de Broc ). La liberté d'écrire

DE PAUL-LOUIS COUKILK

jouit 'le tous ses droits ; elle est libre ( Broc tout pur ), bien qu'elle aille en prison queltiuefois. /://« enjambe sur la /icence ( Broê ! Broë!) par l'excessive Indulgence des magistrats.

On avait d'abord essayé, dans le premier réquisitoire, d'accuser l'auteur de cet écrit d'offense à la personne du roi. On y a renoncé pur réflexion.

Vient enfln l'examen des passages inculpés, dont le premier est ceiui-ci :

■ Car la cour donne tout au prince, comme " les prêtres tout à Dieu ; et ces domaines , ces

- apanages, ces listes civiles, ces budgets , ne sont

• guère autrement pour le roi que le revenu des « abbayes n'est pour Jésus-Christ. Achetez, don-

• nez Chambord , c'est la cour qui le mangera , le « prince n'en sera ni pis ni mieux. »

Ia“ 8 prêtres tout a Dieu ! .■Vh ! oui , demamlez aux pauvres. Tirade d'éloquence. Des abbayes! Ob ! non. Il n'y a plus d'abbayes. Tirade déliant style sur la révolution. De morale, pas un mot, ni des phrases inculpées.

Lu second (lassage est celui-ci ;

- Mais à Chambord, qu'apprendra-t-il? Ce que

• peuvent enseigner et Chambord et ia cour. Là,

- tout est plein de ses aïeux. Pour cela précisé-

- ment je ne l'y trouve pas bien , et j'aimerab

• mieux qu'il vécût avec nous qu'avec ses an-

- cétres •

Maître de Broë n'examine point non plus ce passage, ni ce qu'il peut avoir de contraircà la morale. Il le cite et le laisse là, sans autrement s'en occuper. )Iuis, dit-il , ensuite de ces phrases, il y en a d'autres horribles. Il ne les lira pas, parce qu'il n'en est point parlé dans l'acte d'accusation. Cependant elles sont horribles. Beau mouvement d'éloquence à propos de ces phrases, dont il n’est pas question et qu'on n'accuse [las. L’auteur, dit maître Jean , représente nos rois, ou du moins quelques-uns, comme ayant mal vécu et donné en leur temps de fort mauvais exemples. Il les peint corrompus, dissolus, pleins de vices, et condamne leurs déportemenis sans avoir egard aux convenances. Les tableaux qu'il en fait ( non de sa fantaisie, mais d'apres les histoires ) sont scandaleux , d’accord , et en outre immoraux , licencieux, déshonnêtes. Le scandale abonde de nos jours, et la brochure y ajoute encore , mettant les vieux scandales à cûtê des nouveaux. Chapitre le plus long de tous, et lemeilleur par conséquent, sur la différenee qu’il y a de l'historien au pamphlétaire, qu'il appelle aussi libeliiste. L’un peut dire la vérité, parce qu'il fait de gros volumes

qu'on ne lit pas. L'autre ne doit pas dire vrai , parce qu'on le lit en petit volume. L'auteur de la brochure va vous conter qu'il a copié les historiens; mensonge, messieurs, mensonge odieux , aussi dangereux que coupable; car l'histoire u’est pas toute dans sa brochure. Il devait copier tout ou rien. Il montre le laid, cache le beau. Louis eut des bâtards, mensonge; car ce n’est pas le beau de son histoire. Il y avait bien d'autres choses à vousdirede Louis le Grand. Ne les pas dire toutes, selon maître Broc, c'est mentir, et de plus insulter la nation. Qui ne sent, dit-il, qui ne sent....? Il croit <|ue tout le monde sent cela. Vengez, messieurs, vengez la nation, la morale.

Outre les historiens, Paul-Louis cite les Pères et les prédicateurs, morts il y a longtemps.

Maître de Broé lui répond par uneautorité vivante; c'est celle de monseigneur le garde des sceaux actuel, dont il rapporte ( en s'inclinant) les propres paroles extraites d'un de ses discours, page lo, sans songer que |>eut-étre ailleurs monseigneur a dit le contraire.

El puis l’Écriture , et les Pères, et les sermons de Massillon appartiennent aux honnêtes gens. I.cs écrivains ne doivent pas s’en servir pour se justifier. Développement de cette proposition appliquée à l'auteur d'un roman condamné , qui osa dernièrement alléguer l’Évangile.

A'ofn que cet épisode sur les horribles phrases dont on ne parle pas occupe deux colonnes entières du Moniteur.

T roisième passage.

. Sachez qu'il n’y a pas en France une seule I famille noble, mais je dis noble de race et d'an- ■ tique origine , qui ne doive sa fortune aux fem- « mes ; vous m’entendez. la-s femmes ont fait les « grandes maisons; ce n'est pas, comme vous « croyez bien , en cousant les chemises de leurs

époux, ni en allaitant leursenfants. Ce que nous « appelons, nous autres, honnête femme, mère de « famille , à quoi nous attachons tant de prix , tré- « sor pour nous , serait la ruine du courtisan. Que « voudriez-vous qu'il fit d'une dame Honesta , s sans amant, sans intrigue, qui , sous prétexte " de vertu , claquemurée dans son ménage , s'at- « tacherait à son mari 7 Le pauvre homme verrait > pleuvoir les grâces autour de lui, et n'attrape- « rait jamais rien. De la fortune des familles

• nobles, il en parait bien d’autres causes , telles

• que le pillage, les concussions, l'assassinat, les

• proscriptions , et surtout les confiscations. Mais

• qu’on y regarde, et on verra qu'aunm de ces [ • moyens n’eût pu être mis en œuvre sans la ftt-

pnociis

1 veur d'un grand , olitenur par quelque femme ;

■ car, pour piller, il faut avoir commandements , gouvernements, qui ne s'obtiennent que par les

■< femmes ; et ce n'était pas tout d'assassiner Jac-

• quesCœurou le maréchal d'Ancrc, il fallait, pour

• avoir leursbicns,lehun plaisir, l'agrémentdu roi,

« e'est-a-dire,dcs femmes qui gouvernaient alors

• le roi ou son ministre. Les dépouilles des hugue-

> nots, des frondeurs, des traitants, autres faveurs,

> bienfaits qui coulaient , se répandaient par les

• mêmes canaux aussi purs que la suuree. Bref,

. comme il n'est, ne fut, ni ne sera jamais, pour

- nous autres vilains , qu'un moyeu de fortune ,

■ c'est le travail ; pour la noblesse non plus il n'y

■ en a qu'un, et c'est c'est la prostitution,

- puisqu'il faut, mes amis, l'appeler par son nom.» Quatrième exorde pour fixer encore le terrain.

LaChartcfaitdcsnoblesqui descendent de leurs pères , et d'autres nobles qui ne descendent de personne, et puis de grands magistrats qui sont nobles aussi. Longue dissertation, à la fin de laquelle il déclare qu'il ne s'agit pas de la noblesse , qu'il ne la défend pas.

Mais l'auteur outrage une clas.se , une généralité il’individus. Il offense la morale évidemment. l’honneur de eerlainesfamillcs fait partie de la morale, et l'auteur blesse ces familles, quand il répi'te mot à mot ce que l'bistulrc en dit , et qui est imprimé partout. Il blesse la morale ; et le pis , c'est qu'il empêche toutes les autres familles d'imiter celles-là, de vivre noblement. Itéprimez, messieurs, réprimez. Oui, punissons, punissons. Ne souffrons pas , ne permettons |)as, etc.

Maître Jean , qui appelle toujours l'auteur de la brochure libelliste,et l'assor'ie , dans sa réplique, aux écrivains les plus déshonorés en ce genre, ajoute que c'est l'avidité qui a fait écrire Paul- I>ouis , qu'il écrit par spéculation , qu'il est fabricant et marchand de libelles düTamatoires ; et quand il disait cela , maître Jean de Iti-oë venait de lire à liante voix une déelaratiiin de l'imprimeur Bobt'e , portant que jamais Paul-Imuis n'a tirt‘ nulle rétribution des ouvrages par lui publiés. N'importe, c’est un compte à régler du libelliste i h l’imprimeur. F,h quoi ! inaitre Jean, selon vous, i rien ne se fait gratis nu monde , rien par amour? tout est payé? Je vous crois; même les réqui- , sitoires, même le zèle et le dévouement.

Quatrième passage inculpé : ‘

" O vous, législateurs nommés par les pi éfets ,

- prévenez ce malheur ( celui du morcellement

> des grandes propriétés); faites des lois, empê-

• chez que tout le monde ne vive ! fttez la terre " nu laboureur et le travail à l'artLsan , par de

• bons privilèges , de bonnes corporations. HMez- « vous; l'industrie, aux champs comme à la

• ville, envahit tout, chasse partout l'antique et « noble barbarie. On vous le dit , on vous le erie :

• que tardez vous encore ? Qui vous peut retenir? « peuple, patrie, honneur? lorsque vous voyez » In emplois , argent , cordons et le baron de Kri- " mont. ■

Il y a iei injure a la nation entière : car on l'accuse de se laisser mener par les préfets , et ceuxci de mener la nation. Quelle insigne fausseté ! Voyez la médisance I Accuser la nation d'une si lâche faiblesse, les préfets d'une telle audace, n'est-ce pas outrager a la fois et la morale publique et celle des préfets? Il faut donc venger la morale, qui est, dit maître de Broë, le patrimoine du i>euple. Oui, que le peuple ail la morale ; c’est son vrai patrimoine. Cela vaut mieux que des terres; et vengeons, punissons. Variations sur eet air : oui, punisons, vengeons.

Pour conclure, maître de Broë prie, dans sou patois , les jurés de réprimer vigoureusement tous ceux qui écrivent en français , et se font lire avec plaisir. Sur de son affaire, il s'écrie : Ija société sera satisfaitcl (C'est la société île Jésus.)

Tel fut, en substance, le dire de M l'avocnt général ; et toutes ses raisons, si longuement d< duitcs,que personne , hors les intéressés, n’eut la patience de l'écouter, furent encore étendues, dévelop|)ées , amplifiées dans le résumé tres-prolixe qu'en fit M. le pré'sident, où même il ajouta du sien, disant que l'auteur de la hrochurc écrivait pour encourager la prostitution, et gâter, par oc vilain mot, l'innocence des courtisans. Mais ceci vint ensuite; il s'agit à prisent de la belle harangue de maître de Broë.

Ce discours, m'a-t-on dit, n'est pas extraordinaire au barreau, où l'on entend des choses pa» refiles, chaque jour, eu plein tribunal, prononcées avec l'assuranec que n'avaient pas les d'Aguesseau. Nous en sommes surpris, nous a qui cela est nouv eau, et concev ons inalaisémenl cpi'un homme, siégeant, comme on dit, sur les (leurs de lis, sachant lire, un homme ayant reçu l'éducation commune, puisse manquer assez de sens, d'instruction, de goût, pour ne trouver dans ces parolesd'un paysan a un grmid prince, ton métier sera de régner, qu'une injure, et ne pas sentir que ce mut vulgaire de métier releve, ennoblit l'expression , par cela même qu'il est vulgaire , tellement qu'elle ne serait pas déplacée dans un

Dli l'AUL-l.OLlS COlJUIliK.

jKH'im-, une composition du genre le plus élevé, une ode à la louange du prinee. Si on tien saurait dire autant des autres termes employés par l’auteur dans le même endroit , ils ont tous du moins le ton de simplicité naïve, convenable nu personnage qui parle, et le public ne s'y est pas trompé, souverain juge en ces matières. Personne, ayant le sens commun, n’a vu là dedans rien d’offensant pour le jeune prince , auquel il serait à souhaiter qu'on fit entendre ce langage de bonne heure , et toute sa vie. .Mais il ne faut pas l’espérer; car tous les courtisans sont des Jean de Broc, qui croient ou font semblant de croire qu’on outrage un grand, quand d'abord, pour lui parler, on ne se met pas la face dans la boue. Ils ont leurs bonnes raisons, comme dit la brochure, pour prétendre cela , et trouvent leur compte à empêcher que jamais front d'homme n’apparaisse à ceux qu’ils obsèdent. Cependant, il faut l’avouer, quelqucs-uas peuvent être de bonne foi, qui , habitués comme tous le sont aux sottes exagérations de la plus épaisse flagornerie, finissent par croire insulUmt tout ce qui est simple et uni , Insolent tout ce qui n’est pas vil. C’est par là, je crois, qu’on pourrait excuser maître de Broé; car il n’était pas né peut-être avec cette bassesse de

sentiments. .Mais une place , une cour à faire

Le ruènie jour qui met un lioiume libre aux fers Lui rai it b moiliè de sa vertu première.

Et voilà comme généralement on explique la persécution élevée contre cette brochure, au grand étonnement des gens les plus sensés du parti même cpi’elle attarpic. Bépandue dans le public, elle est venue aux mains de quelques personnages comme Jean de Broé, mais placés au-dessus et en jiouvoirde nuire, qui, "aux seuls mots de métier, de layette, de bavette, sans examiner autre chose, aussi incapables d'ailleurs de goût et de dis.'ernemeut que d’aucune pensée tant soit peu généreuse, crurent l’oceosion belle pour déployer du zèle, et crièrent outrage aux personnes sacrées. .Mais on sc moqua d’eux , il fallut renoncer à cette accusation. Un duc, homme d’esprit, quoique infatué de sou nom, trouva ce pamphlet piquant , le relut plus d’une fois, et dit : Voilà un écrivain qui ne nous flatte point du tout. .Mais d’autres ducs ou comtes , et le sieur Simeon , qui ne sont pas gens à rien lire, ayant ouï parler seulement du peu d’étiquette oliservée dans cette brochure, prirent feu là-dessus , tonnèrent contre l’auteur, comme ce président qui jadis voulut faire pendre un |K)éte pour avoir tutoyé le prbice dans ses vers. Si maître Jean a des aïeux , s’il descend de qucl-

qu’un, c’est de ce bon président, et si vous n'en sortez, vousen devezsorlir', maître Jean Broé.

Mais qu’est-ce donc que la cour, ou des mots comme ceux-là soulèvent, font explosion? et quelle condition que celle des souverains entourés , des le berceau , de pareilles gens ! Pauvre enfant ! O mon fils, né le même jour, que ton sort est plus heureux I Tu enteudras le vrai, vivras avec les hommes, tu connaîtras qui t’aime; ni fourbes , ni flatteurs n’approcheruut de toi.

Après l'avocat général , M* BervUIc parla pour son client , et dit :

Messieurs les Jurés,

SI , revêtus du ministère de la parole sacrée , vous veniez annoncer aux hommes les vérités de la morale, on ne vous verrait point, sans doute, timides censeurs, faciles moralistes, composer avec la corniption , et dégrader, par des ménagements prévaricateurs, votre auguste caractère. Vous sauriez vous armer, pour remplir vos devoirs, d’indépendance et d’austérité. La haine du vice ne sc cacherait point sous les frivoles délicatesses d'un langage adulateur; vos paroles, animées d’une vertueuse énergie, lanceraient tour à tour sur les hommes dépravés les foudres de l’indignatlou et les traits pénétrants du sarcasme. Vous n’iriez point contrister le pauvre , alarmer la conscience du faible , et baisser, devant le vice puissant, un oeil indignement respectueux ; mais votre voix, généreuse autantquc sévère, flétrirait jusque sous la pourpre les bassesses de la flatterie et de la corruption des cours. Faudrait-il vous applaudir ou vous plaindre? Je sais quel prix vous serait dù : sais-je quel prix vous serait réservé ! Seriez-vous offerts à l’estime publique en a|)ïïtres des mœurs, de la vérité? Seriez-vous traduits en criminels devant la cour d’assises ?

Qu’a fiüt de plus fauteur que je défends? A l’exemple des écrivains les plus austères, il a opposé aux vices brillantsdes cours la simplicité des vertus rustiques ; on a pris contre lui la défense des cours ; il s’est indigné contre des scandales, on s’est scandalisé de son indignation ; il a plaidé la cause de la morale publiquement outragée , on l’accuse d’avoir outragé la morale publique.

Je ne dois point vous dissimuler, messieurs les Jurés, l’embarras extrême que j’ai éprouve lorsqu’il s’est agi de préparer la défense de cette cause. Ordinairement, l’expérience des doctrines du ministère public , que nous partageons rarement , mais que du moins nous avons appris a

* BoUeao.

PROCES

connaître , nous permet de prévoir, en quelque façon, le système de l’accusation, d'en démêler l’erreur, et de méditer nos réponses. Ici , je l’avoue, j’ai vainement cherchéàdeviner le système du ministère accusateur; ii m’a été impossible de concevoir par quels arguments , je ne dis pas raisonnables, mais du moins soutenables, on pourrait trouver dans les pages incriminées un délit d’oulragc à la morale pulilitjue; et l’accusation doit à l’cxces même de son absurdité l’avantage de surprendre son udtcrsaire et de le trouver désarmé.

Soyons justes , toutefois , et , après avoir écouté l’orateur du ministère public, reconnaissons que l'embarras de l’accusation a di'i surpasser encore l'embarras de la défense, ^'ous en pouvez juger par le soin avec lequel on a constamment évité d'aborder la question. Vous aviez imaginé, sans doute, que dans une accusation outrage h la morale publique, on allait commencer par définir la morale publique, et puis expliquer comment l'auteur l’avait outragée. Point dn tout. Vous avez entendu de nombreux mouveinents oratoires, d’éloquentes amplifications sur le clergé, sur la noblesse, sur François I", sur I-ouis .XIV, sur le duc de Bordeaux , sur Cbamlwrd ; des personnalités amères ( et beaucoup trop amères ) contre l’écrivain inculpé... maisde \a morale publique , pas un mot : tout se trouve traité dans le réspiisitoire du ministère accusateur, bormis l’accusation.

Ainsi , je me félicitais d’avoir enfin é défendre , en matière de délits de la presse , une cause étrangère à la politique. ■ Du moins, me disais-jc, je ne serai plus condamné à traiter ces questions si délicates, que l’on n’aborde qu’avec inquiétude , que l’on ne discute jamais avec une entière liberté. Je n'aurai plus à redouter dans mes juges la dissidence des opinions, l'influence des préventions |K)litiques. Tout le tnonde est d'accord sur les principes de la morale ;nous parlerons, le ministère publie et moi, un langage commun , que toutes les opinions pourront comprendre et juger... >

Kt voilà qu’on nous fait une morale [lolitique! Voilà qu’on .s'erforee encore , dans une cause où la politique n’a rien à démêler, de parler aux passions politiques! On commence par reproeber à M. Courier d’avoir dit irresp(!ctucuscmcnt , en parlant duduede Bordeaux , que son métieh est de régner un jour, et d’avoir employé d’autres expressions égaknnent familières, sans songerque c’est un villageois que l’auteur a mis en scène, et que le langage d’un villageois ne peut pas être

celui d’un académicien ! On lui impute ù crime d’ni'oir trailé un pareil sujet sans dire un seul mot de l'auguste naissance du jeune prince; de sorte <|ue désormais les écrivains devront répondre à injustice, non-seulement de ce qu’ils auront dit , mais encore de ce qu’ils n’auront pus dit ! Enfin, par une rellcxion un peu tardive, on reconnaît que ce n’est pas la l’objet de l’accusation ; et cependant on a cru pouvoir se permettre d’en faire un sujet d’aceusation !

Vous le voyez , messieurs les Jurés, la marche incertaine de l’accusation trahit à chaque pas sa faiblesse et sa nullité. .\ux définitions qu’on n’ose donner, on substitue les lieux communs oratoires ; a défaut de la raison qu'on ne peut convaincre, on eberebe a soulever les passions; au délit de la loi ((u’on ne peut établir, ou s’efforce de substituer le délit d’opinion.

Ce n’est point ainsi que procédera la défense; fout, chez elle, sera clair et précis. Mais avant d’aborder la discussion relative à l’écrit, qu’il nous soit permis de rappeler les considérations personnelles a l’écrivain. Ces considérations ne sont par indifférentes. Dans les délits purement politiqiu's, la criminalité peut, jusqu’à certain point , être indépendante du caractère de l’auteur : la passion, l'erreur, le préjugé, peuvent faire d’un honnête homme un citoyen coupable ; mais l’auteur d’un outrage à ta morale publique est nécessairement un homme immoral : il y a ineompatibilité entre la moralité de la conduite et l'immoralité des principes , et justifier l’auteur, c’est déjà justifier l'ouvrage.

Paul-Louis Courier, un de nos savants les plus estimés cl de nos plus spirituels écrivains , entra , au sortir de ses études , dans le corps du génie militaire. Officier d’artillerie , distingué par scs talents, il pouvait fournir une carrière brillante; mais lors<(u'il vit le chef de l’armée envahir le pouvoir et dévorer lu liberté , il refusa de servir la tyrannie, il s’éloigna. Retiré à la campagne, il partagea ses journées entre les utiles travaux de l’agriculture et les nobles travaux des lettres et des arts. Gendre d’un helléniste célèbre ’, il marcha sur scs traces avec honneur; nous devons à ses recherches le complément d’un des précieux monuments de la littérature ancienne. L’ouvrage de Longus offrait une lacune importante ; M. Courier, dans un manuscrit vainement exploré par d'autres mains, découvrit le passage jus(|u’alors inconnu , et donna un nouveau prix à sa découverte par l’hahiletc avec laquelle , imitant le

* M. Clavier, de llnxiilul

DE PAUL-LOUIS COUKIER

vleuj. style et les grâces naïves d’Amyot, il compléta la traduction eu même temps que l'original. Ce succès eut pour lui des suites assez fâcheuses : par un bizarre effet de la fatalité qui semble le poursuivre, l’auteur, qu’on accuse aujourd’hui pour un écrit moral , fut alors persécuté à l’occasion d’un roman pasforaf. Sa fermeté triompha de la persécution. Depuis ce temps, retiré à la campagne, cultivateur laborieux, père, époux, citoyen estimable, il a constamment vécu loin de la capitale, étranger aux partis, quelquefois persécuté. Jamais persécuteur; refusant, pour garder son indépendance , les places qu’on lui offrit plus d’une fols ; se délassant , par l’étude des lettres , de ses travaux agricoles , et ne tirant aucun profit de ses ouvrages , que les applaudissements du public et l’estime des Juges éclairés. C!cst la qu’il s’occupait encore d’un nouveau travail , honorable pour sa patrie , lorsqu’une accusation , bien imprévue sans doute , est venue l’arracher à ses études , à ses champs , à sa famille : étrange récompense des hommes qui font la gloire de leur pays !

Voilà l’écrivain immoral que l’on traduit devant vous ! voilà le libettistc qu’on signale à votre indignation! Certes, il conviendrait que l’accusation y regardât à deux fois avant de s’attaquer à de tels hommes.

Par quelle inconcevable fatalité tout ce qu’il y a de plus honorable dans la littérature française , semble-t-il successivement appelé à siéger sur le banc des accusés? Tour à tour le spirituel rédacteurdela Correspondance administrative, et l’ingénieux Ermite de la Chaussée d'Antin, l’auteur des deux Gendres jH l’auteur des Délateurs, ont porté sur ce bàuc leurs lauriers ; les Bergasse et les I.acretelle leurs cheveux blancs , l’archevêque de Malines sa toge épiscopale, le peintre de Marins scs longues infortunes. La cour d’assises semble être devenue une succursale de l’Académie française Messieurs, cette c.subérance

de poursuites , cette succession d’attaques , non pas contre d’obscurs pamphlétaires, mais contre les plus distingués de nos écrivains ; cette guerre déclarée par le ministère public à la partie la plus éclairée de la nation française, révèle nécessairement une erreur fondamentale dans les doctrines de l’accusation. Lorsqu’on dépit des persécutions, des emprisonnements , des amendes , les meilleurs esprits s’obstinent à comprendre la loi , à user de la loi dans un sens opposé au pouvoir qui les accuse , il est évident que ce pouvoir entend mal la loi , et se fait illusion par un faux système.

r. L. COtRfF.R.

Cette erreur, involontaire sans doute, le ministère public nous saura gré de la lui signaler. Klle consiste à considérer comme coupable , non ce qui est qualifié délit par la lui , mais ce qui déplaît aux organes de l’accusation ; sans réfléchir que la liberté de la presse n’est pas la liberté de dire ce qui platt au pouvoir, mais ce qui peut lui déplaire. Une proposition nous blesse; noua commençons par poser en principe qu’il faut mettre l’auteur en jugement. Ensuite, comme pour mettre un homme en Jugement il faut bien s’appuyer sur un texte de loi , nous cherchons dans la loi pénale quelque texte qui puisse , tant bien que mal, s’ajuster àl’écriten question. Les uns sont trop précis ; il n’y a pas moyen d’en faire usage ; d’autres sont réïligés d’une manière plus vague , et par conséquent plus élastique ; on s’en empare , et c’est ainsi que , dans les procès de la presse , nous voyons revenir sons cesse ces accusations banales d'attaque contre l'autorité constitutionnelle du roi et des Chambres, de provocation à la désobéissance aux lois , d’outrages à la morale publique.

Voilà précisément ce qui est arrivé dans le procès de M. Courier. On ne l’accusait pas seulement, dans le principe , d'outrage à ta morale publique : d’autres textes avaient été essayés; mais leur rédaction , trop précise, n’a pas permis de s'en ser\ir; il a fallu les abandonner. L’omtrage à ta morale publique est resté seul , parce que le sens de ces termes , fixé , à la vérité , aux yeux des Jurisconsultes , offre pourtant , aux personnes qui n’ont point étudié la législation , une sorte de latitude et d’arbitraire dont l’accusation peut profiter.

Aussi , remarquez avec quel soin l’aecusation a évité de définir la morale publique. En bonne logique , pourtant , c’est par cette définition qu’elle aurait dù commencer ; la première chose à faire , quand on signale un délit , c’est d’expliquer en quoi consiste ce délit : et c’est la première chose que l'accusation ait oubliée I Cela s’explique facilement ; son intérêt est d’éluder les définitions, afin que le vague qui peut exister dans les termes de la loi favorise l’extension illimitée qu’elle cherche à leur donner. Noos, dont l’intérêt, au contraire, est de tout éclaircir, nous suivrons une marche opposée , et nous nous demanderons , avant d’entrer dans la discussion , ce que la loi entend par le délit d'outrage à la momie publique.

Pourquoi lisons-nous dans la loi ces mots : Outrage à la morale pubi.iqük? Pourquoi le légis-

PROCÈS

GG

Uteur a a-t-il pas dit simplement : Les outrages à la morale ? Quesignifie cette épithète [publique ) qu’il a cm devoir ajouter ?

Messieurs , il faut le reconnaître : ces expressions sont un avertissement donné par le législateur aux fonctionnaires chargés de poursuivre les délits; un avertissement de ne point intenter d’accusations téméraires, de ne point faire du Code pénal le vengeur de leurs doctrines personnelles, de ne point voir une infraction dans ce qui pourrait contrarier leurs opinions particulières. La morale du législateur n'est point la morale d'un homme, d’une secte, d'une école : c’est cette morale absolue, universelle, immuable , contemporaine de la société ellc-niêinc ; toujours constante nu milieu des vicissitudes sociales, émanée de la Divinité, et supérieure à toutes les opinions humaines; qui n’est point de réflexion , mais de sentiment ; point de raisonnement, mais d’inspiration ; qu’on ne trouve point autre à Paris, autre a Philadelphie. C’est cette murale ([ui sanctionne la foi des engagements , consacre la couche conjugale, unit par un lien sacré les pères et les enfants; c’est elle qui flétrit le mensonge, le larcin, le meurtre, l’impudicitc ; c’est celle-là seule qui prend lcihimdeinorale/)«6/iÿ«e, parce (juc, fondée sur l’assentiment de tous les hommes, elle a son témoignage, sa garantie , dans la eonsrieace publique .

Quel est donc l’é-crivain qui outrage la morale publique? C’est relui qui ose mentir à l’honnéteté naturelle, à la conscience universelle; celui dont le langage soulève dans tous les cœurs le mépris et l’indignation. N’allez point chercher ailleurs les caractères d’un tel délit. Ici , toute argumentation est vaine : le cri de la conscience outragée, voilà le témoignage (|ue l’accusation doit in\o(]uer ; c’est la voix du genre humain qui doit prunoucer In condamnation.

Si l’écrit qui vous est déféré outrageait en effet la morale publi(|ue, vous n’eussiez i>oint supporté de sang-froid la lecture des passages inculpés. Vos murmures auraient à l’instant même révélé votre horreur et votre indignation; uncride réprobation se serait élevé parmi vous ; vos regards se seraient détouniL'S avec dégoût de l’auteur immoral, et votre conscience n’aurait pus attendu , pour se soulever, les syllogismes d’un orateur.

Est-ce là, j'ose vous le demander, l’impression qu’a produite sur vos esprits la lecture de l’ouvrage? Avez-vous ressenti du dégoût, de l’indignation? De l'horreur excitée par l’écrit, avezvous passé au mépris pour l’auteur? Non, je ne

crains pas de le proclamer devant vous-mêmes; non, telle n’est point l’impression que vous avez éprouvée. Je pose en fait ((u’il n’est point dans cette enceinte un seul homme, je n’en excepte pas même l’auteur de l’accusation, qui, au sortir de cette audience, refusât de se trouver dans le même salon avec l’écrivain qu’on accuse; qui n’y conduisit ses enfants ; qui ne s’honorât d’une telle société. Condamnez maintenant l’écrivain immoral et scandaleux I

Non, cc n’est p.as contre des écrits tels que celui qui nous occupe qu’est dirigée lu sévérité des lois. Les lois ont voulu frapper ces auteurs infâmes qui se jouent de cc qu’il y a de plus sacré, et dont les pages révoltantes font frémir a la fois la pudeur et la nature. C’est contre ces écrits monstrueux que le législateur s’est armé d’une juste rigueur; c'est contre eux qu’il a voulu donner des garanties à la société; et qu’il me soit permis de m’étonner que scs intentions aient pu être mixtonnues au |«)int de traduire un père de famille estimable, un écrivain distingue, un citoyen honorable, sur le banc préparé pour les de Sade et pour les Arétin.

C’est en vain que dans un discours travaillé avec un art digne d’une meilleure cause, on a cherché à vous faire illusion sur vos propres impressions, à déguiser sous l’éclat des ornements oratoires la nullité de l’accusation. Que signinent dans une accusation d'outrage à la morale publique, ces argumeutations, ces insinuations artificieuses, cesinductions subtiles, ees déclamations éloquentes? Quoi I la morale publique est outragée, et il faut que le ministère publie vous eu fasse apcreevoirl Quoil la morale publique est ou1ragée,et il faut que l’élégante Indignation d’un orateur vienne vous avertir de vous Indigner ! Ah 1 la discussion du ministère publie prouvedu moins une chose ; c’est que, puisqu’il est besoin de discuter pour établir l’outrageàlaraorale publique, il n’existe point d’outrage à la morale publique .

Toutefois, examinons cette discussion ellemême ; et puisqu’on vous a parlé du caractère général de l’ouvrage et du caractère particulier de* passages atlacpiés, suivons l’accusation dans la double carrière qu elle s’est tracée.

Considérédans son caractère général, l’écrit de M. Courier est, je ne crains pas d’en convenir, une critiquede la souscription de Chambord. L’acquisition de ce domaine lui parait une mauvaise af- /(ii’repourle prince, pour lepays, pour Chambord même.

Pourleprince .Ce n’est pasliiiqui en profitera,

DE l'AUL-LOLIS COIIKIEH.

ec seront les courtisans; ce sacrillcc imposé aux communes, en son nom, affaiblira l'affection dont il a besoin pour régner; enfin, le séjour de Chambord, plein de souvenirs funestes pour les mœurs, pourra corrompre sa jeunesse.

Pour le pays : f-a cour viendra l'babiler; les fortunes des habitants , leur innocence , pourront souffrir de ce dangereux voisinage.

Pour Chambord ; Douze mille arpentsde terre rendus à la culture vaudraient mieux que douze mille arpents consacrésà un parc de luxe.

Certes, il serait difficile de trouver dans ces idées générales rien de contraire à la morale publique. La dernière est une vue d'économie politique, que je crois très-juste, et qui, dans tous les cas, n'a rien à démêler avec la morale; les deux premières sont au contraire conformes aux principes de la morale la plus pure.

En conséquence de ses réflexions, M. Courier blême l'opération de Chambord ; il la croit inspirée moins par l'amour du prince etdcson auguste famille, que par la flatterie et par des vues d'intérêt personnel. A cette occasion il s'élève, au nom de la morale, contre l'esprit d'adulation et contre la licence des cours.

Et ce qu'il y a de remarquable , c’est que les considérations présentées par M. Courier contre la souscription de Chambord sc retrouvent, en grande partie , dans le rapport soumis à S. M. par le ministre de l'intérieur

M. Courier craint que ce présent ne soit plus onéreux que profitable au jeune prince. — Le ministre avait dit « qu'on a exprimé le désir de

■ la conservation de Chambord, sans songer à ce •• qu’elle caillera de réparations foncières eUf en- « tretien , à toutes tes dépenses qu'exigeront son " ameublement et son habitation. »

M. Courier sc demande si ce sont les commn- | ncs qui ont conçu la pensée d'acheter Chambord I pour le prince. « IVou pas, répond-il, les nêtres, j « que je sache, de ce cêté-cl de la Loire; mais r

• celles-là peut-être qui ont logé deux fois les Co- " saques... Là naturellement on s'occupe d'achc- » ter deschàteaux pou r les princes, et puison songe « à refaire son toit et scs foyei-s. > Le ministre avait dit, presque dans les mêmes termes ; • Les « conseils qui ont voté l'acquisition de Chambord

• n'ont point été arrêtés par les embarras de

■ finances qu’éprouvent pbesqie toutes les > communes, les unes épuisée.! par la suite des

• GUEBBES, PAB l’iX'VASION ET LE LONG SÉJOl'B

’ Voir I» Journat dt Pori», du 31 d^mbn» 1820.

• DES ÉTBANGERs; les autTcs appauvrics par /«S

• fléaux du ciel, ta grêle, les gelées, les inon- « dations, les incendies; obligées la plupart de « reeoixriràdcsimpositionsextraordinairespoxir

• acquitter les charges couea.ntes de leubs « DETTES. Dans d'autres circonstances, l'admi- « nistration devrait examiner, pour chaque com-

• mune, si les moyens répondent à son zèle.

" Nous allons, dit M. Courier, nous gêner et

• augmenter nos dettes, pour lui donner (au « prince ) une chose dont il n'a pas besoin. •

« Il n'appartiendrait qu'à V. M. , avait dit le

■ mini.stre , de refuser, au nom de son auguste

• pupille, un présent dont il n'a pas besoin.

■ Assez de châteaux seront un jour à sa dispo-

• sillon, et ce sont les Chambres qui auront à

• composer, au nom de la nation , son apanage. »

M. Courier parait craindre que les offrandes ne soient pas toujours suffisamment libres et spontanées. Le ministre avait conçu les mêmes craintes : • Le don du pauvre, avait-il dit, mérite

• d'être accueilli comme le tribut du riche; mais

■ il ne faut pas le demander. Ilseoait a cbai.n-

• DBE qu'on ne vit une sorte de contbainte dans « une invitation solennelle venue de si haut, au

• N0.U d'une réunion de pebsonnaces impob- « TANTS, qui s'occuperaient à donner une si vive

• impulsion à tous les administrés. Des dons, qui

• ne sont acceptables que parce qu'ils sont spoa-

• tanos, parait raient peut-être commandés par

■ des considérations qui doivent être étrangères

■ à des sentiments dont l'expression n'aura plut

• de mérite si elle n'est entièrement libre. •

En critiquant l'acquisition de Chambord, M. Courier n'a donc rien dit qui ne soit permis , qui ne soit plausililc, qui ne soit conforme aux observations du ministre lui-même.

— N’importe; il a voulu arrêter l’élan généreux des Français ; il a voulu s’opposer à l'allégresse publique

Quoi donc ! blâmer un témoignage d'allégresse inconvenant ou intéressé, est-ce blâmer l'allégresse elle-même ? Parce qu'un nom sacré aura servi de voile à un acte imprudent et blâmable, cet acte dcvicndra-t-il également sacré ? Pour moi , s'il faut le dire , je crois qu'il était beaucoup d'autri-s manières plus convenables d'bonorer la naissance du duc de Bordeaux. Je ne parle point ici de ces bruits trop fâcheux qui se sont répandus sur l'origine de cette souscription et sur les moyens employés pour faire souscrire : je neveux ni les écouter, ni les répéter. Mais ces dons d'argent, de terres, de châteaux, adressés à l'héri-

PROCES

lier d'un trône , ces présents ((u'on fait offrir au riche par le pauvre , par des communes épuisées, au neveu d'un roi de France , s’accordent mai dans mon esprit avec la délicatesse qui doit présider aux hommages rendus par des Français à leurs princes. Je ne puis d'aiiieurs oubiier que naguère on faisait offrir aussi, par ies communes, des adresses, des chevaux , des soldats , à l’homme qui avait usurpé la liberté publique , et J'aurais désiré, je l'avoue, que rheritier d'un pouvoir iégitime fût honoré d’une autre manière que le ravisseur d’un pouvoir absolu.

Croyez-moi, Messieurs, il est pour les princes des hommages plus délicats et plus purs, que l'adulation ne saurait contrefaire , et que la tyrannie ne saurait usurper. Ce sont ces pleurs d’allégresse qu’on verse à leur aspect, ces vœux d’un lieuple accouru sur leur passage ; ce sont les joies du pauvre , les actions de grâces du laboureur, les bénédictions des mères de famille. Voilà les hommages que le peuple français rendait à Henri IV ; voilà ceux que ses descendants vous demandent , et non ces tributs mendiés, qu’on ne refusa iamals à la puissance. I>es princes français ne ressemblent point à ces drepotes de l’Orient, que h prière n’ose aborder ([u’un présent à la main , et loin d’obliger la pauvreté à doter leur opulence, ils consacrent leur opulence à soulager la |>auvrcté.

M. Courier a donc pu, non-seulement sans être coupable, mais sans manquer aux convenances les plus sévères , voir, dans la souscription de Chambord, un acte de flatterie ou une spéculation Intéressée. Il a pu blâmer eet hommage indiscret et suspect , qui compromet , sous prétexte de l’honorer, tout ce qu’il y a de plus élevé et de plus respectable; et celui-là peut-être avait quelque droit de s’élever contre In flatterie, qui, sous aucun pouvoir, ne fut aperçu parmi les flatteurs.

Si l’esprit général de l’ouvrage est irréprochable, les détails en sont-ils criminels? Examinons les passages sur lesquels le ministère public a fondé son accusation.

Maintenant que nous avons fait connaître l’idee que la loi attache à l’expression de momie publique, vous aurez peine peut-être à vous empêcher de sourire en écoutant la lecture de ces pas.sages. La plupart ont si peu de rapport à la morale publique, qu’on sc demande par quel étrange renversement des notions les plus communes, l’accusation a pu rapprocher deux idées d’une nature si différente.

Ainsi M. Courier veut prouver que le don de Chambord ne prolitera pas au prince, mais aux courtis;ms. Après une sortie assez vive contre les flatteurs, il cite le trait de ce courtisan qui disait au prince , son élève : Tout ce peuple est à t'ous ; puis il ajoute : • Ce qui , dans la langue des courtisans, voulait dire : Tout est pour nous. Car la > cour lionne tout aux princes, comme lesprêtren « donnent tout à Pieu; et ces domaines, cesnpn- " nages, res listes civiles, ces budgets, ne sont

- guère autrement pour le roi que le revenu des

- abbayes n’est pour Jésus-Christ. Achetez,

• donnez Chambord : c’est la cour qui le man-

- géra; le prince n’en sera ni pis ni mieux. •

>”est-il pas déplorable que l’on soit réduit à justifier devant les tribunaux un |>arell langage ! Quoi! désormais on ne pourra plus dire, sans se faire une affaire avec Injustice, que les courtisans font souvent servir l’auguste nom du prince , les prêtres le nom sacré de Dieu , à leur intérêt personnel! Quoi! cette vérité de morale, devenue triviale a force d’applications , va devenir un délit dignede la prison! .Vais tvusoulragezles prêtres! Mais il ne s’agit point d’outrages aux prêtres : vous m’accusez d’outrages à la morale publique ; prouvez que j’ai outragé la morale publique. .Vais outrager une généralité, c’est outrager la morale publique. Vraiment? A ce compte, je plains nos auteurs comiques. Désormais il ne leur sera plus permis de dire, sous peine d’amende, que les médecins tuent leurs malades, que les eabaretiers sont fripons, que les femmes sont indiscrètes, et ( puisqu’enfin il faut s’exécuter ) que les avocats sont bavards. Au surplus, qu’a dit l’auteur à l’égard du clergé, que le rcsp»‘ctable abbé Fleury, que Massillon , que tant d’autres écrivains non moins graves, n’aient dit avant lui, et n’aient dit quelquefois d’une manière beaucoup plus sévère? Mais c’est calomnier le malheur. Le malheur? Vous oubliez que le clergé ligure |)Our vingt-cinq millions nu budget de l’Etal. Ce sont sans doute des fonds très-bien employés ; nous ne le contestons pas : mais lorsque cet exemple existe, ne t enez donc pas nous parler de malheur, même pour en tirer un effet d’éloquence. Laissons là les lieux communs oratoiri's, et revenons toujours à l’unique question du procès : ai-je outragé la morale publique? ai-je fait l’apologie du vice? ai-je attaqué les bases de nos devoirs?

Je viens au second passage : • Ah ! dit M. Coun ricr, si au lieu de Chamiwrd pour le duc de J " Rordeau x on nous parlait de payer sa pension

DE PAUL-LOUIS COURIER. Go

• au collège ( et plût a Dieu qu'il fût en ège que

• Je l'y pusse voir de mes yeux); s'il était ques-

• tion de cela, de bon cœur j'y consentirais, et

• voterais ce qu'on voudrait , dût-il m’en coûter

• ma meilleure coupe de sainfoin... Mais à Cliam-

■ bord, qu'apprendra-t-U? Ce que peuvent ensei-

• gneret Chambord et ta cour. Là, tout estptein

• de ses afeu-c. Pour ceta précisément je ne t'y

> trouve pas bien, et j'aimerais mieujcqu'it vécut

• avec nous qu'avec ses ancêtres. ■

Il faut assurément être doué d'une admirable sagacité pour découvrir dans ces paroles un outrage à la morale publique. Pour moi , je l'avoue , j'aurais cru , dans ma simplicité , qu'ici l'auteur, loin d’offenser la morale, parlait en bon et sage moraliste. Ohl s'il était venu nous vanter les mœurs des cours, nous les offrir en exemple, nous inviter à les imiter, je conçois ((u'alors on pourrait l'accuscr d'avoir outragé la morale ; mais il a fait précisément le contraire. Ces mœurs dissolues, scandaleuses, il les a censurées; il a voulu arracher un jeune prince à leur contagion ; et c'est lui , c'est le défenseur dw mœurs, que vous accusez d'avoir offensé les mœurs ! et c'est au censeur des cours que vous venez reprocher l'immoralité de ses doctrines !

Ah ! si c'est un crime à vos yeux de médire de la cour, faites donc le procès à tout ce que la France compte d'écrivains célébrés. Condamnez l'immortel auteur de t'Espril des t.ois. Quedirezvous en effet des couleurs dont il ose tracer le tableau des cours? > L’ambition dans l’oisiveté,

• la bassesse dans l'orgueil , te désir (te s'enrichir

- sans traçait, l'aversion pour la vérité, ta ftat-

■ terie, la trahison , la perlidic , l'abandon de tous

- scs engagements , le mépris des devoirs du ci-

• toyen , ta crainte de ta vertu du prince , I'espf.-

■ ràxck nr. ses faiblesses, et plus que tout cela

- te ridicttte perpétuctjeté sur ta vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des

- courtisans, marqué dans tous tes tieujc et lians

• tous tes temps. •

Mais peut-être récuscra-t-on l'autoritede .Montesquieu; c’est un auteur profane, c'est un philosophe.... Eh bieni écoutoasun pore de l'Église, écoutons Massillon ; • Que de bassesses pour par-

> venir! il faut paraître , non pas tel qu'on est ,

> mais tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'adula-

• tion , on encense et on adore l'idole qu'on mé-

- prise; bassesse de liieheté, il faut savoir essuyer

- des dégoûts, dévorer des rebuts , et les rece- " voir presque comme des grûces; iiassesse de

• dissimulation , |>oint de sentiinents a soi , et ne

• penser que d’apres les autres; bassesse de dere- » gtement, devenir tes comptices et peut-être tes •• MixisTBEs des passions de ceux de qui nous

• dépendons. ... Ce n'est point la une peinture ima- « ginéc, ce sont tes mœurs des cours, kt l ' iiis -

■ TOIBEDELA PLUPART DE CEUX QUI V VIVEXT.... •

« .... Le peuple regarde comme un bon air de

• marcher sur vos traces; la ville croit se faire ’ honneur en prenant tout le mauvais de la cour ;

■ vos mœurs forment un poison qui gagne les > peuples et les provinces, qui infecte tous les

• états, qui change tes mœurs puhtiques, qui " donne à ta ticence un air de noblesse et de

• bon goût, et qui substitue à la simplicité de nos

• pères et à l'innocence des mœurs anciennes la « nouveauté de vos plaisirs, de votre luxe, de « vos profusions et de vos indécences profanes • (C'est la précisément ce qu'a dit M. Courier.)

• Ainsi, c'est de vous que passent jusque dans le

■ peuple les modes immodestes , la vanité des pa-

• rurcs, les artiliccs qui déshonorent un visage

• ou la pudeur toute seule devait être peinte, la

• fureur des jeux, ta facitité des meeurs, ta ti-

• cence des entretiens, ta tiberte des passions , « ET TOUTE LA C.ORBUPTIOX DE NOS SIÈCLES. “

Messieurs, c’était aussi pour conserver l'inno. cenccd'un prince enfant, dudernier rejeton d’une race royale, que Massillon élevait sa voix éloquente. Il est triste de penser que si Massillon vivait encore, il se verrait probablement traduit sur les bancs d'une cour d'assises!...

Au surplus, ce n'est point une assertion sechc et dénuée de preuves que l’auteur vous présente. Il ne s'est pas borné à censurer les mœurs de In cour : il a justifié sa censure par des faits; sa critique n'est que la cumséqucnce forcée de ers faits ; avant d’attaquer la consé-quenee , prouvez que les faits sont controuves.

Voici la triste alternative que je présente à l'aocusalion. Ou vous niez, lui dirai-je, les faits rapjiortés dans l’écrit ; et alors les monuments historiipics sont là pour vous confondre : ou voies les avouez, mais vous en faites l'apologie; et alors c'est vous-même qui outragez la morale publique : ou vous les avouez et les condamnez, et vous prétendez cependant que j'aurais dû les taire , parce que les coupables oui siégé sur le trûnc ou ou près du trône; et alors, c'est encore au nom de la morale publique que je repousse cette doctrine honteuse. Quoi I des désordres coupables auront été commis, et l'histoire, l'institutrice des peuples et des rois , devra garder le silence ! Quoi ! l'adulterc aura souille les palais, et vous com-

PROCÈS

iiiiin<lerez, au nom des mœurs, respect pour l’adultère 1 il y aura des vices privilégiés! Des scandales auront un brevet d’impunité; et si, à l’aspect des mœtirs outragées, je laisse éclater mon ludignation , c’est mon indignation qui sera criminelle ; c’est moi qui aurai outragé les mœurs I Messieurs , l’Egypte honorait ses rois , mais elle jugeait leur cendre , et le jugement des morts était la leçon des vivants et de la postérité.

Que signifie cette distinction qu’on s’est efforcé d’établir entre l’histoire et d’autris écrits ? La vérité a t-elle , pour se montrer, des formes privilégiées? existe-t-il un genre d’ouvrages dans lesquels la vérité soit criminelle?

C’est , il faut le dire , e’est la première fois qu’on voit un écrivain traduit devant les tribunaux pour avoir rapporté des faits dont on ne conteste point la sincérité I C’est la première fois que l’accusation vient nous tenir cet étrange langage ; Cela est vrai, mais vous ne déviés pas le dire. .Nous avons vu incriminer des doctrines , condamner des opinions ; il nous restait à voir accuser des souvenirs historiques; il nous manquait de voir traîner la vérité devant la cour d’assises I

C’est, dites-vous, attentera la rjloirc nationale, e'est dépouiller la nation de son plus riche patrimoine.

Ce ne serait plus alors qu’une simple question d’amour-propre national, et non plus une question de morale politique.

Mais est-ce donc flétrir la nation que de flétrir les vices de quelques hommes dont les noms llgnrent dans son histoire? une nation est-elle solidaire pour tous les individus qui la composent? I-e patrimoine de l'honneur national se composet-il des vices ou des crimes dont elle a été le témoin? Vous nous reprochez d’avoir attenté à lu gloire nationale ? .\i-je donc essayé d’avilir les trophées de Fontenoi , les vertus de Sully, les lauriers de Racine I Voilà le patrimoine de l’honneur national ; la France peut revendiquer la solidarité de la gloire ; elle ne revendiquera jamais la solidarité de la honte.

On a plus vivement encore insisté sur le troisième chef d’accusation. Suivons le ministère public sur ce nouvKiu terrain.

M. Courier s’attache à prouver, comme nous l’avons vu , que le voisinage de la cour est dangereux pourles simples habitantsde la campagne. Une des choses qu’il redoute dans le voLsinage, c’est la contagion des mauvaises mœurs. V’oici , à cet égard, comme il s’exprime :

■ Sachez qu'il n'y a pas en France une seule

• famille noble, mais je dis noble de race et d’an-

• tique origine, qui ne doive sa fortune aux fem-

• mes; vous m’entendez. Les femmes ont fait les

• grandes maisons; et ce n’est pas, comme vous « croyez bien, en cousant les chemises de leurs

• époux , ni en allaitant leurs enfants. Ce que nous « appelons, nous autres, honnête femme, mère « de famille, à quoi nous attachons tant de prix , « trésor pour nous, serait la ruine du courtisan. <■ Quevoudriez-vousqu’ilfîtd’unedame//o«e.'t/a,

• sans ornants, sans intrigues, qui, sous prétexte

• de vertu , claquemurée dans son ménage, s’at- ” tacherait à son mari? Le pauvre homme ver- " rait pleuvoir les grâces autour de lui , et n’at-

• traperait jamais rien. De la fortune des familles

• nobles, il en {tarait bien d’autres causes, telles ■ que le pillage, les concussions, l’assassinat , les - proscriptions, et surtout les confiscations. Mais

• qu’on y regarde , et on verra qu’aucun de ces « moyens n’eùt pu être mis en œuvre sans la faveur « d’un grand , obtenue par quelque femme ; car,

• {X)ur piller, il faut avoir commandements, gou-

• vernements, qui ne s’obtiennent que (tar les

• femmes , et ce n’était pas tout d’assassiner Jac- « ques Cœur ou le maréchal d’ Ancre, il fallait, « pour avoir leurs biens, le bon plaisir, l’agrément

• du roi , c’est-à-dire des femmesqui gouvernaient

• alors le roi ou son ministre. Les dé{>ouilles des

• huguenots , des frondeurs , des traitants , autres

• faveurs, bienfaits, qui coulaient, se ré(>andaient « par les mêmes canaux aussi purs que la source. « llref, comme il n’est, ne fut, ni ne sera jamais, > (mur nous autres vilains, qu’un moyen de for- ■< tune , c’est le travail ; pour la noblesse non plus « il n'y en a qu’un, et c’est... c’ist la prostitu-

• tion, puisqu’il faut, mes amis, l’appeler par

• son nom. •

Laissant de cAté tous les commentaires plus ou moins infidèles qu’on a faits sur ce {>assagc, et le réduisant à son expression la plus simple, qu’y découvrons-nous? Celte pro[>osition fondamcutale, et dont le passage entier n’est qu’un dévclop{)cment : « Que les mœurs des courtisans

• sont corrompues. » J’aurais difficilement imaginé que cette proposition fût outrageante {wur la morale publique, et que les mœurs des cours dussent être pour nous un objet de vénération. Depuis quand n’cst-il donc plus permis de dire, d’une manière générale , que tel vice , tel défaut , tel genre de dépravation règne dans telle classe de la société?

Ici, j’interpelle encore l’accusation. Niez-vous les faits? J'offre de les prouver. Les avouez-vous ?

Digilizea oy

DE PAUL-LOUIS COURIER

J'atdonc eu raison d’avancer ce que j'ai avance.

E.xpliquer-vous enliii d’une manière catégorique. Est-ce pour avoir controuvè des faits que vous m’accusez î Ce n’est plus qu'une question de vérité historique; nous pouvons la décider avec des autorités. M’accusez-vous pour avoir dit des vérités fâcheuses à quelques amours-propres?

.Mors, je vous demande ou est la loi qui condamne la vérité , et qui fait du mensonge un devoir de morale publique. Mais du moins expliquezvous ; parlez; qu’au sache ce que vous voulez, ce que vous prétendez. Niez franchement les faits, ou bien avoucz-les franchement, sans vous perdre en vaines déclamations qui ne prouvent ricii , si ce n’est votre embarras et votre faiblesse.

Pour moi, je vous dirai que, de tout temps , l’historien , le moraliste, l’écrivain satirique, ont été en possession de censurer les vices généraux , et surtout les vices des cours. Je vous dirai que l’auteur que vous accusez n’a fait que redire, avec moins de force peut-être, ce que mille auteurs estimés avaient dit avant lui. On vous a cité Massillon et Montesquieu; écoutez maintenant Mézeray et Bassompierre.

Mézeray |>arle de l'iulroduction des femmes à la cour. - Du commencement, dit-il, cela eut de

- fort bons effets , cet aimable sexe y ayant amené

• la politesse et la courtoisie, en donnant de vi- « ves pointes de générosité aux Ames bien faites. « Mais depuis que Y impureté s’y fut mélée, et

• que l'exemple des plus grands eut autorisé la

• corruplion , ce ((ui était auparavant une belle “ source d’honneur et de vertu, aovi.vt is svle

- BOfnair.B db tous les vices; le déshonneur

- SE .MIT EM CHÉniT, L* PROSTITUTION SE S.USIT « DE l.\ FAVEUR, on ÿ entrait, oos’g inainle-

- nait parce moyen ; bref, les charges et les em-

- plois se distribuaient a la fantaisie des femmes ;

• et parce que d’ordinaire, ipiand elles sont une

- fois dérégler, elles se portent à l'injustice, aux

- fourberies, à la vengeance et à la malice avec

- plus d’effronterie que les hommes mêmes, elles

- (brentcause qu'il s'introduisit de trés-mécliantes

• maximes dans le gouvernement , et que l’an-

• cienne candeur gauloise fut rejetée encore plus

- loin que la chasteté. Cette corruption corn- « mença sous le règne de François F', se rendit

• presque universelle sous celui de Henri II, et

• se DEBOBDA ENFIN jusqu'au DERMES PERIODE « sous Charles IX et Henri III. » — Mézeray, Ilist. de Fr. Henri III, tom III, pag. 440, 447.

Voyons inaintenant comment Bassompierre s'exprime sur le compte d'un courtisan. • C’était

• un homme assez mal fiiit,et il y a Heu de s’é-

■ tonner qu'il ait réussi en ce temps-là , où l’on

■ neparvenaitàrienque par Icsfemmes, comme

• Je pense qu’il en a été de tous temps, dans

• toutes les cours, et crois que qui voudrait y « regarder de bien prés, trouverait plus de « MAISONS QUI se sont FAITES ORANDES PAB « CETTE VOIE QU’aUTREMENT. «

Je pourrais multiplier ces citations à l'inflni ; il faut se borner; passons à un autre point.

Le dernier chef d’accusation a été soutenu avec moins d’insistance; et si quelque chose m’étonne encore, c’est qu'on ne l'ait pas entièrement abandonné. \'ous penserez comme moi, sans doute, quand je l'aurai remis sous vos yeux.

- O vous, législateurs nommes par les préfets,

■ prévenez ce malheur ( le morcellement des gran- « des propriétés), faites des lois, empêchez que

- tout le monde ne vive! ôtez la terre au lubou-

• reiir,etle travail à l’artisan, par de lions pri-

• viléges, de bonnes corporations; hâtez- vous; « l’industrie, aux champs comme à la ville, en- « valut tout, chasse partout l’antique et nohie « barbarie; on vous le dit, on vous le crie ; que

- tardez-vous encore? qui vous peut retenir? peu-

■ pie, patrie, honneur? lorsque vous voyez IA em- « plois, argent , cordons, et le baron de F riment. »

Je dois vous le confesser; dans ma simplicité , j’avais imaginé que, par une méprise étrange, mais qui n’est pas plus étrange que le reste de l'accusation, le ministère public avait pris nu sérieux les eoiuscils ironiques de l’auteur, et qu'il allait lui reprocher d’avoir engagé les pouvoirs législateurs à faire des lois pour empêcher que

tout le monde ne vive, etc. etc C’est ainsi

seulement que je concevais la possibilité d’une accusation d’outrage à la morale publique , et je me promettais de vous désabuser facilement.

Je m’étais trompé, l’accusation a pris 006 0011% marche : et ici , je ne la comprends plus.

S’il s’agissait d'une accusation politique , je la trouverais seulement très-mal fondée ; mais enfin je la concevrais, puisque le passage a trait à la politique ; mais c'est une accusation de morale publiipic qu’on vous présente ; or, qu’ont de commun avec la morale publique , le mode d’élection des députés, et In recomposition de la gronde propriété?

C'est insuttcrla nation quedepretendre qu'elle abandonne à ses préfets te choix de ses législateurs. Toujours des reproches étrangers à la question I Mais qu'a donc écrit ici M. Courier, que le gouvernement lui même n’ait dit cent fois

PROCES

i la tribune? Les ministres ne nous ont-ils pas souvent entretenus de la nécessité de donner au gouvernement de l'influence dans les élections? Kt comment le gouvernement cxcrcc-t-il cette influence? Parses agents , apparemment ? Et ees agents, qui sont-ils, dans les départements? Les préfets! Qu'a donc dit M. Courier?

Vous offensez les Chambres, en tes supposant disposées à faire des lois pour ôter le pain au laboureur. Encore une accusation étrangère au procès , car nous ne sommes point accusés d’of- Âinsc envers les Chambres , mais d'outrages à la morale publique.

Je répondrai d'un seul mot ; Si les Chambres SC croyaient offensées, elles avaient droit de rendre plainte et de provoquer des poursuites. Elles ne l'ont pas fait : clics ne se sont donc pas jugées offensées ; et vous , vous n'avez pas droit , quand elles gardent le silence , de devancer leur plainte et d'agir sous leur provocation.

Avant de quitter cette discussion, je veux, messieurs les Jurés, vous proposer une épreuve Irrécusable pour discerner la vérité de l'erreur, et pour apprécier les charges de l'accusation. Vous n’ignorez pas, et c’est un des plus simples axiomes de la logique , que le contraire d'une proiwsition fausse est nécessairement une pro ■ position vraie : par la même raison , toute proposition qui outragera la morale publique, aura nécessairement pour contraire une vérité fondamentale de morale publique. Ainsi, qu'un auteur fosse l'apologie du larcin ou du mensonge, vous n'aurez qu'à renverser sa proposition, et vous trouverez que le mensonge , que le larcin , sont des actions répréhensibles : ce sont là , en effet , des principes de morale incontestables.

Si , au contraire, la proposition ainsi renversée ne nous donne qu'un sens insignifiant, indifférent on ridicule, il est évident que la proposition primitive ne renfermait pas d'outrage à lu morale publique.

.Appliquons aux propositions incriminées cette méthode d'appréciation.

La cour donne tout au prince;

Les prêtres donnent tout à Dieu ;

Les apanages, les listes civiles ne sont pas pour les princes ;

Le revenu des abbayes n’est pas pour Jésus- Christ ;

Le prince, à Chambord, apprendra ce que peuvent enseigner Chambord et ta cour;

J’aimerais mieux qu'il vécût avec nous qu ’avcc ses ancêtres;

Les courtisans s’enrichissent par la prostitution ;

Les préfets ont beaucoup d’influence dans la nomination des députés....

Prenons les propositions inverses , et voyons quel est le catéchisme de morale publique que le ministère accusateur voudrait nous faire adopter :

La cour ne donne rien aux princes;

Les prêtres ne donnent rien à Dieu ;

Les apanages, les listes civiles sont exclusivement pour les princes;

Le revenu des abbayes est exclusivement pour Jésus-Christ ;

Le prince n’apprendra pas à Chambord ce que peut enseigner Chambord;

J’aimerais mieux qu’il vécût avec ses ancêtres qu’avec nous;

Les courtisans ne s’enrichissent pas par ta prostitution;

Les préfets n'ont aucune influence sur la nomination des députés.

Voilà ces hautes vérités morales que le ministère public veut nous contraindre d'observer, à peine d'amende et de prison ! Messieurs, il n'en faut pas davantage. Il n'est point de subtilité, point de sophisme , qui puissent résister à cette épreuve, aussi simple (|u'infaillible : vous en avez vu les résultats; l'aceusation est jugée.

Si, après cette épreuve, vous condamnez l'écrit qui vous est déféré, plus de loi qui puisse rassurer les citoyens, plus d'écrit qui ne puisse être condamné , plus d'écrivain qui soit assuré de conserver sa fortune et sa liberté. L'accusation d’o«trage à ta morale publique va devenir pour la France ec que fut , pour Rome dégénérée , l'accusation de lèse-majesté.

C'est à vous de conserver à la loi son empire, à la liberté ses garanties ; c'est à vous d'empêcher que ce glaive de la justice ne s'égare, et , par un abus déplorable, ne devienne l’instrument des amours-propres offensé-s 11 est, vous le savez, deux sortes de jugements : les uns , fruits de l'erreur, des préventions ou des ressentiments , sont l'effroi de la société; l'opinion publique les dé-nonce à l'histoire , et l'inexorable histoire les inscrit sur scs tables vengeresses : les autres, dictés par l’équité, rassurent le corps social , affermissent les États, et sont transmis par la reconnaissance publique à l'estime de la postérité. Voilà quel jugement nous attendons de vous : j'ose croire (|uc cette attente ne sera point trompée.

Ainsi parla M' Bcrville, avec beaucoup de facilité , de netteté dans l'expression , et assez de

DE PAUL-LOUIS CÜURIEK

force parfois. A ce itiscours , Paul-Louis voulait ^jouter quelques mots ; mms scs amis l'en empêchèrent , en lui remontrant qu'il n'avait de sa vie parlé en public , et que ce serait un vrai miracle qu'il pût soutenir les regards de toute une assemblée ; qu'ignoraqt entièrement les convenances du lurreau , où s'est établie une sorte de cérémonial, d’étiquette gênante, impossible à deviner, il ferait des fautes dont ses ennemis ne manqueraient pas de protiter, et demeurerait étonné à la moindre contradiction ; qu'il n'avait là pour lui que le public, auquel on imposait silence, dont même il risquait de diminuer a son égard la bienveillance par une harangue mal dite, peu entendue , interrompue ; que les gens de lettres , qui avaient tenté cette épreuve avec moins de désavantage, s'en étaient rarement bien tirés ; qu'il ne devait pas se llatter, pour avoir su écrire quelques brochures passables , de pouvoir aussi bien se faire entendre de vive voix ; ces deux arts ii’étont pas seulement fort différents en plusieurs points, mais contraires autant que l'est la concision, qui fait le mérite des écrits, au langage diffus de la tribune; qu’cnlin, pi(|ué comme il l'était, et de l’absurdité de l'affaire en elle-même, et du choix des jurés, et de la mauvaise foi du procureur du roi , et de la partialité servile du président, il ne pouvait manquer de s’exprimer vivement, avec peu de mesure, et de gâter sa cause aux yeux de tout le monde. Il se rendit à ces raisons, et prit patience, en enrageant de ne pouvoir au moins répondre, et confondre le mauvais sens de ses accusateurs, chose facile assurément; car s'il n'eût mieux aimé déférer en cela aux conseils des gens sages qui lui veulent du bien , suit par attachement personnel, ou conformité de principes, il eût prononcé ce discours, ou quelque chose d'approchant :

M ESSIEU BS,

Dans ce que vous a dit M. l'avocat general , je comprends ceci clairement. Il désapprouve les termes dont je me suis servi pour désigner la source, respectable selon lui, très-impure selon moi, des fortunes de cour, et la manière aussi dont j'ai parlé des grands dans l'imprimé qu'il vous dénonce comme contraire a la morale , scandaleux , licencieux , horrible. Pour moi , aux premières nouvelles d'une pareille accusation, à laquelle je m'attendais peu, sûr de mon intention , n'ayant à me reprocher aucune pensée qui méritât ce degré de blâme, je crus d'abord qu'aiséineut j'avais pu me méprendre sur le sens de quel-

ques mots, et donner à entendre une chose pouune autre, en expliquant mal mes idées. Car, comme savent assez ceux qui se mêlent un peu de parler ou d'écrire, rien n’est si rare que l’expression juste; on dit prestjue toujours plus ou moins qu'on ne veut dire , et par l’exemple même de M. l'avocat du roi, qui me nomme ici libelliste , homme avide de gain, spéculateur d’injure et de diffamation, vous avez pu juger combien il est plus facile d’accumuler dans un discours ces traits de la haute éloquence, que d'applitiuer à chaque chose le ton , le style , le langage qui conviennent exactement.

Je crus donc avoir failli , Messieurs , et ne m'en étonnais en aucune façon. Il m’est rarement arrivé, dans ma vie, de lire une page dont je fusse satisfait, bien moins encore d'écrire sans faute. Mais en exammant ceci attentivement , avec des gens qui n’ont nulle envie de me flatter, considérant le tout , et chaque phrase à part , chaque mot, chaque syllabe (je vous dis la pure vérité), nous n'y avons trouvé à reprendre qu'une seule cliose , mais grave et fâcheuse vraiment pour l’auteur, une chose dont M. le procureur du roi ne s’est point avisé ; c’est que cet i-crlt n’apprend rien : dans les passages inculpés, ni dans le reste de l’ouvrage, il n’y arien de nouveau, rien qui n’ait été dit et redit mille fois. En effet , ipi’y voit-on 7 les vices de la cour, les bassesses, la lâcheté, l’hypocrisie, l’avidité, la corruption des courtisans. A proprement parler, l’auteur de ce pamphlet est un homme qui crie ; Venez, accourez, voyez la malice des singes, le venin des reptiles et la rapacité des animaux de proie ; j’ai découvert tout cela. Que sa naïveté vous amuse un moment , riez-en , si vous voulez ; mais le condamner après, comme ayant outragé ces classes distinguées de malfaisantes bêtes , l'envoyer en prison , ah ! ce serait conscience.

Pas un mot. Messieurs, pas un mut ne se trouve dans cet imprimé , qui ne soit partout dans les livresque chacun a entre les mains, et que vous approuvez comme bons. Mon avocat vous l’a fait voir par de nombreuses citations; non-seulement les orateurs , les historiens , les moralistes , mais les prédicateurs et les Pères de l’Église ont dit ces mêmes choses, déjà dites avant eux et connues de tout temps. Tellement qu'il paraîtrait bien que l’auteur d'un pareil écrit , si ce n’est ignorance a lui et simplicité villageoise d’avoir cru dignes de l'impression des observations si vulgaires, s'est un peu nMX[ué du public, en lui débitant pour nouveau ce que les moindres enfants

Die^iii^ou uy

PROCES

>iavent. Mais quelle loi du Code a prévu ce délit ?

(juaut aux expressions qui déplaisent à vous, monsieur le président, a monsieur l'avocat du roi, débauclic, prostitution , et autres que je ne feindrais non plus de réiwter, c'est une grande question entre les philosophes , de savoir si l'on peut pécher par les paroles, quand le sens du discours eu soi n'a rien de lnnu^ais, comme lorsqu'on blilme certains vices en les apitclaiit par leur nom. La dispute est ancienne, et ce sont, notez bien, ce sont les sectes rigides qui croient les mots indifférents. Nous autres, paysans, tenons cette opinion de nos maîtres stoïques, gens de travail jadis. Nous regardons aux actes surtout, nu langage peu : le sens, dans le discours, non les termes, nous touche. Mais d'autres pensent autrement, et les sages, suivant la cour, parmi lesquels on peut compter messieurs les procureurs du roi, sont farouches sur les paroles. La morale est toute dans les mots, scion eux, plus sévères que ceux qui la mettent toute dans les grimaces. Ainsi, qu'on joue sur vos théâtres lîeoryes Dandin et d'autres pièces ou l’adultère est en action, mais où le mot ne se prononce pas. Us n'y voient rien ù redire, rien contre la morale publique, et applaudissent à la peinture des vieilles moeurs qu'on veut nous rendre. Moi, que je me trouve là par hasard , homme des champs , dont les paroles vous scandalisent , monsieur l'avocat général, je rougis en voyant représentée, ligïirée, en public admirée, la dégoûtante débauche, la corruption infecte; je murmure, et c’est moi qui offense 1a morale. On me le prouvera bien. .Autre exemple : eu tous lieux, et même dans Icséglises, j'entendschanter ici : Charmante Oabrie/le , au grand contentement de tous les magistrats conservateurs des mœurs. Apprenant ce que c’est que cette Gabrielle, je m'écrie aussitôt ; Infdmc créature, débauchée, prostituée! Là-dessus, réquisitoire, mandat de comparoir. Pour venger la morale , le procureur du roi conclut a la prison. Est-ce le fait? Oui, Messieurs, j'ai parlé des vieilles mœurs qu’on nous prêche aujourd'hui, de la vieille galanterie des cours que l’on nous vante ; sans cacher ma pensée , ni voiler mes paroles, j'ai dit sale débauche, infâme prostitution, et me voilà devant vous. Messieurs.

Mais je suis du peuple ; je ne suis pas des hautes classes, quoi que vous en disiez, monsieur le président; j'ignore leur langage, et n'ai pas pu l'apprendre. Soldat pendant longtemps, aujourd'hui paysan, n’ayant vu que les camps et les champs, comment saurais-je donner aux vices

des noms aimables et polis ? Peut-être aussi ne le voudrais-je pas, s'il était en moi de quitter nos rustiques façons de dire, pour vos expressions , vos formules. Dans cet écrit, d'ailleurs, je parle à des gens comme moi, villageois, laboureurs, habitants des campagnes; et si l’on m’imprime à Paris, vous savez bien pourquoi, Messieurs; c’est qu’ailleurs il y a des préfets qui ne laissent pas publier autre cliose que leur éloge. Les gens pour qui j'écris n’entendent jwint à demi-mot, ne savent ce que c’est que llnessc, délicatesse, et veulent à cha<|ue chose le nom , le nom français. I-eur ayant dit maintes fois : Nous valons mieux que nos pères (proposition qui m’a toujours paru sans danger, car elle n’offense que les morts), pour le prouver il m’a fallu leur dire les mœurs du temps passé. J’al cru faire merveille d’user des termes mêmes de tant d'auteurs qui nous ont laissé des Alémoires; puis il se trouve que ces termes choquent le procureur du roi , qui les approuve dans mes auteurs, et les poursuit partout ailleurs. Pouvais-je deviner cela, prévoir, me douter seidement (|ue des traits délicieux, divins, venant d’une marquise de Sévigné, d’une mademoiselle de Montpensier, ou d’une princesse de Conti, répétés par moi, feraient horreur, et que les propres motsde ces femmes célèbres, loués, admirés dans leurs écrits, dans les miens seraient des attentats contre la décence publique ?

Oh I que vous serez bien surpris, Imnnes gens du pays , mes voisins , mes amis , quand vous saurez que notre morale, à Paris, liasse [mur déshonnéte; que ces mêmes discours, ([ui là-bas vous semblaient austères, ici alarment la pudeur, et scandalisent les magistrats lyuelle idée n’allezvous pas prendre de la sévérité , de la pureté des mœurs dans cette capitale , où l'on met au rang des vauriens, on interroge sur la sellette l’homme qui chez vous parut juste, et dont la vie fut au village exemple de simplicité, de paix , de régularité! Tout de bon. Messieurs, peut-on croire que cette accusidion soit sérieuse ? Le moyen de se l'imaginer 7 ou trouver la moindre apparence, le moindre soupçon d’offenseàla morale publique, dans un écrit dont le public, non-seulement approuve la morale , mais la juge même trop rigide pour le train ordinaire du monde , et dont plusieurs SC moqueraient comme d'un sermon de janséniste, s'il n’était appuyé , soutenu de la pratique et de la vie tout entière de celui (|ui parle? En bonne fol , je commence à croire qu'il y a du vrai dans ce qu'on m’a dit. Ce sont di-s gens instruits de vos façons d’agir, messieurs les procu-

DE PAUL-I.ÜUIS COURIER

reurs du roi, qui m'ont averti de cela. Dans les écrits, vous attaquez rarement ce qui vous déplaît. Quand vous criez à la morale, ce n’cst pas la morale qui vous blesse. Ici, après beaucoup d'bésilation, de doute, pour fonder une accusation, vous prenez queli|ues passades, les plus abominables, les plus épouvantables que vous ayez pu découvrir; et ces passades, les voici : écoutez , de trâce, Mes,sicurs; juucs et juia-s , écoutez, si vous le [louvez , sans frémir, ces horreurs (|ue l’on vous dénonce : Les prêtres donnent tout à Dieu ; les leçons de la cour ne sont pas les meilleures ; les préfets quelquefois font des législateurs; nos princes avec nous seraient mieux qu'avec leurs ancêtres. C’est lu cc qui vous émeut, avocats généraux et pixunireurs du roi I pour cela vous faites tant de bruit ? Votre zele s’enflamme , et la fidélité.... Non, vous avez beau dire, il y a quelque autre chose ; si tout était de cc ton dans le pamphlet que l’on poursuit au nom de la décence et des mœurs, si tout eût ressemblé à ces phrases coupables, on n’y eût pas pris garde, et la morale publique ne serait pas offensée. Prenez, Messieurs, ouvrez ce scandaleux pamphlet aux passages inculpés, calomnieux, horribles , pleins de noirceur, atrocc-s. Vous êtes étonnés, vous ne comprenez pas; mais tournez le feuillet, vous comprendrez alors, vous entendrez l'affaire; vous devinerez bientôt et pourquoi l'on se fâche, et d'ou vient qu’on ne veut pas pourtant dire ce qui fâche. Feuilletez, Messieurs, lisez : Vn prince...

Vous y voilà; un jeune prince, au collège

C'est cela même. Que dis-je? il s'agit de morale, de la morale publique ou de la miciiiie, je crois, ou de celle du pamphlet, n'importe; la morale est l’unique souci de ceux qui me fout cette affaire ; ils n'ont point d'autre objet, ne voient autre chose; ils chérissent la morale et la cour tout ensemble, l'im et l'autre en même temps. Pourciuoi non ? Des gens ont aimé la lil)erté cl Bonaparte à la fuis indivis.

Mais que vous fait cela , vous , messieurs les Jurés? vous n'étes pas de la cour, j’imagine. Étrangers à ses momeries , vous devez vouloir dans vos familles la vérital)le honnêteté , non pas un jargon , des manières. (à)ntcrcz-vous, sortant d'ici, à vos femmes, à vos lilles : Un homme a ose dire que les dames autrefois, ces grandes dames qui vivaient avec tout le monde , e.xcepté avec ^ leurs maris, étaient d’indignes créatures; il les appelle des prostituées : J’ai puni cet homme la ; je l’ai déclaré coupable ; on va le mettre en pri- | son pour la morale? Jurés, si vous leur contez

cela, ne manquez p.is après de leur faire chanter Charmante Cinbrietle, et d’ajouter encore ; Oui, mes filles, ma femme, cette Gabrielle était une charmante personne. Klle qintta son mari pour vivre avec le roi , et , sans quitter le roi , elle vivait avec d'aulrts. .âimable friponnerie, fine galanterie, coquetterie du beau monde! il y a des gens, mes filles, qui ap|)cllent cela délmuchc; ils offensent la morale, et ce sont des co<|nins qu'il faut mettre en prison. Evitez, sur toutes choses, les mots , mes filles , les mots de débauche , d’adnllére; et tant ([Ue vous vivrez, gardez-vous des paroles qui blessent la décence , le bon ton ; ainsi faisait la charmante Gabrielle.

Voilà ce qu'il vous faudra dire dans vos familles , si vous me condamnez ici ; et non-seulement a vos familles, mais à tonies vous recommanderez de tels exemples, de telles imcnrs. .Autant qu’il est en vous, de la France industrieuse, savante et sage i|u’elle est , vous ferez la Franco galante d’autrefois; chez vous , dans vos maisons, vous prêcherez le vice , en me punissant , moi , de l’avoir blâmé ailleurs. Femmes , quittez ces habitudes d’ordre , de sagesse , d’économie ; tout cela sent le siècle présent. Vivez à la mode des vieilles cours, non comme ces Ninon de l’Ei.elos, qui restaient filles, ne se mariaient point pour pouvoir disposerd'ciles-mémes, redouttiient le nœud conjugal , mais comme celles qui le bravaient , moins timides, s'engageaient exprès, afin de n’avoir aucun frein , se faistiient épouses pour éirc libres ; qui... prenons garde d’offenser encore la moralel comme c s Ijelles daines , eniio, dont la conduite est naivcmenl représentée dans l’écrit coupable. Il y aura cela de curieux dans votre arrêt, s’il m’est contraire, que ne pouvant nier la vérité de i cette peinture des anciennes mœurs (car qu'opposer au témoignage des contemporains?), tout en avouant qu'elles étaient telles, vous me condamneriez seulement pour les avoir appelées mauvaises. Ainsi vous les trouveriez lionnes, et engageriez un chaeun à les imiter ; chose peu croyable de vous. Jurés, a moins que vous n’ayez des grâces à demander, des faveurs, et vos profits particuliers sur la dépravation commune.

Il serait aussi bien étrange qu’ayant loué le présent aux dépens du passé, je ii’en passe être absous par vous, gens d’à présent, pur vous, magistrats, qui vivez de notre temps, ce me semble; que vous me fissiez repentir de vous avoir jugés meilleurs que vos devanciers , et d’avoir osé le publier ; car cela même est exprime ou sous-entendu dans l’imprimé qu’on vous dé-

-6 PROCES

nonce , et ou je soutiens , bien ou mal , que le monde actuel vaut au moins ceiui d'autrefois, ce qui suppose que je vous préfère aux consciiiers de chambre ardente, aux juges d'Urbain üraudier, de Kargue,aux Unubardemont , aux d'Oppede, vous croyant plus instruits , plus justes , et même... oui. Messieurs, moins csciaves du pouvoir. Est-ce donc à vous de m'en dédire , de me prouver que je m'abusais ; et serais-je , par vous , puni de vous avoir estimés trop? J’aurais meilleur marché , je crois , des morts dont j'ai médit , si les morts me jugeaient, que des vivants loués par moi. Tous les é-coliers de Ramus, revenant au monde aujourd'hui, conviendraient sans ()cine que les nôtres en savent plus qu'eux, et sont plus sages ; car au moins iis ne tuent pas leurs professeurs. I>es dames galantes de Umntûme, en avouant la vérité de ce que j'ai dit d'ciles, s’étonneraient du soin qu’on prend de leur réputation. Si j’osais évoquer ici , par un privilège d’orateur, l’oinbredu grand Uaubardcniont, de ce zélé , de ce dévoué procureur du roi en son temps, il prendrait mon parti contre son successeur; il serait avec moi contre vous, monsieur l’avocat général , et vous soutiendrait que vous et nous en tout vivons mieux que nos anciens, comme je l’ai dit , le redis, et le dirai , dussiezvous, Messieurs, pour ce délit, me condamner au maximum de la (leine. Mais n’en faites rien , et plutôt écoutez ce que j'ajoute ici. J'ai employé beaucoup d’étude à counaitre le temps passé, à comparer les hommes et les choses d’autrefois avec ce (pii est aujourd'hui , et j’ai trouvé, foi de paysan, j’ai trouvé que tout va mieux maintenant, ou moins mai. Si quelques-uns vous disent le contraire , ils n’ont pas , comme moi , compulsé tous les registres de l’Iiistoirc , pour savoir à quoi s'en tenir. Ceux qui louent le passé ne connaissent que le présent.

Ainsi de ia morale. Messieurs ; c'est moi qu'il en faut croire là-dessus, et non pas le priKureur du roi. J’en .sais plus que lui, sans nul doute, et mon autorité prévaut sur lu sienne en cette matière. Pourrpioi ? Par la même raison que je viens de vous dire, l’étude, qui fait que j’en ni plus appris, et par d’autres raisons encore ; car la morale a deux parties , la théorie et la pratique. Dans la théorie, je suis plus fort que messieurs les procureurs du roi, ayant eu plus qu’eux le loisir et ta volonté de méditer ce que les sages en ont écrit depuis trois mille ans jusqu 'à nos jours. Mes principes... ficz-vous-cu , Messieurs, à un homme (pii chmpie jour lit ,\ristotc, Plutaripic, Montai-

gne et l'Évangiie dans la langue même de Jesusr Christ. Le procureur du roi en dirait-il autant, lui occupé de tout autre chose? car enfin les devoirs de sa charge , les soins toujours assez nombreux d'une louable ambition, sans laquelle on n’aeeepte point de tels emplois, etd'autres devoirs qu'impose lu société a ceux qui veulent y tenir un rang ; visites, assemblées, jeu, repas, cérémonies, tant de soucis, d’amusements, laissent peu de terni» à l’homme en place pour s’appliquer à la morale que j'étudie sans distraction. Je dois la savoir, et lu sais mieux, n’en doutez pas; et voila pour la thé-orie. (juant à la pratique, ma vie laborieuse, studieuse, active, chose à noter, et contemplative en même temps; ma vie aux champs, libre du passions , d’intrigues , de plaisirs , de vanités , me donnerait trop d'avantages dans quelque parallèle (|uecc fût, et je puis, je dois même dire que je ferais honneur a ceux avec qui je me comparerais, f(it-ce même avec vous, mousieur le procureur du roi. Uui , sur ce banc ou vous m’amenez , et où tant d’autres se sont vus condamner a des peines infilmes , sur ce banc même , je vous le dis, ma morale est au-dessus de la vôtre, a tous égards, sous (|uelque point de vue qu’il vous plaise de l'envisager; et si l’un de nous en devait faire des leçons à l’autre, ce ne serait pas vous qui auriez la parole; par ou j’entends montrer seulement que je ne me tiens point avali de l’espèce d’injure que je rei^is, et dont la honte , s’il y en a, est et demeurera toute a ceux qui s’imagineraient m’outrager.

En effet, le monde ne s’abuse point , et les sentences des magistrats ne sont (letrissantcs (pi’autant que le public les a couflrmées. Caton fut condamné cinq fois ; Socrate mourut comme ayant offensé la murale. Je ne suis Caton , ni Socrate , et sais de combien il s’en faut. Toutefois me voila dans le même chemin, poursuivi parles hypocrites et les llulteursde la iiuissanec. Quel que soit votre arrêt , .Messieurs, et ceci , j’espère, ne sera point pris en mauvai.se part , oui , Messieurs , je veux qu’on le sache , et regrette (ju’il n’y ait ici plus de gens a m’écouter, en res|M.’ctant votre jugement , je ne l’attends pas néanmoins pour conluiitresi j’ai bien fait. J'en auraispu douter avant ce qui m’arrive , n'ay mit encore que la conseiencc de mon intention. .Mais par le mal que l’on me veut, je comprends que mon (cuvre est bonne.

Aussi n'anrais-jc fêché personne, si personne ne m'eut a|>plaudi. La voix publiipie, se déclarant autant qu elle le )x-nt mijourd’lnii , m'apprend ce que je dois |>cnsi‘r, et ce que, sans dnute, vous

Di,

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